‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 58 sur 305 · REGRETS DE SATAN · texte numérisé non relu

REGRETS DE SATAN

Sur la neige des monts, couronne des hameaux,

L'Espagnol a blessé l'aigle des Asturies,

Dont le vol menaçait ses blanches bergeries ;

Hérissé, l'oiseau part et fait pleuvoir le sang.

Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend *,

Regarde son soleil ^, d'un bec ouvert l'aspire,

Croit reprendre la vie au flamboyant empire ;

Dans un fluide d'or il nage puissamment,

Et parmi les rayons se balance un moment.

Mais l'homme l'a frappé d'une atteinte trop sûre ;

Il sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure.

Son aile se dépouille, et son royal manteau

Vole comme un duvet qu'arrache le couteau ;

Dépossédé des airs, son poids le précipite ;

Dans la neige du mont il s'enfonce et palpite,

Et la glace terrestre a d'un pesant sommeil

Fermé cet œil puissant respecté du soleil ^.

Tel, retrouvant ses maux au fond de sa mémoire,

L'Ange maudit * pencha sa chevelure noire,

Et se dit, pénétré d'un chagrin infernal » :

« Triste amour du péché ! sombres désirs du mal !

De l'orgueil, du savoir gigantesques pensées !

Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ?

Maudit soit le moment où j'ai mesuré Dieu !

Simplicité du cœur, à qui j'ai dit adieu,

1. Dans son article des Portraits encore pour l'aigle quand les nuages contemporains sur Alfred de Vigny le cachent h la terre.

(t. II), Sainte-Beuve signale chez lui 3. On dit que l'aigle peut regarder

« des mouvements prodigieux qui le soleil en face.

mesurent deux fois l'infini, comme 4. Satan, qu'Eloa voudrait sau-

dans ce vers sur l'aigle blessé ». ver.

2. Son soleil. Le soleil brille 5. Infernal. Dans le sens propre

du mot.

86 LE XIXe SIÈCLE PAR LES TEXTES

Je tremble devant toi, mais pourtant je t'adore. Je suis moins criminel, puisque je t'aime encore ; Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas ! Loin de ce que j'étais, quoi ! j'ai fait tant de pas ! Et de moi-même à moi si grande est la distance Que je ne comprends plus ce que dit l'innocence ; Je souffre, et mon esprit par le mal abattu Ne peut plus remonter jusqu'à tant de vertu ».

{Eloa, Œuvres complètes ; Ch. Delagrave, éditeur.)

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