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pris que, s'il ne se rapprochait pas de mes anlis et de moi, il n'exercerait plus qu'un pouvoir sans dignité. Comment en est-il arrivé à se jeter avec emportement dans une conduite absolument contraire ? Peut-être a-t-il été entraîné par sa haine contre M. Walewski; peut-être par les suggestions de ses amis, qui se croyaient menacés dans leurs sinécures; peut-être a-t-il été troublé par un désir insatiable de domination ou par cette jalousie digne de pitié qui le pousse aux plus mesquines démarches contre quiconque lui fait ombrage-, peut-être, semblable à cet autre premier ministre, le cardinal Mazarin, qui n'a jamais pu croire que personne lui parlât avec bonne intention, a-t-il pensé que je ne pouvais être sincère, en affirmant que je ne convoitais pas son portefeuille!
Grâce à la disposition qui me pousse à ne jamais supposer les autres capables de ce que je ne ferais pas moi-même, je mis du temps à m'apercevoir d'un revirement qui cependant s'était opéré presque au lendemain de la seconde lettre que j'ai citée. J'étais bien un peu surpris, après tant d'effusion, de n'entendre plus parler de rien : m'ayant consulté, on aurait dû me communiquer, ne fût-ce que par politesse, les projets qu'on avait adoptés ; mais, me disais-je, on peut être un orateur remarquable et n'avoir aucun savoir-vivre ; que deviendrait la politique, si on y exigeait de la politesse? Tout s'y passe avec
grossièreté ; après vingt ans de liaison , un ami intime, si Ton cesse d^être d'accord avec lui sur un iota, vous rencontre dans la rue et ne vous salue .plus; il serait puéril de témoigner une susceptibilité qu'on ne comprendrait pas. Aussi, persévérant dans ma ligne de conduite, j'écrivais à un ami dont Topinion avait grand poids : a Ne parlez pas de dissolution et continuez à résister aux impatiences. Les gouvernements établis ne peuvent pas procéder par voie d'écart brusque. Ils sont obligés de tenir compte, dans une large mesure, de leur passé, et c'est un mauvais conseil à leur donner que de les pousser à l'ingratitude envers ceux qui les ont servis. » — Le jour de l'ouverture de la session, j'allai au banc de M. Rouher, ce que je n'avais jamais fait, pour lui serrer la main et donner ainsi un témoignage public de mon concours.
Je commençai à être un peu ébranlé, lorsque j'appris que M. le ministre d'Etat favorisait la création d'un cercle de députés, établi rue de l'Arcade, dans le but avoué de s'opposer à l'exécution du programme du 19 janvier. Cependant je* ne fus pas encore convaincu : comment n'userait-on pas de ménagements envers une majorité à laquelle on propose à Timproviste de voter les mesures contre lesquelles on lui avait demandé de se prononcer dans la session précédente; pour qu'elle votât, il était nécessaire de la laisser un peu crier. En conséquence, à la veille
de la discussion sur les interpellations Lanjuinais, je soutins, dans une réunion qui eut lieu chez M. de Janzé, que les signataires de Tamendementdes Quarante-deux devaient voter Fordre du jour pur et simple, quoique le droit d^interpellation ne parût pas au plus grand nombre un équivalent suffisant du droit d'adresse. Le jour de la discussion, craignant d'avoir Pair de m'approprier les décrets et de m'en faire le commentateur officiel, je ne voulus pas intervenir de suite et j'attendis que quelques orateurs eus-^ sent -pris la parole. Quand je me levai une première fois, M. Vuitry se présenta à la tribune -, quand je me levai ^ une seconde fois, M. Rouher demanda la parole; enfin, quand je me levai pour la troisième fois, après M. Rouher, je fus accueilli par une explosion inattendue de cris : Aux voix ! Les cris étaient proférés par les amis du ministre : de la tribune, je les voyais courant de bancs en bancs, se donnant le mot d'ordre, s'agitant, s'excitant les uns les autres. A ce moment la vérité m'apparut enfin; je compris pourquoi on ne m'avait plus appelé, pourquoi on avait organisé une réunion ; je touchai du doigt toute la manœuvre. J'en ressentis une surprise, un bouleversement, une émotion, une colère, qui se manifestèrent incomplètement dans les observations cependant très-dures que je prononçai contre la clôture. — Pendant que Ton consultait l'as-
semblée, il se passa en moi, dans Pespace de quelques secondes, toute une orageuse délibération. Je ne me préoccupai plus de savoir s'il était opportun ou non de faire des réserves : dans la situation telle que je la découvrais, des réserves étaient insuffisantes, superflues, sans dignité; je me demandai si j'allais éclater ou si je me contiendrais. Eclater, c'était compromettre une partie qu'on pouvait ne pas croire encore perdue -, les lois n'étaient pas encore apportées à la chambre *, les réactionnaires s'efforçaient de les rendre mauvaises*, quelquesuns allaient jusqu'à espérer qu'on maintiendrait l'autorisation préalable -, éclater par un mouvement qui eut été violent si je m'y étais abandonné, c'était foumir à ceux qui harcelaien l'Empereur un moyen de l'entraîner vers eux. Je résolus, frémissant encore de l'indigne procédé, de m'exprimer sur celui qui en était l'auteur, dans les termes que j'eusse employés après le témoignage le plus cordial de sympathie. Je n'ai jamais remporté sur moi-même une plus difficile victoire. (Séance du 26 février 1867.)
Le public ne put croire à tant d'abnégation ; il supposa de la complicité ; il resta convaincu que j'avais trafiqué avec M. Rouher, que le lendemain un décret annoncerait ma nomination au ministère de l'intérieur. M. Emile deGirardin le crut plus que les autres : il partit de la chambre, indigné, et il lança son foudroyant article Les
réserves qui n'ont pas été faites : « Le Journal des débatSy à Pépoque de la coalition de 1889, laissa échapper ce mot cruel adressé à M. Guizot : Vous aurez peut-être encore notre concours, mais vous n'aurez plus notre estime. C'est le contraire que nous disons à M. Emile Ollivier; nous lui disons : Vous aurez toujours notre estime, mais vous n'aurez plus notre concours. Vous ne l'aurez plus, parce que, chef de l'opposition dynastique, vous avez donné, par votre déclaration de confiance et de satisfaction sans réserve, en pleine tribune, votre démission de ministre de la conscience publique. »
Ce fut le signal du déchaînement. Je n'en avais pas encore subi de comparable : cette fois on ne cria pas à la trahison^ on le hurla -, à l'exception de quelques amis inébranlables que je nomme dans mon cœur en écrivant ces lignes, ce fut à qui s'écarterait de moi. Une des lettres anonymes que je reçus (celui qui l'a écrite sera satisfait d'apprendre que son injure m'est parvenue) ne contenait que ces mots écrits en gros caractères : « Alors Judas prit les soixante deniers, et il alla se pendre. » Quant aux amis de M. Rouher, ils ne déguisaient pas leur joie; il n'était question parmi eux que de mon Waterloo parlementaire, j'étais « un homme coulé ».
