MOLIERE
J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul ; l'auteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière, et nous savons de reste
Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,
Ignora le bel art de chatouiller l'esprit
Et de servir à point un dénoûment bien cuit.
Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,
Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode
Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston.
Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
J'écoutais cependant cette simple harmonie, Et comme le bon sens fait parler le génie. J'admirais quel amour pour l'âpre vérité Eut cet homme si fier en sa naïveté.
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde, Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde.
1. Ce que Musset dit ici de la môme. Cf., dans la Nuit de mai, le Malibran, il aurait pu le dire de lui- couplet sur le pélican (p. 110).
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer ^.
Et je me demandais : Est-ce assez d'admirer ?
Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,
D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature.
D'essuyer une larme, et de partir ainsi,
Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci ?...
Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
Que l'antique franchise à ce point délaissée ^,
Avec notre finesse et notre esprit moqueur.
Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;
Que c'était une triste et honteuse misère
Que cette solitude à l'entour de Molière,
Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson,
De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison....
Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire. J'oserais ramasser le fouet de la satire. Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts ^, Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville *, Il y trouverait mieux, pour émouvoir sa bile, Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet °; Nous avons autre chose à mettre au cabinet ®.
O notre maître à tous ! si ta tombe est fermée. Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée. Trouver une étincelle, et je vais t'imiter ! J'en aurai fait assez, si je peux le tenter.
1. « La comédie, a écrit Vinet, est 3. C'est le nom par lequel Célipeut-être plus triste au fond que la mène désigne Alceste dans le billet tragédie. » Ce mot, qui ne saurait, que lit Acaste, scène IV du dernier bien entendu, s'appliquer à des co- acte.
miques tels que Regnard, s'applique 4. Paris, la grand' ville. Cf. la
tout particulièrement à Molière. chanson que débite Alceste dans la
2. L'antique franchise... délaissée. scène II du premier acte.
Le « délaissement » de l'antique fran- 5. Le sonnet d'Oronte, même
chise. Construction plus fréquente scène.
dans la langue classique. 6. On se rappelle que c'est
l'expression d' Alceste :
Franchement, il est bon ù mettre au cabinet.
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouclie hardie, Parlait la vérité, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, à défaut du génie. J'en ^ aurai le courage et l'indignation !...
{Poésies nouvelles. Une Soirée perdue.)