Expression biblique
ALFRED DE IJGXY 99
FRAGMENTS DU JOIHI.WI. I)-I!.\ l'OKTR
Il faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme.
Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel est la sagesse même.
Dès lors, j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisir, tous les jours même qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.
La pensée est semblable au compas qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa seconde branche décrive un ôercle éloigné.
L'homme succombe sous son travail et est percé par le compas.
Le noble et Vignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux, à mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur terre.
Ce sont réellement deux races qui ne peuvent s'entendre en rien et ne sauraient vivre ensemble.
Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose.
Le mot de la langue le plus difficie à prononcer et à placer convenablement, c'est nun.
J'ai reçu une éducation très forte. L'habitude de l'appli- 'cation et d'un travail perpétuel m'a rendu si attentif à me» idées, que le travail du soir ou de la nuit se continue en moi à travers le sommeil et recommence au réveil. — Puis vient la vie de la journée, qui n'est pour moi que ce qu'était la récréation du collège, et, le soir, revient le travail du matia dans sa continuation vigoureuse et toujours la même.
L'Idée. — Lorsqu'une idée neuve, juste, poétique, est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'en arracher ; elle y germe comme le grain dans une terre labourée sans cesse par l'imagination. En vain je parle, j'agis, j'écris.
je pense même sur d'autres choses : je la sens pousser en moi, l'épi mûrit et s'élève, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autant que je puis, un pain salutaire.
Poème. — Les animaux lâches vont en troupes. Le lion marche seul dans le désert.
Qu'ainsi marche toujours le poète.
L'Hyène, poème philosophique. — Les bêtes fauves suivent le voyageur dans le désert. Tant qu'il marche et se tient debout, elles se tiennent à distance et lèchent sa trace comme des chiens fidèles ; mais, s'il bronche, s'il tombe, elles se précipitent sur lui et le déchirent. Quand il est mort et déchiré par pièces, elles lèchent son sang sur le sable, ses os jusqu'à ce qu'il ne reste plus que son squelette, et, lors même qu'il ne reste plus que les longues côtes vides et arrondies comme la carène d'un vaisseau naufragé, l'hyène et le tigre dévorent son ombre. — Ainsi fait la multitude sur l'homme célèbre et, moins que cela, sur tout homme éminent.
Le Cygne. — Si un serpent s'attache à un cygne, le cygne s'envole, son ennemi roiilé à son col et sous son aile.
Le reptile boit son sang, le mord et lui darde son venin dans les veines.
Il est soutenu dans l'air par le cygne, et, de loin, à ses écailles vertes, à ses faux reflets d'or, on le prendrait pour un briUant collier.
Non, il n'est rien que fiel et destruction, et il ramperait sur terre ou sous terre, il se noierait dans les bourbiers, s'il n'était soutenu dans les hautes régions par l'oiseau pur et divin qu'il dévore.
Ainsi l'impuissant zoïle est porté dans l'azur du ciel et dans la lumière par le poète créateur qu'il déchire en s'attachant à ses flancs pour laisser, fût-ce en lettres de sang, son nom empreint sur le cœur du pur immortel.
(Œuvres complètes ; Ch. Delagrave, éditeur.)
A LA MAMBRAN'
Sans doute il est trop tard pour, parler encor d'elle. Depuis qu'elle n'est plus, quinze jours sont passés, Et, dans ce pays-ci, quinze jours, je le sais. Font d'une mort récente une vieille nouvelle. De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.
0 Maria-Félicia ! le peintre et le poète Laissent, en expirant, d'immortels héritiers ; Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. A défaut d'action '\ leur grande âme inquiète De la mort et du temps entreprend la conquête. Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.
Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée ; Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée ; Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée ; Et, pour que le néant ne touche point à lui. C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.
Comme dans une lampe une flamme fidèle,
Au fond du Parthénon le marbre inhabité
Garde de Phidias la mémoire éternelle,
Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,
Sourit encor, debout dans sa divinité,
Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.
icz.'
1. MarloFélicité Garcia, illustre 2. D'action. Il s'agit do l'action
cantatrice (1808-1836); elle avait politique ou militaire. Cf., dans une épousé un bancpiier français du nom autre pièce de Musset, les vers suide Malibran. vants :
Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !... Qu'est la pensée, hélas ! quand l'action commence ? etc.
{Les Va'iijr stériles, premières Poésies.)
i02 LE XIX' SIÈCLE PAR LES TEXTES
Recevant d'âge en âge une nouvelle vie, Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ; Ainsi le vaste écho de la voix du génie Devient du genre humain l'universelle voix... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous reste une croix.
Une croix ! et l'oubli, la nuit et le silence ! Ecoutez ! c'est le vent, c'est l'Océan immense ; C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin. Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance. De tant d'accords si doux d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain.
Une croix ! et ton nom écrit sur une pierre, Non pas même le tien, mais celui d'un époux. Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre ; Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière. N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Ne sauront pour prier où poser les genoux....
N'était-ce pas hier qu'enivrée et bénie Tu traînais à ton char un peuple transporté. Et que Londre ^ et Madrid, la France et l'Italie, Apportaient à tes pieds cet or tant convoité, Cet or deux fois sacré qui payait ton génie, Et qu'à tes pieds souvent laissa ta charité ?....
Ne suffit-il donc pas à l'ange des ténèbres
Qu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom ;
Que Géricault, Cuvier, Schiller, Gœthe et Byron,
Soient endormis d'hier sous les dalles funèbres,
Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbres
Dans l'abîme entr'ouvert suivre Napoléon ?
Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères, Et venir en pleurant leur fermer les paupières,