Supposez maintenant qu'au lieu de me contenir, ainsi que j'avais eu "-".it de peine à m'y résoudre, qu'au lieu de sacrifier ma blessure per-
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sonnelle même à une lueur du bien public, j'eusse raillé M . Rouher sur sa conversion subite, opposé ses déclarations passées à ses promesses présentes, relevé son audacieuse prétention d'avoir été Tinspirateur d'actes qu'il avait ignorés jusqu'au dernier moment et contre lesquels il se débattait encore; supposez que j'eusse développé dans un discours véhément ce que je dis le i3 avril suivant : « M. le ministre nous racontait une conversation dans laquelle le chef de l'Etat lui avait dévoilé, lors du traité de commerce, ses intentions libérales pour l'avenir. Tout en écoutant ces révélations de M. le ministre d'État avec le plus vif intérêt, je ne pouvais m'empêcher de regretter qu'il les eût oubliées et qu'il ait fallu pour les lui rappeler un niotu proptio du Souverain qui Ta surpris, lui autant que le public : » — j'aurais obtenu non moins d'applaudissements que je recueillais de sifflets; on eût loué ma harangue, célébré mon courage et mon intégrité. Qu'eussé-je été en réalité? Un égoïste emporté ne prenant souci de rien dès que sa vanité était piquée, un homme politique sans consistance, sacrifiant à une émotion subite les plus longues attentes ; non pas un fourbe, car la conduite de M. Rouher rompait nos accords, mais un ambitieux impatient, n'ayant renoncé qu'en apparence à ses visées, et saisissant le premier prétexte de les reprendre ! — Vraiment, il est des heures où l'on se sent gagné par la
lassitude et par le découragement, et où Ton serait tenté de s'écrier avec La Bruyère : « Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite pas qu'on s'en occupe. »
Est-ce à dire que je n'aie rien eu à me reprocher? J'ai eu à me reprocher « une faute de bonne conduite » selon une charmante expression. Au lieu de manifester mon adhésion en quelques phrases concises et concentrées, j'aurais dû la motiver dans un long discours : le public l'attendait ; dans son mécontentement il y avait une bonne part de déception; il n'admit pas que dans une circonstance aussi importante j'en fusse quitte avec lui par quelques observations. Il avait raison : j'étais, en effet, monté à la tribune pour présenter des explications détaillées. Le violent effort que j'avais fait sur moi-même pour triompher des sentiments qui m'avaient assailli, ne me permit pas de réaliser mes intentions : etiam forâtes subitis terreri ^ les plus forts sont effrayés quelquefois par les accidents imprévus. Lorsque je me retrouvai de sens rassis, je compris que je n'étais plus en état de me conduire au milieu d'un discours de longue haleine dont tout le mérite devait consister dans la mesure et les nuances \ je me bornai donc à parler pendant -quelques minutes. Si j'avais deviné ce qui en ré-
sulterait, j'aurais préféré courir la chance du discours.
L'Empereur, du moins, j'aime à me le rappeler, comprit ma conduite, et le 6 mars il m'appela publiquement pour m'en remercier.
Le malentendu entre M. Emile de Girardin et moi ne dura pas : dès le lendemain de son article, il se retourna spontanément contre la meute qui, n'étant plus contenue par lui, s'était cru tout permis : « Une exagération de loyauté plus facile à expliquer qu'à justifier, un excès de désintéressement personnel poussé jusqu'à l'abnégation extrême, ont pu entraîner M. Emile Ollivier plus loin qu'il n'aurait dû aller^ car ses paroles ne l'engageaient pas seul exclusivement; mais en proclamant sa confiance et sa satisfaction, mais en devenant ministériel au lieu de devenir ministre, M. Emile Ollivier n'en conserve pas moins tous les droits au respect que commande son caractère. Nous n'en connaissons pas de plus noble et de plus pur... La justice exige qu'il soit reconnu qu'avant que M. Ollivier adhérât au programme de M. Rouher, le ministre d'Etat avait adhéré au programme du fondateur de l'opposition constitutionnelle et se l'était approprié; qu'en réalité et en résumé, c'était donc de lui-même qu'à la tribune M. Ollivier s'était déclaré satisfait. — Non, quoi qu'en dise plus spirituellement que véridiquement le journal le Temps ^ ce n'est pas
M. Ollivier qui est monté dans le train chauffé par M. Rouher; c^est M. Rouherqui est monté dans le train chauffé par M. Ollivier. — Telle est la stricte et indéniable vérité. — Si Tégalité de la presse est rétablie, si l'autorisation préalable imposée aux journaux qui aspiraient à se fonder est abolie, si la liberté de réunion est rendue aux électeurs, — ne fût-ce que pendant quinze jours, — ce ne sera pas à Tinfluence de M. Rouher, mettant en mouvement Finitiative impériale, que journaux et électeurs devront ce résultat; ce sera à Pintervention de M. Emile Ollivier, étant à la fois le minimum de Topinion et le maximum de l'Empereur. N'est-ce pas trop vite l'oublier que de pousser l'ingratitude jusqu'à l'inconvenance, jusqu'à l'injure, ainsi que le fait V Avenir national^ en des termes dont la reproduction serait la condamnation et le châtiment» (i). J'écrivis moi-même à M. Emile de Girardin la lettre suivante qu'il inséra en tête de son journal : « Le 28 février 1867. Mon cher ami, vous dites que j'ai eu tort de ne pas devenir ministre, et de me faire ministériel. — Permettez -moi de ne pas examiner la question de savoir si j'ai raison ou tort de ne pas devenir ministre; mais, laissez-moi me plaindre sans amertume que vous m'ayez appelé ministériel. — Rien de plus simple que ce qui
(i) La Liberté an 28 février 1867.
s'est passé dans la dernière séance du corps législatif : .M. Rouher ayant reproduit les idées que j'avais développées Pan dernier contre lui, et y ayant même ajouté une parole d'admiration pour ce groupe des Cinq auquel je serai éternellement fier d'avoir appartenu, j'ai cru qu'il était loyal d'exprimer une adhésion qui m'a d'autant moins coûté qu'elle était sans aucune arrière-pensée d'aucun genre. — Quant à des réserves, je n'avais pas à les formuler : elles étaient implicitement contenues dans mes paroles, et dans mon passé plus encore que dans mes paroles. — Si les lois sur la presse et sur le droit de réunion sont conformes à mes espérances, mon adhésion deviendra définitive. Si elles sont aussi draconiennes que l'ont dit les journaux, je ne laisserai à personne le privilège de les combattre. — Mais dussé-je adhérer définitivement, je ne serai pas devenu pour cela ministériel : à tort ou à raison, ministériel signifie un approbateur systématique. Or jamais je ne m'écarterai du principe qui forme le lien d'honneur entre mes électeurs et moi : ni l'approbation SYSTÉMATIQUE, NI l'oppOSITION SYSTÉ- MATIQUE. A vous. »
Une pareille situation ne pouvait se prolonger. M. Rouher sortit enfin des sentiers couverts dans lesquels il cheminait depuis le 19 janvier, et il se déclara : ce fut à propos du choix de la commission chargée de préparer la loi sur la
presse. Dire le dernier mot sur cette matière qui avait exercé tant de puissants esprits, préparer une loi semblable à celle des coalitions, large, scientifique, cimentée pour résister au temps et pour porter témoignage en faveur de celui qui Pavait conçue : voilà quelle avait été mon ambition, voilà la récompense qui m'eût paru plus souhaitable que le ministère d'Etat doublé du ministère des finances. Cest pour me refuser cette satisfaction que M. Rouher cessa de garder toute mesure. Assisté de M. Vuitry, son ombre, il ne recula devant aucune manœuvre pour s'opposer à mon entrée dans la commission.
