Moniteur et Journal des Débais et Décrets
Les deux baudes d'émeutiers que nous avons laissées se mettant en marche, Tane de la Salpètrière, Fautre de la Bastille, n'avaient pas tardé à se réunir* Les dernières hésitations que les meneurs auraient encore pu rencontrer dans les masses, avaient été dissipées par Farrété du corps municipal permettant aux citoyens de tous uniformes et de toutes armes de marcher sous le commandement des officiers de la garde nationale.
Le long de la route, le rassemblement s*était grossi de celle foule de badauds et d*oisifs que Ton trouve toujours errants dans les rues de Paris, prêts à se joindre à n'importe quel cortège et même à suivre, par simple curiosité ou amour du tapage, les aventures de n'importe quelle émeute.
Le Manège, approprié pour l'Assemblée constituante, lors de sa translation de Versailles à Paris, était un bâtiment d'environ 150 pieds de longueux*, qui , adossé à la terrasse des Feuillants, occupait à peu près l'emplacement où se croisent aujourd'hui les rues de Rivoli et de Gastiglione. La terrasse existait telle qu elle est encore maintenant: mais, à la
hE 20 JUIN 179t
place de la griUe qui la sépare de la rue de Rivoli « il
y avait une haute muraille qui eiupècliait toute commanication entre la terrasse et une longue cour $*étendant entre le bâtiment du Manège et les Tuileries* Cette cour était très-étroite, et rien n'eût été plus facile que d'y enfermer la tète de la coloiifie des soi-disant pétitionnaires et de les y désarmer. Aussi les émeutiers du 20 juin se gardèrent-ils de s'engager dans cette espèce de déliié. Comme on pouvait également entrer à TAssemblée par l'extrémité opposée du bâtiment qu'elle occupait , les meneurs décidèrent que les pétitionnaires se présenteraient par la porte des Feuillants, et leur firent suivre la rue Saint-Honoré jusqu'à la hauteur de la place Vendôme.
Au moment où ils arrivèrent, précédés de sapeurs,
de canons et de la voiture sur laquelle était porté Farbre de la liberté, deux des officiers municipaux, envoyés par Pétion auA environs des Tuileries, apparurent devant eux, ceints de leur écharpe. C'était Boucher-René et Mouchet. Avec une étonnante gravité, ces magistrats essayèrent de réitérer la comédie déjà jouée dans les faubourgs; ils firent observer aux citoyens armés et désarmés qu'ils ne pouvaient pas légalement se présenter en aussi grand nombre pour exercer leur imprescriptible droit de pétition. « Mais nous allons précisément en demander la permission à l'Assemblée nationale, » leur répondit-on; et convaincus par ce magnifique raisonnement, les hommes
LË 20 JUIN i79!2.
à écharpe se laissèrent entraîner jusqu'à la porte du
Manège.
La foule s'arrêta sur l'ordre de son chef, Santerre, qui exigea de ses fidèles sans-culottes un peu de patience, pendant qu'il notifierait leur arrivée aux
représentants du peuple 'et que ceux - ci délibéreraient sur l'admission des pétitionnaires*-
La Icltre adressée par le louL-puissaaL brasseur au président de la représentation nationale était conçue en ces termes :
a Monsieur le Président,
a Les habitants du faubourg Saint -Antoine célèbrent aujourd'hui Tanniverswe du Serment du Jeu
de Paume; ils désirent présenter leurs hommages à l'Assemblée nationale. On a calomnié leurs intentions; ils demandent Thonneur d'être admis aujourd'hui à la barre; ils confondront une seconde fois leurs lâches détracteurs, ils prouveront toujours qu'ils sont les amis des lois et de la liberté t les hommes du li juillet.
u Je suis avec respect, monsieur le Président, votre très-humble et trèsK)béissant serviteur.
tt Signé : Sajxt£aeë, commandant de bataillon*
« i'ans, le juin 47921. j»
La lecture de cette lettre provoque les bruyants applaudissements des trii>uiies. Une paitie de l'Assemblée se lève en criant: u Qu'on introduise les
L£ 20 JtJhN 1702.
pétitionnaires I — Non! nonl » crie-t*on à droite.
