Londre. Licence poétique
ALFRED DE MUSSET lOH
Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux ? Le Ciel de ses élus devient-il envieux ? Ou faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères, Que, lorsqu'on meurt si jeune, on est aimé des dieux ?
Ah ! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie !
Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux !
La cendre de Robert ' à peine refroidie,
Bellini ^ tombe et meurt ! Une lente agonie
Traîne Carrel ^ sanglant à l'éternel repos.
Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.
Que nous restera-t-il, si l'ombre insatiable.
Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir ?
Nous qui sentons déjà le sol si variable.
Et sur tant de débris marchons vers l'avenir,
Si le vent, sous nos pas, balaie ainsi le sable.
De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir ?
Hélas ! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore, Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur. Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur : Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore. Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.
Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive. Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets ; Quelque autre étudiera cet art que tu créais ; C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve. C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive. Que nul autre après toi ne nous rendra jamais.
Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.
Ce fut là ton seul mal et le secret fardeau
Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
1. Léopold Robert, peintre ce- 1835) ; ses deux principales œuvres lèbre (1794-1835), auteur des Pê- sont /a Sotnnanihule et la S'orma. cheurs et de la Atoisson. '.\. Armand Carrel. journaliste
2. Compositeur de musique (1802- (1800-1834), tué en duel par I\niile
de Girardin.
Il en soutint longtemps la lutte inexorable.
C'est le dieu tout-puissant, c'est la muse implacable,
Qui, dans ses bras en feu, t'a portée au tombeau.
Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir ! Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir De ce public blasé la foule indifl^érente, Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.
Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine ? Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux ? Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux ?
Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente, Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur 1 Ne savais-tu donc pas que sur ta tempe ardente Ta main de jour en jour se posait plus tremblante. Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur ?
Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux Et de ton noble cœur s'exhalait en sanglots ? Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux ?
Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre, Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre. Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher, Tu savais quelle main venait de te toucher.
ALFRED DE MUSSET 10r>
Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,
Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir *.
Chaque soir dans tes cliants tu te sentais pâlir.
Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie.
Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie,
Tu regardais aussi la Malibran mourir.
Meurs donc ! ta mort est douce et ta tâche est remplie.
Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,
C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain.
Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,
Il est d'une grande âme et d'un heureux destin '
D'expirer comme toi pour un amour divin !
(Poésies nouvelles.)