Quand il avait voulu empêcher ma nomination de rapporteur de la loi des coalitions, il avait échoué devant la volonté ferme de M. de Morny : cette fois il réussit malgré l'appui dévoué que me donna M. Walewski. M. Mathieu l'emporta sur moi à une voix de majorité^ et, pour que le public n'ignorât pas longtemps la signification de ma défaite, mon concurrent heureux se hâta de proposer l'ineffable amendement qui restera dans cette discussion comme le divertissement des historiens futurs. — Il y avait à peine quelques semaines que M. le ministre d'Etat me demandait mon concours et m'assurait de ses affectueux sentiments !
Malheureusement l'Empereur aussi se laissa vaincre par M. Rouher et passa de son côté :
M. Walewski fut sacrifié; le meneur de la rue de TArcade obtint une vice-présidence, et l'autre fut donnée à un ami personnel de M. Rouher -, à la cour, on affecta de ne caresser que les ennemis de la liberté; les lois furent systématiquement retardées; et la politique nouvelle s inaugura par un excès de pression dans les élections; par le vote d'une loi municipale que M. de Villèle n'eût pas osé proposer ; par une guerre sans merci contre quiconque avait professé des opinions libérales, avant que M. Rouher en eût accordé la permission; on accueillit les demandes d'interpellation de manière à donner au retrait de l'adresse le caractère d'une mesure rétrograde; on exclut de la commission des lois sur la presse et sur le droit de réunion ceux qui les avaient réclamées, et l'on donna mandat de les rédiger à ceux qui les avaient repoussées. Imaginez un concile de protestants chargé de définir un dogme catholique, et vous, aurez une idée de ce que présenta d'étrange le personnel de rédaction des lois dites libérales. Il semble qu'à l'égard de la liberté, on ait voulu user de la cruauté que le cardinal de Richelieu employait, au dire du chroniqueur janséniste Fontaine, pour tourmenter ceux qui étaient condamnés à une prison perpétuelle : « Il leur envoyait des émissaires pour leur donner de fausses espérances, afin que, lorsqu'elles manqueraient, leur prison leur causât une douleur toute nou-
velle et que leur courte joie se changeât en un redoublement de tristesse. »
En ce qui me touche, il s'opéra un changement non moins digne de remarque pour qui se plaît à observer les mouvements que la passion inspire aux hommes. Jusqu'alors j'avais été honoré de la bienveillance de la chambre ; elle m'interrompait sans me rudoyer, et elle m'écoutait sans difficulté. Beaucoup m'avaient même plusieurs fois témoigné des sentiments sympathiques. J'en pourrais citer plusieurs traits. Il en est un que je ne résiste pas au désir de raconter, parce qu'il m'offre l'occasion de consacrer un souvenir à quelqu'un qui n'est plus. Un soir, après je ne sais quelle discussion ardente, je trouvai, en rentrant chez moi, un paquet : je l'ouvre et je vois un bel exemplaire du lion en bronze de Barye, avec cette dédicace sur une feuille de papier : « Au de M. Emile Ollivier, un député opposé à ses opinions. » Je montre de tous les côtés cette écriture que je ne connaissais pas -, enfin quelqu'un l'attribua à Henry Didier. Je n'y voulais pas croire : Didier était un des plus fougueux dans la majorité, il ne m'avait pas adressé la parole une seule fois. Je l'interpellai et il avoua. Il en résulta entre nous une amitié que la persistance du dissentiment politique ne dénoua plus. Spirituel, fin, appréciateur expérimenté des œuvres d'art, il démêlait aussi bien que le meilleur critique, le bon
et le mauvais dans les productions de Tesprit, quelles qu'elles fussent: il excellait surtout à découvrir le coin original ; à Tinverse de la foule qui va aux grosses beautés visibles, il ne se sentait attiré que par les beautés délicates et un peu cachées. Son cœur surtout était élevé au-dessus du commun : il Tavait généreux, bon. Si la santé ne lui eût manqué, il aurait laissé quelque trace de lui.
A partir du 19 janvier, si les dispositions du plus grand nombre restèrent les mêmes, un groupe très-remuant adopta à mon égard une tactique agressive : dès que je montais à la tribune, les affiliés se levaient, commençaient à causer, à feindre Finattention, à interrompre par des ricanements. Je pourrais les nommer : ils étaient tous amis^ notoires ou courtisans dé M. le ministre d'État. L'un d'eux, qui n'a d'autre mérite que de posséder une voix de cloche, circulant au haut de l'hémicycle, s'écria une fois assez haut pour que l'un de mes amis pût l'entendre des tribunes : « Il faut le démoraliser. » Ils ne me démoralisèrent pas, ils me fatiguèrent beaucoup. Didier qui , malgré son amitié pour moi, penchait en politique beaucoup plus du côté de M. Rouher, les interloqua un jour et les réduisit au silence en leur criant avec indignation : « C'est un parti pris d'interrompre (i).»
(i) Séance du i5 mars 1867.
Pourquoi donc cette manœuvre? Pour que Ton pût, le soir ou le lendemain, dire à l'Empereur en qui Ton soupçonnait toujours un Certain penchant vers mes idées : « C'est vraiment dommage qu'il n'ait plus aucun crédit sur personne* au dehors, tous les partis sont unanimes contre lui -, à la chaiflbre, on ne veut plus l'écouter. » Ils espéraient aussi m'entraîner à quelque violence; la modération est ce qu'ils détestent le plus en moi-, pour me répondre, il n'y a pas moyen de jouer du spectre rouge ou des anciens partis, il faut parler principes, idées; — c'est intolérable!
De tous les signes des dispositions nouvelles que je viens de rappeler, aucun ne frappa l'opinion autant que le départ de M. Walewski. Quand il eut prononcé d'une voix émue son discours d'adieu, la majorité, que M. Rouher surveillait et retenait du regard, resta immobile, muette et visiblement troublée : au contraire, les députés de l'opposition des diverses nuances descendirent de leurs bancs et vinrent serrer la main de l'homme de bien qui les quittait. Ce fut sa récompense ; on se rappela alors sa loyauté, son esprit de justice et de conciliation, son libéralisme, qui s'était manifesté dans les petites choses aussi bien que dans les grandes ; il avait en effet contribué aux décrets de novembre et de janvier, et on lui devait le rétablissement de la tribune. Tandis que quelque temps
après je lui rendais cet hommage, M. Gressier s'écria : « Il avait été le plus grand adversaire de l'amendement des 42. » M. Walewski n'a pu être l'adversaire de l'amendement des 42 que pour réserver au Souverain, auquel il était dévoué, le mérite de l'initiative ; car il est certain que dès le début de sa présidence, il s'employa pour que les réformes du 24 novembre fussent complétées par des réformes nouvelles !
