Odyssée, chant XL
SAINT-MAKC dlRARDIW 379
de sa jeunesse et de ses espérances ; toutes trois pleurent sans rougir, et toutes trois cependant se résignent. C'est là, j'ai hâte de le dire, le triomphe de l'art grec : il excite la pitié, mais il ne l'épuisé pas ; il mêle, dans le langage de ses victimes, la plainte et la résignation, afin qu'elles inspirent à la fois l'attendrissement et le rest)ect, et que ces deux sentiments se tempèrent l'un par l'autre dans l'âme du spectateur. L'art grec cherche toujours à maintenir un juste équilibre entre ces deux émotions.
Ainsi, comme Antigone, en désobéissant hardiment à la loi de Créon qui défendait d'ensevelir le corps de Polynice, a montré plus de fermeté qu'il n'appartient à une jeune fille, Sophocle, craignant que nous ne la plaignions moins, la voyant si courageuse, a donné à .ses regrets de la vie quelque chose de vif et de déchirant. Antigone est presque une martyre, puisqu'elle a mieux aimé obéir à la loi divine qu'à la loi humaine ; mais elle n'a pas la résignation du martyr : tantôt elle pleure, parce qu'elle n'aura ni chants nuptiaux, ni doux mariage, ni enfants chéris ; tantôt elle accuse la lâcheté des Thébains et l'indifférence des dieux. Aussi le chœur, qui, dans la tragédie antique, exprime les sentiments que le poète veut donner aux spectateurs, remarque avec effroi l'affreuse tempête qui agite son âme. Sophocle n'a prolongé si longtemps l'agonie d' Antigone que pour tempérer, par la pitié, l'admiration qu'avait inspirée son courage.
Polyxène est plus résignée qu' Antigone, car elle a perdu son père et sa patrie S et, si elle vivait, ce serait pour être esclave ; point d'époux pour elle, sinon un esclave comme elle. Elle n'a donc point peur de la mort, elle s'y résigne, mais sans faste, sans arrogance, sans stoïcisme ; elle ne regrette de la vie que les soins qu'elle aurait donnés à ^écube * ; vierge timide et chaste, qui meurt sans se plaindre et ne songe, en tombant, qu'à
ranger ses vêtements Dernier trait de pudeur à ses derniers moments ^.