SCRIBE
BERNARDET
C'est comme si j'étais nommé... Vous avez manqué votre vocation ; vous étiez faite pour gouverner un empire !
CÊSARINE, souriant.
On ne peut plus maintenant... ils se gouvernent tout seuls, et il ne nous reste plus, à nous autres femmes, que la diplomatie du ménage, la politique du salon... et les intrigues secondaires. C'est toujours cela ; il faut se faire une raison et se contenter de ce qu'on a... faute de mieux !... (Gaîment.) De quoi s'agit-il aujourd'hui, et pourquoi ce déjeuner ?
BERNARDET
Tous nos jeunes amis, qui vous sont dévoués et qui ne jurent que par vous, viennent ce matin (excepté votre cousin Oscar, qui ne sait pas encore de quoi il est question), viennent ce matin délibérer avec du Champagne sur une affaire assez importante. Nous avons parmi nous de grands talents, de grands génies ; nous n'avons pas de députés... et un député qui serait des nôtres... qui serait à nous... ça ferait bien.
CÉSARINE
Certainement !... ou du moins, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut...
BERNARDET
N'est-ce pas ? c'est ce que je dis. Or, la députation de Saint-Denis est vacante, et avant de travailler les électeurs... il faudrait savoir au juste quel est celui d'entre nous que nous porterons, que nous pousserons d'un commun accord.
CÉSARINE
C'est une élection préparatoire ; et avez- vous quelques idées ?
BERNARDET
J'attends les vôtres !
CÉSARINE, après un instant de silence. Vous, par exemple !
BERNARDET, après avoir réfléchi.
Non ! j'aime mieux ce que je vous disais tout à l'heure...
(Lentement.) Je ne me ferais député... comme tout le monde... que pour...
CÉSARINE, de même.
Pour avoir la place !...
BERNAKDET, de même.
Et si je l'ai tout de suite...
CÉSARINE
La députation est inutile.
BERNARDET
C'est toujours ça de sauvé. On perd aux affaires du pays un temps qu'on peut employer pour les siennes... Ah ! je ne dis pas, un jour... si d'autres idées... que vous ne pouvez deviner...
CÉSARINE, souriant en le regardant.
Peut-être !... en fait d'idées d'ambition ou de fortune, on devine toujours aisément... en allant au plus haut... c'est là que vous visez... et dans notre famille encore ^...
BERNARDET, un peu troubU.
Moi... madame !
CÉSARINE
Si je me trompe, tant mieux... Revenons à la députation... qui prendrons-nous ?
BERNARDET
Il y a quelqu'un qui en a bien envie... M. de Montlucar ; mais, vu ses opinions, il demande avec instance... à être nommé malgré lui... C'est possible !
CÉSARINE
Oui, mais pas encore. Use met en même temps sur les rangs pour l'Académie des sciences morales et politiques ; il faut que tout le monde arrive.
BERNARDET
C'est juste.
1. Bernardet a des vues sur Aga- the, fille du comte de Miremont, née
d'un premier mariage.
SCRIBE \'Ji
CÉSARINE
J'ai quelqu'un pour qui je voudrais vous voir, vous, nom cher Bernardet, ainsi que vos amis, employer toute votre influence ; bien entendu qu'en même temps je vous seconderais du côté de mon mari et du ministère.
BERNARDET
Eh ! qui donc ?
CÉSARINE
Mon cousin Oscar Rigaut.
BERNARDET
En vérité, vous avez déjà fait beaucoup pour lui, et, après tout, ce ne sera jamais qu'un... un bien bon enfant, pas autre chose.
CÉSARINE
Je le connais mieux que vous, mais c'est mon parent, et je dois pousser ma famille... non pour elle, mais pour moi. Je ne veux pas qu'on dise : C'est la cousine d'un marchand de bois, mais : C'est la cousine d'un député, d'un conseiller, que sais-je ? C'est moi que j'élève et que j'honore en lui.
BERNARDET
Soit !... mais il est bien heureux, car il n'est pas fort.
CÉSARINE
Tant mieux !... ce sera un homme à nous ; ce seront trois ou quatre emplois dont il aura le titre et que nous exercerons à sa place. C'est comme son père, qui ne peut pas rester à Villeneuve-sur- Yonne, où il est ; c'est un imbécile, mais c'est mon oncle, et il faut absolument pour moi que nous le mettions quelque part.
BERNARDET
Que sait-il faire ?
Il ne sait rien.
CÉSARINE
BERNARDET
Mettez-le dans l'instruction publique; une inspection, une sinécure.
CÉSARINE
Son fils est déjà maître des requêtes, et son unique occupation est de ne rien faire.
BERNARDET
Il aidera son fils.
CÉSARINE
J'y penserai ; mais, pour Oscar, c'est convenu, n'est-il pas vrai ? Je compte sur vous et sur nos amis.
BERNARDET
Je les pousserai dans cette direction.
UN DOMESTIQUE, entrant.
La voiture de Madame.
CÉSARINE
Ah ! mon Dieu, le concert sera commencé, et je n'entendrai pas la symphonie en ré mineur. Adieu, docteur, vous avez ma parole.
BERNARDET
Vous avez la mienne ; et pour la réponse ?
CÉSARINE
Chez moi, tantôt.
BERNARDET
Et à vous, toujours ! attachement éternel !
{Il la reconduit jusqu^à la porte et la salue.) {La Camaraderie, acte II, scène m ; Calmann-Lévy, éditeur.)