‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 123 sur 305 · Incessamment. Sans cesse. Le · texte numérisé non relu

Incessamment. Sans cesse. Le

ALFRED DE MLSSEl' 185

l'objet de son amour ; elle se défend même de prononcer son nom ; mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour ; elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime ', et elle ne peut penser à autre chose ; elle refuse toute consolation, toute distraction ; elle repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se consume, elle se fond comme la neige au soleil. Enfin, sur le bord de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la connaît pas, il ne lui a jainais adressé la parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue ; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi :

{Il lit.)

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine

A mon Seigneur ; que je m'en vais mourir,

Et, par pitié venant me secourir,

Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.

A deux genoux je demande merci.

Par grâce, Amour, va-t-en vers sa demeure,

Dis-lui comment je prie et pleure ici.

Tant et si bien qu'il faudra que je meure

Tout enflammée et ne sachant point l'heure

Où finira mon adoré souci.

La mort m'attend, et, s'il ne me relève De ce tombeau prêt à me recevoir.

J'y vais dormir, emportant mon doux rêve. Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Depuis le jour où, le voyant vainqueur, D'être amoureuse. Amour, tu m'as forcée, Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens à tel point oppressée, Mourant ainsi, que la mort me fait peur.

1. Ce qu'elle' aime JS-eluiJIiqu' elle aime. Expression plus fréquente

dans la langue classique.

Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, Si ma douleur lui déplairait à voir ?

De l'avouer je n'ai pas le courage.

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Puis donc. Amour, que ^ tu n'as pas voulu

A ma tristesse accorder cette joie

Que dans mon cœur mon doux Seigneur ait lu.

Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie.

Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie.

Que je vivrais si je ne l'avais vu.

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne

Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays ^, dis-lui qu'il s'en souvienne

Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir ^.

LA REINE

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille 1

MEsruccio.

Oui, Madame.

LA REINE

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras cette bague.

{Elle ôte une bague de son doigt.)

LE ROI

Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite ? Il semble, d'après les derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu ? quel est son nom ?

MINUCCIO

Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.

LE ROI

Bon ! quel mystère !

MINUCCIO

Sire, j'ai engagé ma parole.

1. Puis donc... que. Puisque donc. 3. Il y a dans la romance de Car-

2. Le roi de Sicile est Pierre d'Ara- mosine quelques archaïsmes qui lui gon. prêtent une naïveté plus touchante.

LE ROI

Eloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a qu'elle près de moi.

{Les demoiselles se retirent au fond du théâtre.)

MINUCCIO

Sire, je le sais et je suis prêt....

LA REINE

Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour me confier ton honneur ; mais, puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme qui ne veut pas être cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.

{Elle sort.)

LE ROI

Eh bien ! à qui s'adressent ces vers ?

MINUCCIO

Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi ?

LE ROI

Hé, par la croix-Dieu ! c'est moi-même.

MINUCCIO

C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.

LE ROI

A moi, dis-tu ?

MINUCCIO

Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune, charmante, et mourante d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais ; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la mort, c'est à sa prière que je vous parle ; sa beauté, sa souffrance, sa résignation, sont aussi vraies que son amour. — Carmosine est son nom.

188 LE XlXf SIECLE PAR LES TEXTES

LE ROI

Cela est étrange.

MINUCCIO

Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu ce matin même ; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de Naples : celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car il se fera tuer.

LE ROI

Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être ; cela ne sera pas. Je veux voir cette jeune fille.

MINUCCIO

L'extrême faiblesse où elle est...

LE ROI

J'irai. Cela semble te surprendre ?

MINUCCIO

Sire, je crains que votre présence...

LE ROI

Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine ?

MINUCCIO

Oui, Sire.

LE ROI

Viens chez elle avec moi.

{Carmosine, acte II, scène vn.)

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