La retraite de M. Walewski m'imposait le devoir de prendre l'attitude du combat à l'égard de M . Rouher et de ses collaborateurs. Je ne manquai pas à ce devoir. Le 1 3 avril, je commençai l'attaque dans la discussion de la loi sur les conseils municipaux. « Depuis longtemps, disais-je, on n'a rien fait de plus contraire au développement de la vie publique dans notre pays que cette loi qu'on vous propose de voter comme libérale. » A propos des sociétés commerciales^ M. Forcade de la Roquette ayant dit que le gouvernement marchait lentement et progressivement vers la liberté, je lui ripostai : « qu'il prenait pour la marche sage et progressive ce qui n'est que le piétinement sur place (1). » Enfin le 12 juillet, je portai à la tribune l'ensemble même de la situation. Je déterminai la signification générale de l'acte du 19 janvier en
(1) Séance du 28 mai 1867.
disant : « Cet acte signifie que, placé entre la démocratie libérale et la démocratie césarienne, r Empereur opte pour la démocratie libérale. » J'examinai ensuite chacune des réformes spéciales, puis recherchant quelle était au vrai la situation de M. le ministre d'État, je la définis en ces termes : « Il n'est pas, comme on l'a dit, premier ministre, maire du palais ou grand visir, c'est un vice-empereur sans responsabilité. » (Exclamations et mouvement prolongé.) — Je continuai : « Il me paraît naturel qu'on ait confié l'exécution des nouvelles mesures à ceux qui avaient la confiance de la majorité. Mais les ministres qui acceptaient un pareil mandat contractaient une obligation impérieuse, celle de réaliser le programme qu'ils avaient eu le malheur de combattre, avec plus de netteté, avec plus d'énergie, avec plus d'ampleur que n'eussent pu le faire leurs adversaires eux-mêmes. Je n'hésite pas à le dire, cette condition n'a pas été remplie. Le programme a été mollement, négligemment exécuté; il a été mal exécuté dans toutes ses parties. » (Rumeurs.) Ma conclusion était sévère : « Ce qu'il y a à redouter pour un gouvernement, surtout pour un gouvernement fort comme celui-ci, ce n'est pas une insurrection impossible et qui, d'ailleurs, ne nuirait qu'à ceux qui la tenteraient. Ce qu'il y a à craindre, ce qu'il y a à prévenir, c'est la difficulté de gouverner qui résulterait de
Tabsence d'un concours empressé et constant. (Rumeurs.) Ce qu'il y a à craindre, ce qu'il y a à prévenir, c'est que les populations, en restant soumises, deviennent malveillantes... (Vive interruption.) et qu'en restant décidées à ne pas renverser, elles retirent leur assistance et se bornent à observer sans coopérer. (Nouvelle interruption.) Certainement, messieurs^ nous n'en sommes point encore là (Ah ! ah !); mais, si vous n'y prenez garde, si vous accomplissez toujours vos actes les plus louables de façon à laisser quelque doute sur leur signification, nous y viendrons. (Non! non!) Et alors la situation sera grave. Plutôt que de s'exposer à une lente décomposition de cette nature... (Nouvelle interruption.) il vaudrait mieux, se rappelant que quelque hasard entre toujours dans les nobles desseins, s'exposer aux mâles périls des entreprises élevées. A l'heure qu'il est, il n'en est que deux possibles : ou une guerre qui, si elle n'était pas défensive, serait néfaste pour l'humanité, et pour notre pays sans profit définitif; ou bien l'établissement difficile mais glorieux d'un gouvernement constitutionnel et libre. Dieu fasse, puisqu'il incline comme il veut le cœur des rois, que notre Souverain ait la sagesse de préférer la liberté à la guerre ! » (Approbation sur plusieurs bancs. — Mouvements prolongés en sens divers.) Le lendemain, j'attendais une réplique de
M. Rouher et j'étais décidé à pousser les explications à fond. et à tout éclaircir. Le courageux ministre appliqua une fois de plus son système qui consiste, au lieu de couvrir le Souverain, à se faire couvrir par lui : le vice-empereur garda le silence, ce fut P Empereur qui me répondit; il envoya à M. Rouher une plaque en diamants et une lettre dans laquelle il déclarait que par « cette nouvelle marque de sa confiance et de son estime, par cette attention amicale, il espérait faire oublier d ^injustes attaques. »
La démarche à laquelle on avait entraîné r Empereur constituait une énormité au point de vue constitutionnel. A quoi bon des chambres, à quoi bon des ministres, à quoi bon une constitution, s'il est loisible au Souverain d'intervenir à tout propos dans le mouvement de ce mécanisme, et de prendre du haut du trône la défense d'un ministre mis à la gêne ? Les convenances constitutionnelles laissées de côté, quelle faute n'était-ce pas, lorsqu'on se targuait d'accorder la liberté, de se livrer à une manifestation du pouvoir personnel, à .la façon de Louis XIV entrant au parlement un fouet à la main? Pour mon compte, je trouvai le procédé aussi immérité que blessant : il ne m'induisit pas à abandonner la ligne de conduite dans laquelle m'avait engagé une conviction rai sonnée et non le désir de plaire ou de parvenir ; mais par dignité je cessai aussitôt les rela-
tions personnelles que j'avais conservées avec l'Empereur. Jusqu^alors j'avais essayé de lutter par quelques notes contre la pression d'un entourage aveugle. Le 14 avril, notamment, j'écrivais: .« Je serais désolé que Votre Majesté crût que le trouble et le malaise actuels proviennent des résolutions de janvier. Si ces réformes n'ont pas produit tout l'effet désirable, ce n'^est pas qu'elles aient été prématurées, c'est qu'elles ont été insuffisantes et mal exécutées. On n'y a mis ni conviction, ni entrain et pas davantage, comme dit Descartes, cette joie intérieure qui rend la fortune favorable. On a rechigné, protesté, rogné, atténué; au lieu de donner une apparence libérale aux dispositions restrictives, on a donné une apparence restrictive aux dispositions libérales... D'ailleurs les lois sont quelque chose, mais les pratiques sont davantage *, en quoi les a-t-on modifiées , en quoi est-on devenu plus large, plus tolérant, plus accessible? Au lieu d'attirer ceux qui vous confinent par quelque point, on n'a été occupé qu'à rejeter ceux qui s'écartent de vous par quelque nuance. La presse hostile exploite les sentiments, elle ne les crée pas: n'y eût-il aucun journal pour les manifester, ils n'en existeraient pas moins et ils n'en seraient que plus dangereux, car selon la parole de Bonald, si un État peut être troublé par ce que disent les journaux, il périt par ce qu'ils ne disent pas... L'essentiel, Sire, ne me paraît pas
de détruire ses ennemis ; on le tenterait vainement, et cela n^est pas même désirable. L'Écriture l'a dit : Qui s custodiet custodes ni si hostis, qui tiendra éveillés les gardiens de la ville si ce n^est Tennemi? Ce qui doit surtout préoccuper Votre Majesté, c'est de se créer des amis. Pour cela il existe beaucoup de moyens. Il n'en est pas de plus efficace que de marcher résolument dans les voies nouvelles... On se flatte de vous ramener en arrière et de rendre mauvaises des lois déjà médiocres. Si on y réussit, ce sera un malheur. Le mouvement en avant est aujourd'hui trop prononcé, il a trop d'intensité, d'élan, de profondeur pour qu'il puisse être contenu. Je ne vois plus de place tenable entre une dictature dont l'heure est passée et une Hberté réelle et sans arrière-pensée... Sans doute la liberté entraîne des abus. Il en sera ainsi tant que ce monde existera. Mais, comme l'a dit fortement Votre Majesté elle-même, est-ce qu'on proscrit le feu parce qu'il brûle en même temps qu'il réchauffe ? Le contrepoids aux abus de la liberté est dans la force donnée au pouvoir. Si la liberté ne s'exerçait que pour le bien, l'an-archie de Proudhon serait l'idéal des sociétés et les nations ne supporteraient pas des gouvernements et surtout des gouvernements héréditaires... »
