Les Germains. 6. Ne comprit rien. Il n'entendait
4. Prendre cœur de sa fortune. point la langue latine. Cœur au sens de courage ; on dit de
I. Voir notre Précis de l'Histoire di la Littérature française, p. 4G3-475.
hommes en dignité parmi ses nouveaux maîtres. Plusieurs de ces noms, défigurés par euphonie, peuvent être rétabhs de la manière suivante : Mérowig, Chlodowig, Hildérick, Hildeberg, Karl, etc.
Jacques reçut enfin son arrêt : c'était un acte formel, rédigé dans sa propre langue. Jacques, que jusqu'à ce jour on avait appelé Romanus, du nom de ses premiers maîtres, se vit qualifié, dans ce nouveau diplôme, du titre de litiLS ^,. et sommé, sous peine du fouet et de la corde, de labourer lui-même sa terre pour le profit des étrangers. Le nom de litiis était nouveau pour ses oreilles : il se le fit expliquer, et on lui apprit que ce mot signifiait proprement qu'on lui faisait la grâce de le laisser vivre. Cette grâce lui parut un peu mince, et il lui prit envie d'en aller solliciter d'autres auprès de l'assemblée des possesseurs de son domaine, laquelle se tenait, à jour fixe, en plein air, dans un vaste champ. Les chefs étaient debout au milieu, et la multitude les entourait. Jacques se rendit à cet auguste conseil ; mais, à son approche, un murmure de mépris s'éleva, et les gardes lui défendirent d'avancer, en le menaçant du bois de leurs lances. Un des étrangers, plus poli que les autres, et qui savait parler bon latin, lui apprit la cause de ce traitement : « L'assemblée des maîtres de cette terre, lui dit-il, est interdite aux gens de votre espèce. »
Jacques se mit tristement au travail : il lui fallait nourrir, vêtir, chausser, loger ses maîtres. Il travailla bien des années, pendant lesquelles son sort ne changea guère, mais pendant lesquelles, en revanche, il vit s'accroître prodigieusement le vocabulaire par lequel on désignait sa condition misérable. Dans plusieurs inventaires qui furent dressés en différents temps, il se vit igriominieusement confondu avec les arbres et les troupeaux du domaine, sous le nom commun de vêtement du fonds de terre : on l'appela monnaie vivante, serf de corps, homme de fatigue, homme de possession, homme lié à la terre. Dans les temps de clémence et de grâce, on n'exigeait de lui que six jours sur sept. Jacques était sobre : il vivait de peu et tâchait de se faire des épargnes ; mais plus d'une
1. LHus. En vieux français, lète ou lide ; cultivateur astreint à une redevance.
fois ses minces épargnes lui furent ravies, en vertu de cet axiome incontestable : ce que po3sède le serf est le bien du maître.
Pendant que Jacques travaillait et souffrait, ses maîtres se querellaient entre eux, par vanité ou par intérêt. Plus d'une fois ils déposèrent leurs chefs ; plus d'une fois leurs chefs les opprimèrent ; plus d'une fois des factions opposéss se livrèrent une guerre intestine. Jacques porta toujours le poids de ces disputes ; aucun parti ne le ménageait, c'était lui qui devait essuyer les accès de colère des vaincus et les accès d'orgueil des vainqueurs. Il arriva que le chef de la communauté des conquérants prétendit avoir seul des droits véritables sur la terre, sur le travail, sur le corps et l'âme du pauvre Jacques. Jacques, crédule et confiant à l'excès, parce que ses maux étaient sans mesure, se laissa persuader de donner son aveu à ces prétentions, et d'accepter lé titre de subjugué du chef, dans le jargon moderne, siibjet du roi. Mais, quoique devenu nominalement la propriété du chef, il ne fut point soustrait pour cela aux exactions des subalternes. Jacques payait d'un côté et payait de l'autre : la fatigue le consumait. Il demanda du repos ; on lui répondit en riant : « Bonhomme crie, mais bonhomme payera. » Jacques supportait l'infortune ; il ne put tolérer l'outrage. Il oublia sa faiblesse, il oublia sa nudité, et se précipita contre ses oppresseurs armés jusqu'aux dents et retranchés dans des forteresses ^ Alors, chefs et subalternes, amis et ennemis, tout se réunit pour l'écraser. Il fut parce à coups de lance, taillé à coups d'épée, meurtri sous les pieds des ch3vaux ; on ne lui laissa de souffle que ce qu'il en fallait pour ne pas expirer sur la place, attendu qu'on avait basoin de lui.
Jacques, qui, depuis cette guerre, porta le surnom de Jaques Bonhomme, se rétablit de ses blessures, et paya comme ci-devant. Il paya la taille, les aides, la gabelle * les droits de marchés, de péage, de douanes, de capitation ', les vingtièmes *, etc. A ce prix exorbitant, il fut un peu protégé par le roi contre l'avidité des autres seigneurs : cet état plus
1. C'est la Jacquerie, 1358. faisait recevoir ses (lis chevaliers.