VILLE MAIN
avec plus d'aisance et de grâce que ne l'avait jamais fait personne, avec plus de vivacité, de sens, de justesse, lors même qu'il se trompait... Cette expression hyperbolique et contradictoire m'échappe ; mais vous la corrigez, Vou? entendez bien ce que j'ai mal dit. C'est que, lors même qu'il est emporté par un caprice d'iuimeur, par une saillie, et qu'il juge trop légèrement une littérature, une époque, un homme de génie, il y a cej)endant un fond de vérité fine et moqueuse qui subsiste dans son erreur.
Le XVIP siècle, uniquement occui)é de lui-même et des anciens, s'était fort peu inquiété de ce qui se passait dans la littérature du reste de rEuroi)e. La domination politique et sociale dont jouissait la France lui donnait, à cet égard, une insouciante et orgueilleuse sécurité. Comme presque toutes les nations imitaient la France, elle ne songeait pas ellemême à les imiter. La mode de la littérature espagnole et italienne, qui avait régné sous Louis XIII et sous la régence d'Anne d'Autriche, était tombée par l'influence du goût plus sévère que consacraient les hommes de génie.
L'Angleterre faisait horreur, faisait peur ; c'était un pays d'hérétiques, qui venait d'être agité par une épouvantable révolution. Bien que les intérêts politiques aient souvent rapproché le cabinet de Versailles de celui de Londres, bien que le mariage de la sœur de Charles II ' avec le frère de Louis XIV, et plus tard le long exil du roi Jacques, aient dû amener en France des idées anglaises, on n'en trouve aucune trace dans notre littérature. C'est que la communication était entre les deux cours, et non pas entre les deux pays. Les beaux esprits de France semblaient se garder de l'Angleterre comme d'une contrée barbare, L'Anglais Hamilton - écrivait en français, d'une manière plus spirituelle, plus légère, plus française, qu'aucun Français peut-être. Mais Saint-Evremond, réfugié en Angleterre pendant vingt ans, n'apprit pas même à lire la langue anglaise. Parmi nos grands écrivains du XVIP siècle, il n'en est aucun, je crois, où l'on puisse reconnaître un souvenir, une impression de l'esprit anglais. Corneille n'entendit jamais parler de Shakespeare, et j'en ai
1. Henriette d'Angleterre. 2, 1646-1720 ; il est surtout connu
par les Mémoires de Gramont.
bien du regret. Quant à Molière, j'imagine, et c'est une curiosité philologique dont vous ne vous inquiéterez pas beaucoup, qu'il a mis à profit deux ou trois plaisanteries de Shakespeare, qu'on lui avait contées sans doute, et que je retrouve dans une des moindres pièces de notre grand poète comique ; mais elles ne valent guère la peine d'être citées ^
Du reste, le voisinage des deux nations, et les intérêts des deux politiques qui s'entremêlaient ou se heurtaient souvent, n'avaient produit aucune analogie, aucune communication entre les deux littératures. Aussi, lorsque le grand novateur. Voltaire, parut, son premier emploi fut d'aller en Angleterre, d'y ramasser à pleines mains des idées nouvelles et de les rapporter en France. Cette importation fit beaucoup de bruit et agrandit la renommée de l'auteur d'Œdipe. Les Lettres philosophiques sur les Anglais furent un de ses ouvrages les plus célèbres, les plus poursuivis ^ et les plus puissants. En même temps que Voltaire introduisait les libres opinions et le scepticisme des Anglais, il imitait leur poésie, d'abord leur poésie philosophique, qu'il voulait naturaliser en France, et qu'il savait faite pour lui, puis leur poésie dramatique, à laquelle il faisait quelques emprunts timides ^ et déguisés sous la parure de son langage. Dans sa pensée de critique, il regarda l'Angleterre comme une mine à exploiter, qui devait lui fournir de la philosophie et de la tragédie. Le premier, il prononça parmi nous, avec éloge, le nom de Shakespeare, qui plus tard lui donnait tant d'humeur. En vérité, on croirait qu'il y a dans la littérature des progressions et des fatalités comme dans la politique ; et Voltaire, annonçant en 1730 la gloire de Shakespeare, ressemble à un noble qui aurait demandé les Etats généraux en 1788, et aurait émigré deux ans après, avec horreur, avec effroi. Voltaire ne ménageait pas d'abord son admiration en parlant de Shakespeare ; car il le comparait à Homère, qu'à la vérité il traitait assez légèrement. Le passage est curieux :
« J'ai trouvé chez les Anglais ce que je cherchais ; et le
1. A quelles plaisanteries Ville- feu ; l'auteur fut décrété de prise de main fait-il ici allusion ? Son h^-po- corps et le libraire mis à la Bastille, thèse est bien peu vraisemblable. 3. Dans Briiliis, la Mort de César,