A partir de la lettre du i3 juillet à M. Rouher, je me suis renfermé dans une réserve dont je ne me suis plus départi, et j'ai refusé toutes
— Sosies invitations officielles. « Vous avez raison, me disait un spirituel orateur auquel je racontais mes' déterminations; pas de privautés, pas de privautés avec eux ; ils sont comme ces mauvais sujets qui compromettent les honnêtes filles et ne les épousent pas. »
Un mouvement ne s'arrête que lorsqu'il a atteint ses conséquences extrêmes; un acte, illibéral est regrettable autant à cause du mal qu'il prépare, qu'à cause du mal qu'il produit : la lettre du i3 juillet amena la nomination de M. Pinard au ministère de l'intérieur. Il ne s'agit pas, cela va de soi, de la personne du nouveau ministre, elle est sympathique, il ne s'agit que de sa situation. M. Pinard n'avait jamais été mêlé à la politique,, on ne connaissait rien de ses opinions, si ce n'est qu'il était un peu clérical; il ne s'était manifesté que par quelques réquisitoires, un ou deux discours juridiques prononcés comme conseiller d'Etat; la chambre avait à peine entendu le son de sa voix, et on le « bombardait » ministre. Ces élévations soudaines, imprévues, sont précisément le propre des pouvoirs absolus : dans les gouvernements libres, les premiers emplois ne sont accessibles qu'à ceux qui, après un stage plus ou moins long, ont obtenu la confiance de Topinion publique; le monarque, lorsque le gouvernement est despotique, désigne et institue les ministres; lorsque le gouvernement est libre, il
les institue, mais il ne lès désigne pas, il les choisit sur la liste de présentation que dresse lepeuple. — Après avoir raconté qu'on trouva un jour sur la place publique le corps d'un serviteur de Borgia partagé en deux et la hache à côté du cadavre, Machiavel ajoute : « On ne sait au juste la cause de sa mort-, ce que Ton peut dire de plus probable, c'est que telle a été la volonté du duc de Valentinois, pour montrer qu'il a le pouvoir d'élever et d'abattre les hom.mes à son gré. » ^
La conséquence extrême du système de réaction adopté depuis l'éloignement de M. Walewski, était le retrait des lois promises le 19 janvier : dès qu'on les faisait, il fallait bien y mettre quelque chose, si peu que ce fût^ le mieux, pour les réactionnaires de l'empire, était donc de les retirer. Il est notoire que telle fut l'opinion soutenue par M. Rouher dans un conseil privé : alors l'Empereur se retrouva, il ne voulut pas que sa signature fût déshonorée ; à la -suite de quoi, on l'affirme, M. Rouher donna sa démission. Je n'en crois rien *, il est plus probable qu'il préféra rester, afin d'être sûr que les lois qu'on persistait à maintenir, malgré son avis, seraient aussi restrictives que possible. Les plus exigeants doivent reconnaître qu'il a réussi. Cela permet de guetter avec plus de patience le moment d'effacer des annales de l'empire jusqu'à la trace de cette date néfaste du 19 janvier. En at-
tendant, chacun comprend que la liberté n'est concédée qu'à titre d'essai, que ceux qui Fessaient n'y croient pas et se demandent sans cesse s'il n'est pas temps de considérer l'expérience comme terminée.
Les effets de cette conduite sont visibles. On peut les résumer en deux mots : l'inquiétude et la déconsidération. Vilipender le gouvernement est devenu le moyen unique d'obtenir faveur auprès de l'opinion*, les candidats officiels eux-mêmes n'y manquent pas, eux aussi ils donnent leur coup de pied, qui contre le traité de commerce, qui contre la loi militaire, qui contre les expéditions lointaines.
Où la liberté est précaire, il ne saurait exister de confiance dans la paix : aussi la guerre serat-elle considérée comme contenue dans la fatalité des événements, alors même qu'elle n'éclaterait pas, tant que le gouvernement n'aura pas compris que si la liberté est la plus sûre des solutions, elle constitue le plus dangereux des expédients. Nos hommes d'Etat devraient enfin être guéris de leur manie de croire qu'on ramène la confiance par des déclarations. Qui en a été plus prodigue qu'eux et à quoi cela a-t-il servi? Pourquoi, en effet, aurait-on foi dans leurs paroles ? Quelle garantie a-t-on que la volonté du jour sera celle du lendemain, et qu'une déclaration de guerre ne succédera pas à un manifeste pacifique? M. Rouher veut la paix, réplique-t-on.
En quoi cette certitude est-elle de nature à rassurer les intérêts? Il veut la paix, eh bien! quand on fera la guerre, il voudra la guerre. Ne soutient-il pas avec une égale conviction oratoire le pour et le contre? Tout dossier ne lui est-il pas bon? Il a repoussé la liberté commerciale, puis il Ta défendue*, il a voté pour le maintien de la contrainte par corps, et il en a proposé Tabrogation; il a établi qu^à Tégard de la presse le choix était entre la liberté complète et le pouvoir discrétionnaire ; et il a proposé une loi qui conclut à la fois contre la liberté complète et contre le pouvoir discrétionnaire; il est pour la paix, il défendra la guerre, et si Ton s'en étonne, il renouvellera avec quiétude la réponse qu'il adressait au" sénat, à propos du 19 janvier, réponse inouïe, sans précédents, sublime de sansfaçon, réponse qui juge un temps, un régime, un homme: « Jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière heure, j'ai défendu devant les pouvoirs publics le décret de i852, tant que le chef de l'État a jugé nécessaire de le maintenir (i). » — Si quelqu'un s'était risqué à prétendre que M. Rouher a pour toute doctrine de trouver parfaite la volonté quelle qu'elle soit du chef de l'Etat, on eût crié à la calomnie : il l'a dit luimême, on peut bien le croire !
Dans les centres populeux, on ne discute même
(i) Séance du 7 mai i868é
plus, on chansonne ; on n'injurie pas, on raille ; on n'attaque pas, on condamne ; on ne conspire pas, on attend ; on ne forge pas des armes, on forge des prédictions cabalistiques. 11 n'est personne qui ne sache comment, par Taddition de plusieurs chiffres. Ton est arrivé à établir que 1869 sera Tannée fatidique dé l'empire. Lorsque de telles puérilités occupent une nation, l'on peut dire que les âmes sont profondément affectées et que le désordre est dans les esprits. On pronostiquait de même en 181 3: « N'a-t-on pas entendu, écrivait Fiévée à Napoléon I" (au mois de mars de cette année), toutes les sociétés pousser des cris d'eff'roi contre Tannée 181 3, à cause du nombre treize, et parce que cette année commence et finit par un vendredi, et parce qu'on y compte treize lunes, et parce qu'en plaçant les uns au-dessous des autres les chiffres qui forment 181 3 et les additionnant ensuite, on trouve encore le nombre treize, et parce que la retraite de Moscou s'est faite dans la treizième année depuis le consulat. Ces superstitions, qui naissent de la crainte d'un danger et servent à l'augmenter, ne méritent-elles pas, par la rapidité avec laquelle elles se propagent, d'être comptées au nombre des signes précurseurs? » Même dans les campagnes, on commence à ouvrir Toreille, et plus d'une fois aux champs j'ai été abordé par des paysans qui m'ont demandé : Est-ce vrai, monsieur, que les affaires vont mal?
