‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 57 sur 305 · Les ombres débordées. Ces fleuve sorti de son lit · texte numérisé non relu

Les ombres débordées. Ces fleuve sorti de son lit

Et je dis : « Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d'azur ! »

Discours affreux ! — Syllepse *, liypallage ^, litote ',

Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux *, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?

Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre ! J'ai contre le mot noble à la longue rapière, Insurgé le vocable ignoble, son valet, Et j'ai, sur Dangeau ^ mort, égorgé Richelet ^

1. Syllepse. Figure par laquelle on les conventions du classicisme en fait fait accorder nn mot avec l'idée, de vocabulaire, il a tort de prétendre sans égard ù l'accord grammatical. que les mots soient égaux. Deux Cf. p. 08, n. 3. termes dont la signincation pure-

2. Hiipallage. l'igure ■• par laquelle ment logique est la même ne s'emon attribue ù tel mot une qualité ploieront pourtant pas de la même convenant ù un autre mot de la façon. Quelques vers plus loin, le même phrase ». Ainsi Boileau (jua- poète rappelle qu'il a nommé le lifte d'e/Jronté le lit d'une femme qui cochon. Il le nomme dans certains feint d'être malade pour rester cou- cas; mais ailleurs il dit pourceau. Cf. chée. (Satire X). par exemple la pièce intitulée Sultan

.3. Litote. Figure par laquelle on \lourud (Légende des siècles). Moudit moins que ce qu'on veut faire rad a commis toute sorte de cruauentendre. C'est le contraire de l'hy- tés ; mais un jour, trouvant sur sa berbole. Tous les traités de rhéto- route un cochon à moitié mort que rique citent comme exemple le mot tourmentent des mouches, il le de Chiméne à Hodrigue : pousse du pied pour l'en clélivrer. Va, je ne te hais point. (^e geste suffira pour faire contre- (/.c Cid, m. IV). poids ù tous les crimes du monstre

4. Si Victor Hugo a eu bien rai- dans la balance qui pèse les actes son de combattre les préjugés et des hommes :

On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme.

Vaguement apparaître une balance énorme ;

Cette balance vint d'elle-même, i\ travers

Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts.

Se placer sous la foule immense des victimes ;

Au-dessus du silence horrible des abimes.

Sous l'œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand.

Terrible, elle oscillait, et portait, s'édairant

D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre.

Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.

5. Ce modèle du courtisan (1638- fi. Grammairien (1631-1698) ; il 17'20), est considéré ici comme le publia un Dictionnaire plusieurs fois parangon de la « noblesse •>. réimprimé.

Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.

J'ai pris et démoli la bastille des rimes ^

J'ai fait plus : j'ai brisé tous les carcans de fer

Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer

Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;

J'ai de la périphrase écrasé les spirales ^

Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel

L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ^ ;

Et je n'ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot, délivre la pensée.

{Les Contemplations*: Hetzel, éditeur.)

'~ 1. La rims, ch2z les romantiques est plus riche que chez les poètes du XVIP siècle, sauf Malherbe. Mais c'est en réintégrant dans l'usage littéraire un grand nombre de mots considérés comme trop bas que Victor Hugo a pu la régénérer ; et voilà sans doute le sens où il faut entendre ce vers. Les préjugés classiques relatifs aux mots captivaient la rime dans une sorte de bastille, qui fut prise et démolie par le poète. 2. Les spirales de la périphrase sont les ingénieuses arabesques où s'évertuaient les pseudo-classiques

ou même les classiques, au lieu d'employer directement le mot propre.

3. On se rappelle que les enfants de Noé voulurent, après le déluge, élever une tour, la tpur dite de Babel, assez haute pour les protéger contre tout déluge nouveau. Dieu les punit en « confondant leur lan-

4. Nous n'avons cité dans ce volume que des pièces de Victor Hugo prises dans ses recueils d'avant l'exil. Celle-ci fait seule exception. Mais d'ailleurs elle porte la date de 1834.

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