S'il y avait la moindre équité dans le sentiment public, on saurait gré au gouvernement des améliorations sérieuses qu'il a introduites et dont quelques-unes résultent des lois défectueuses qui viennent d'être rappelées. Les ouvriers ne devraient pas oublier le droit reconnu de se coaliser et de se réunir, que républicains, légitimistes et orléanistes leur avaient dénié. Les journalistes devraient tenir compte de la destruction du régime discrétionnaire. Plus d'un m'avait dit, lorsque je discutais les chances de ma tentative : « Si vous obteniez l'abrogation de Pautorisation préalable, nous admettrions votre politique, mais jamais l'Empereur n'abandonnera le régime discrétionnaire. » Le régime discrétionnaire a été abandonné, et les journalistes qui me parlaient ainsi n'ont pas admis ma politique.
La prédiction que j'avais faite à M. Walev^ski et à l'Empereur s'est réalisée : Ne faites pas, avais-je dit et écrit, ou faites bien; si vous faites mal, cela tournera contre vous. — On a fait et on a fait mal; le gouvernement a accordé de la liberté tout ce qui pouvait être utile contre lui, il en a refusé tout ce qui pouvait être utile pour lui; il a concédé ce qui est nécessaire pour l'œuvre de destruction , il a refusé ce qui eût permis à des hommes d'honneur de se grouper autour de lui et de le soutenir ; il a démoralisé ses amis, il ne s'est pas concilié ses adversaires; après avoir lancé ses partisans fanatiques dans la résistance,
il les a désavoués et il a redoublé de tracasseries envers les libéraux dynastiques; assurer Téchec de M. Latour-du-Moulin est devenu un intérêt d'Etat de premier ordre qui occupe nos Excellences autant que les agrandissements du roi de Prusse. L'empire n'a jamais été plus assailli du cri de liberté que depuis qu'il a concédé quelque chose à la liberté : à entendre les réclamations qui s'élèvent de toutes parts, on dirait que les actes du 19 janvier ont raccourci la chaîne au lieu de l'allonger ; en quinze mois d'un régime adouci, le gouvernement s'est plus affaibli qu'en quinze ans d'un régime absolu. Et Ton appelle habiles, pratiques, les ministres qui ont amené une pareille situation : je les déclare les plus pitoyables des politiques, et je me rappelle à leur occasion la remarque de l'historien Varchi : « La principale cause de la chute de la république florentine est que le pouvoir fut presque toujours exercé par des avocats que la spécialité de leurs études n'avait pas suffisamment initiés à l'art de gouverner les Etats (1). »
Quelques-uns, je le sais, soutiennent que la liberté seule est responsable de la mauvaise situation que je viens de retracer. Je m'inscris en
(i) « La grande autorité che generalmente v'ebbero d'ogni stagione i dottori délie leggi; perciochi credendavi quasi da tutti gli uomini che costoro corne dottori 'sappiano tutte le cose, et siano^ massime nel governare e reggere gli stati, da più che gli altri non sanno, dove eglino corne dottori pochissime ne sanno. >» (Libro sexto, V.)
faux contre cette assertion. Nous n'avons vu jusqu'à présent que les effets de la liberté frelatée • entre la liberté de M. Routier et la liberté vraie, il y a autant de différence qu'entre une caricature et un visage. Si la pensée de janvier avait été réalisée et surtout développée avec intelligence, courage et loyauté, les esprits seraient aussi satisfaits qu'ils sont mécontents, les affaires seraient aussi prospères qu'elles sont embarrassées, les cœurs seraient aussi joyeux qu'ils sont mornes, la situation générale offrirait autant de solidité qu'elle offre d'incertitude. Quand les abeilles s'abritent dans le tronc d'un chêne centenaire, le paysan, s'apercevant que l'arbre dépérit, chasse l'essaim et mure le creux : le chêne n'en meurt pas moins; ce n'étaient pas les abeilles qui tarissaient les sources de la vie*, elles occupaient la place que la mort avait faite. Gardons-nous de l'erreur du paysan : ne prenons pas l'effet pour la cause. La liberté a le droit de repousser toute responsabilité dans l'affaiblissement actuel du gouvernement impérial.
LES REMÈDES. — Modifier l'esprit dans lequel on applique les lois récentes. — Abolir l'impôt du timbre. — Assurer aux ministres l'indépendance, leur imposer la responsabilité.— Faire, en 1869, les élections les plus libres qui, aient été faites depuis 178g.
Il est temps de chercher des remèdes à une ^reille situation, si Ton ne veut pas qu'elle de- ]enne incurable. L'Empereur paraît croire que quelques phrases libérales suffiront pour effacer le long enchaînement d'actes réactionnaires qui se déroulent depuis le 19 janvier : il se trompe ; des actes ne peuvent être corrigés que par des actes. Lesquels? Il ne serait pas raisonnable de demander à un gouvernement qui vient de promulguer deux lois sur la presse et sur les réunions, de les recommencer : il suffirait qu'il modifiât l'esprit étroit selon lequel il les applique, et que, par un article de la loi des finances, il
Si
abolît rimpôt du timbre, le dernier obstacle légal à rémancipation de la presse. Les réformes auxquelles il serait surtout urgent de se résoudre sont celles que réclament le système ministériel et le système électoral.
Deux changements importants devraient être opérés dans le système ministériel. Il faudrait, sans toucher aux bases fondamentales de la constitution, assurer aux ministres l'indépendance et leur imposer la responsabilité. On leur assurerait l'indépendance en supprimant Fincompatibilité qui existe entre la qualité de ministre et celle de député : Mirabeau exprimait le même désir en 1789, et c'est un axiome de la politique de Benjamin Constant. 'L'Empereur ne serait pas obligé, constitutionnellement du moins, de prendre ses ministres parmi les députés, pas plus qu'il n'est obligé aujourd'hui de les prendre parmi les sénateurs ; seulement, de même que les ministres peuvent rester sénateurs, ils pourraient rester députés. J'ai expliqué déjà les motifs de cette réforme dans la lettre à M. Walewski; je n'insisterai donc que sur la responsabilité des ministres.
Entendons nous d'abord sur le mot, car il n'en est pas sur lequel on ait jeté plus de confusion. Par responsabilité des ministres, j'entends l'obligation pour les ministres de représenter ime politique déterminée, avec laquelle ils montent au pouvoir et avec laquelle ils en descendent,
suivant qu'elle est adoptée ou repoussée par la majorité du pays, représentée par une chambre librement élue. Aujourd'hui les ministres, n'étant pas responsables, sont des maître Jacques, bons atout faire, qui passent d'un département ministériel à l'autre avec autant de facilité qu'ils passent d'une opinion à l'opinion opposée : au lieu d'être des intermédiaires révocables entre les deux puissances inamovibles dans une monarchie démocratique, le peuple et le monarque, ils ne sont que de simples commis, exécutant une pensée qu'ils n'approuvent pas toujours. Tandis que les noms des ministres dans les pays libres indiquent la direction politique dans laquelle on chemine, dans notre pays, les noms des ministres n'ont aucune signification ; car on sait qu'ils n'ont d'autre système que de plaire au maître. Voilà ce que l'opinion publique, même parmi les conservateurs, demande qu'on modifie au plus tôt.
Autant l'Empereur est dans le vrai et dans le sentiment national en s'offrant à la responsabilité, autant il erre en voulant y soustraire ses ministres. Les anciens parlementaires ont tort de regretter la fiction chimérique de l'irresponsabilité ; l'Empereur a tort de ne pas admettre la responsabilité nécessaire des ministres. Il n'est pas sensé de dire ; « L'Empereur est responsable, donc les ministres ne doivent pas l'être. » La bonne logique exigerait au con-
traire qu'on dît : « Puisque l'Empereur est responsable, à plus forte raison les ministres doivent l'être. » Les deux responsabilités ne s'excluent pas, par cela qu'elles ne se confondent pas : la responsabilité de l'Empereur porte sur la direction de l'ensemble, celle des ministres sur la part qu'ils ont prise à cette direction, et en outre sur l'exécution et le détail. La responsabilité de l'Empereur, ne pouvant être mise en action que par un plébiscite ou par une révolution, est la reconnaissance constitutionnelle de la souveraineté populaire au nom de laquelle se sont faites la révolution anglaise de 1688 et les révolutions françaises de 1789, de i83o et de 1848; la responsabilité ministérielle, qui ne s'impose que par des coups de majorité, est la reconnaissance des droits politiques des assemblées. De ce qu'il est seul responsable, l'Empereur a conclu qu'il pouvait demander à ses ministres de changer de conduite aussi souvent qu'il en change lui-même : la conséquence est inadmissible. En effet, la première qualité d'un souverain est de transformer sa politique, suivant les impressions variables de l'opinion et les exigences mobiles des circonstances ; comme il est inamovible, s'il s'entêtait dans une idée malgré la volonté du peuple, il serait réduit à abdiquer ou à tenter un coup d'Etat ; au contraire, l'honneur des ministres qui sont révocables , est d'incarner en eux un système, d'y rester fidèles à
travers la fluctuation des événements. L'opinion, du reste, ne s'y méprend pas : elle appelle sage Je souverain qui s'adaptant aux circonstances modifie ses allures aussi souvent que l'intérêt public l'exige -, ,elle n'a que des mépris pour les ministres qui après avoir soutenu un système en adoptent un autre. Cette manière de juger, indépendamment des raisons de conscience, d'honneur, de dignité, se recommande par une considération pratique que Fiévée signalait avec sa finesse habituelle à Napoléon P' en mai 1 806 : « L'empereur fait trop volontiers abstraction des opinions particulières des hommes auxquels il confie l'exécution de ses desseins, et j'ai souvent remarqué qu'une volonté juste, une idée sage se perdaient entièrement par la faute de ceux dont le devoir était de les réaliser dans leurs détails... L'homme n'a de puissance que par la conviction, il n'est fort que de ce qu'il croit, et celui qui n'est pas convaincu qu'un grand bien résultera de son courage à vaincre les obstacles qu'il rencontre, se laisse aisément abattre par les difficultés; et où n'en trouve-t-il pas? »
Il n'y a que l'excuse d'une transaction impossible à réaliser autrement (i), qui autorise un homme d'Etat à rester aux affaires pour y appliquer des doctrines qu'il a combattues : mais il doit alors, par la sincérité de sa conversion,
(i) Voir mon discours du 12 juillet 1867.
mériter le concours de ceux dont il emprunte les idées ; et la transaction opérée, il est désirable qu'il quitte le pouvoir, afin d'écarter de lui jusqu'au soupçon d'un changement intéressé. Ainsi a fait Robert Peel, après le rappel des lois contre les céréales : aussi a-t-il une statue à Westminster, et, ce qui vaut mieux encore, ceux qui gagnent le pain quotidien à la sueur de leur front bénissent son nom, lorsque dans leur pauvre demeure ils mangent une nourriture abondante et exempte d'impôts (i) !
Le système électoral réclame qu'on y porte la main plus i encore que le système ministériel. A l'origine , les élections s'accomplissaient comme aux temps décrits par Suétone, alors qu'on disait au peuple romain : César ordonne dénommer un tel consul, ou un tel autre tribun, et que le peuple romain, en s'inclinant, répondait d'une voix : Que la volonté de César soit faite ! Alors, comme s'il eût voulu étaler sa force, le gouvernement aimait à choisir des candidats n'ayant aucune situation personnelle nulle part, et, le plus souvent^ ne se rattachant par aucun lien au pays qui les élisait : en Provence, il importait un Picard, ou un Parisien dans les montagnes du Midi. Quand il adoptait un candidat local, il le préférait dans une situation subalterne, afin que, devant son importance au
(i) Discours du 27 mars i865.
pouvoir, le député ne s'occupât que de lui plaire. Après i863, ces errements devenaient difficiles à suivre*, on y a renoncé. On s'est appliqué à rechercher des hommes du pays, y jouissant d'une influence propre; on n'était même pas fâché qu'ils eussent appartenu un peu à l'opposition ; l'estampille officielle effaçait tous les péchés passés. Par malheur, on a opéré en même temps une autre transformation, habile aussi, mais bien plus encore pernicieuse: sans renoncer à l'intimidation réservée comme l'argument de la fin, on a recommandé surtout l'emploi des influences administratives, ou, en termes plus clairs, de la corruption. A chaque période électorale commence une véritable foire aux places, aux routes, aux subventions. Quand un préfet est habile, voici comment il procède : Au moment solennel il va de commune en commune*, dès qu'il a distribué force poignées de mains, il interroge: qui veut une route? qui une croix? qui une place de percepteur ? Il n'attend pas qu'on lui demande, il offre. « Allons, mes amis, ne vous gênez pas, » et quand on a demandé : c Quoi, n'est-ce que cela ? Je suis prêt à vous accorder bien plus encore. » — Il ne se contente pas de parler^ il agit : une commune importante réclame-t-elle l'élargissement à ses abords d'une route impériale? Comment donc, répond le préfet, rien de plus juste; et voilà des conducteurs qui arrivent empressés, infati-
gables, et qui plantent des piquets : puis il en va de ces piquets comme des pêcheurs que Canius avait appostés dans la mer de Sicile pour séduire un acheteur, et qui ne reparurent plus k lendemain de la vente; le lendemain de Télection les piquets disparaissent^ et il n^est plus question de la route jusqu^à Télection suivante. Et remarquez combien c'est habile, si on avait fait la route, on ne pourrait plus la promettre.
Je préfère la violence à la corruption ; il est moins avilissant de trembler que de se vendre. Une nation revient de la violence, elle ne se relève pas de la corruption. Pour le pouvoir lui-même, l'effet de la violence est moins désastreux : quand il l'emploie, il sait à quoi s'en tenir sur sa chambre ; quand il n'a recours qu'à la corruption, il finit par se persuader que la chambre parle au nom du pays, et il oublie qu'elle « ne représente pas plus la véritable volonté du peuple qu'un thermomètre n'indique le véritable degré de la température, lorsque celui qui le consulte lui communique une chaleur artificielle par la pression de sa main » .
Une telle illusion est fertile en conséquences déplorables. Je suis allé récemment dans une commune qui, aux dernières élections^ a voté en masse pour le candidat officiel : « Vous êtes donc satisfaits de la conduite du gouvernement dans votre pays ? » demandai-je à quelques habitants.— « Pas du tout, me répondirent-ils ; ici,
comme ailleurs, nous pensons que les affaires vont mal et que nos députés devraient résister davantage. — Vous me confondez; si vous pensez ainsi, pourquoi n^avez-vous pas voté pour le candidat indépendant? — Ah! c'est que nous avions besoin d'une route, et si nous avions mal voté, le préfet ne nous Peut pas accordée. Aux élections prochaines, la route sera terminée, vous verrez si nous votons encore pour le candidat officiel! » Je touche là au vif même du mal. Il consiste en ce que Topinion réelle n'est pas la même que l'opinion officielle : tandis que l'une gronde , l'autre sourit ; tandis que l'une critique, l'autre loue ; sous une forme appropriée aux circonstances, la fiction d'un pays légal recommence. Or les fictions se dissipent toujours devant les réalités, et tôt ou tard l'opinion véritable surnage au-dessus de l'opinion officielle. Comment en serait-il autrement? Parmi ceux qui, intimidés ou corrompus, ont voté pour le candidat officiel, la plupart, après l'élection, retournent à la charrue et ne s'occupent plus de rien ; d'autres, soit par désir de se venger de la contrainte subie, soit qu'ils ne croient pas que la servitude du vote implique celle de la langue, se répandent en clameurs contre celui dont leur concours a assuré la victoire -, à eux se joignent les opposants qui composent la partie agissante et audacieuse de la population. Comment, dans ce dé-
ti.
chaînement, entendrait-on la voix du groupe qui a voté librement et en pleine conscience pour le gouvernement? De là ce singulier phénomène de départements représentés à la chambre par des satisfaits, et dans lesquels on ne rencontre presque personne qui ne critique ou ne soit hostile; delà les embarras de F Empereur, chaque fois qu'il doit trancher une question importante. Si l'assemblée était le résultat d'une élection libre, il n'aurait qu'à la consulter. Comme il sait aussi bien que nous qu'elle représente les préfets, les maires, les gardes champêtres, les juges de paix, les percepteurs, les gendarmes, etc., beaucoup plus que les électeurs, il ne saurait s'y fier trop, et il est dans une perplexité constante.
Cette situation ne se prolongera pas. Si l'on n'émancipe pas le suffrage universel, il s'émancipera : seulement bien avisé celui qui prédirait oià il s'arrêtera quand il sera devenu maître de lui-même -, et plus l'effort qu'on lui imposera pour se déher devra être violent, plus aussi sera extrême la limite jusqu'à laquelle il s'élancera. Aussi la liberté des élections est l'article principal auquel le programme libéral doit être réduit dans les circonstances présentes. Les discussions sur le mécanisme des pouvoirs, sur l'inviolabiUté du chef de l'Etat, sur les droits de la chambre, sur l'adresse comparée avec les interpellations me paraissent des querelles byzan-
tines. Depuis le décret du 24 novembre, la chambre possède plus de pouvoir qu'il n'est nécessaire pour tout conduire, tout trancher, tout dominer dans l'Etat: il ne lui manque que la volonté d'exercer sa toute-puissance, et cette volonté elle ne pourra l'avoir que lorsqu'elle sortira d'élections libres. Concédât - on au corps législatif actuel les prérogatives que souhaitent les anciens parlementaires, le droit de nommer le président, de désigner les ministres, en quoi ces concessions serviraient-elles à la cause de la liberté ? Qu'importe qu'on étende les droits du contrôleur, si on ne l'a pas d'abord soustrait à la domination de celui qu'il contrôle? Je me soucie fort peu d'une émancipation légale; c'est d'une émancipation réelle que j'ai le désir. Sous le consulat et sous l'empire, il y avait un véritable luxe de corps délibérants, le sénat, le corps législatif, le tribunat, le conseil d'État : en quoi tous ces corps ont-ils arrêté le premier consul et l'empereur? On a naguère augmenté les attributions des conseils généraux ; en quoi cette innovation a-t-elle contribué au développement de Tactivité provinciale? La moindre liberté électorale n'y aurait- elle pas aidé davantage? Je compare les personnages politiques dont la préoccupation actuelle est d'accroître les droits de la chambre, à l'industriel qui, avant de s'être assuré le moteur naturel ou artificiel sans lequel aucune usine ne fonctionne, rechercherait
minutieusement s'il ne vaut pas mieux employer dans ses charpentes le fer ou le bois, et dans ses mécaniques préférer tel système à tel autre: Eh, mon ami ! préoccupe-toi d'assurer la marche de ton usine d'une manière quelconque; tu rechercheras ensuite quelle est de toutes les manières, la meilleure !
Indiquer à l'opposition la liberté des élections comme devant être l'article principal de son programme, c'est par là même indiquer à l'Empereur quelle devrait être la première de ses réformes. Faire en 1869 les élections les plus libres qui aient eu lieu dans notre pays depuis 1789, il n'existe pas pour lui d'autre moyen de sortir d'embarras, qui sans cela augmenteront sana cesse jusqu'à ce qu'ils deviennent inextricables. Quelques-uns des conseillers de la couronne qui ont le plus travaillé à réduire le 19 janvier à une déception, proposent, à ce qu'on me rapporte, d'établir la responsabilité ministérielle par un plébiscite. Je me défie de ceux qui, après avoir disputé à la liberté le nécessaire, réclament pour elle le superflu. Ne voudraient-ils pas, en demandant trop, empêcher qu'on donne assez? Tout ce fracas est inutile, et il est temps de renoncer aux mises en scène théâtrales. Des élections libres en 1 869 : voilà ce qui suffirait à dénouer les difficultés et équivaudrait à un plébiscite. Que l'Empereur s'adresse à la nation, qu'il lui dise : « Les es-
prits sont troublés, inquiets, divisés sur des sujets de majeure importance : les uns pensent qu'il y a trop de liberté, d'autres qu'il n'y en a pas assez -, les uns sont effrayés de l'accroissement de la Prusse, les autres le considèrent sans inquiétude ; les uns veulent qu'on reste à Rome, d'autres désirent qu'on en revienne ; les uns s'élèvent contre la diminution des tarifs, d'autres soutiennent qu'ils sont encore trop élevés; les uns poursuivent la suppression du budget des cultes, les autres en défendent le maintien; les uns pensent que l'intérêt de l'argent doit être sans limites, d'autres qu'il doit être réglé par la loi, d'autres encore que le prêt doit être gratuit; les uns veulent le monopole des banques, d'autres leur concurrence, etc. Eh bien ! nommez en liberté des députés qui m'apportent votre opinion sur ces problèmes; je vous communiquerai mes vues propres par mes ministres, et après discussion j'agirai suivant vos désirs. » — Savez-vous quel serait l'effet certain d'un tel langage? Une détente immédiate : dans les élections, la défaite des jacobins de l'empire aussi bien que de ceux de la révolution ; la mise en déroute des violents, des haineux, des impatients; Tavénement d'un parti libéral, constitutionnel et conservateur; un avenir de calme et de confiance; la consolidation du gouvernement, « qui n'aurait limité son pouvoir qu'au profit de sa durée ».
Je n'ose pas dire les conséquences qui découleront du système de violence et de corruption que Ton se prépare à employer dans les élections prochaines. La dernière espérance d'un rapprochement volontaire entre la liberté et Tempire s'évanouira. La liberté tentera alors de s'imposer : si l'empire cède, il sera humilié ; s'il résiste, il s'engagera dans une guerre à mort et dont l'issue est certaine; car la liberté n'a jamais été vaincue que chez les peuples arrivés à la période de décrépitude.
Je n'ai plus Tiliusion de croire que les conseils de la sagesse puissent être écoutés : je ne les propose que par fidélité à mon habitude de ne jamais signaler un mal, sans indiquer le remède.