Raaiond, l'un des plus courageux orateurs de ce côté, demande la parole; mais Lasource est déjà à • la tribune, a Uii des pétitioiiiiaires, dit-il, m'a fait appeler pour m'annoncer que ceux qui attendent aux portes veulent seulement présenter une pétition à l'Assemblée et défiler devant elle; ils sont porteurs d'une adresse au roi, mais leur intention nVjst pas de la présenter au roi en personne. Ils la déposeront sur le bureau, afin que TAssemblée la fasse parvenir au roi ou décide dans sa sagesse ce qu elle jugera convenable. » Puis, comme nous l'avons vu plus d'une fois dans la longue histoire de nos révolutions, l'orateur, se fiant aux promesses d'une foule irresponsable, ajoute : « Les pétitionnaires prennent Ven-gagemem formel de ne pas même approcher du do^ micile du roi, »
Ces allégations, proférées du ton le plus affirmatif ^ ne font sans doute ptis assez d'effet sur les esprits indécis, car Vergniaud présente aussitôt des arguments d'une tout autre nature : « Si, dit-il, le peuple s'est un peu écarté de la loi, c'est que le corps constituant et le corps législatif lui-même ont favorisé de pareils rassemblements. Si vous ordonniez que le département et la municipalité fissent exécuter la loi à la rigueur, si vous adoptiez la proposition de M. Dumolard, vous renouvelleriez infailliblement la scène sanglante du Champ de Mars... »
Des tonnerres d'applaudissements retentissent dans
liO
les tribunes et à gaacbe; la droite lance à Torateur
de vives interruptions. « Si l'on pouvait penser qu'il y eût quelque danger à radmission des pétitionnaires armés, ce que je ne crois pas, icprend \ergiii;uid , je serais le premier à proposer pour demain un décret contre le renouvellement de ce danger. » Et néanmoins il conclut en demandant que l'Assemblée daigne recevoir à l'instant les citoyens de Paris qui sollicitent l'honneur de déiiler devant elle.
Ramond veut répondre à Vergniaud. mais il est constamment interrompu par les vociférations de la gauche, qui réclame la clôture de la discussion. Enfin, la parole lui est maintenue par un vote, et déjà il commence à réfuter l'argumentation de ses adversaires S lorsque le président dit avec émotion : « Je suis obligé d'interrompre la discussion pour annoacei a l'Assemblée que le coniiiiaiidaiit de garde vient de m'avertir que les pétitionnaires sont aux portes de cette salle au nombre de huit mille. »
L'Assemblée est en proie à une vive agitation, que cette parole lancée par Calvet augmente encore : « Ils sont huit mille, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq; c'est le moment de lever la séance et de nous en aller !
— Délibérons tranquillement, s'écrie un autre député; que M. Kamond continue son discours! »
1. Pour cellG piirtie de la sôiince, le Journal des Débats et Décrets est beaucoup plus complet que le Moniteu$\
L'Assemblée entière applaudit à cette dernière motion; Hua, Larivière et d'autres membres de la droite demandent eux-mêmes que Galvet, leur ami, soit rappelé à l'ordre; ce rappel est prononcé à r unanimité. Tant il est vrai que dans toute assemblée, quelque divisée, quelque tumultueuse qu'elle soit, il y a des moments où le sentiment de la dignité personnelle fait taire les passions et réunit les opinions les plus divergentes; par malheur, ces moments sont souvent bien courts et les passions reprennent trop vite leur revanche.
Sur la proposition d'un membre de la gauche, Lacroix, la parole est rendue à Ramoud. u Si huit miUe hommes, reprend -il, sont pressés de paraître devant vous, vingt-cinq millions d'hommes attendent aussi votre délibération. Le corps législatif manquerait à la plus sainte de ses obligations s*il ne faisait pas déposer, aux portes de cette salle, les armes qui sont entre les mains des pétitionnaires. »
Guadet soutient que le désarmement est complètement iiiipiailcable, et il s'embarque dans une longue série de raisonnements pour démontrer qu'on ne peut mieux faire que d'accueillir avec faveur la proposition de Lasource et de Vergniaud. Mais Santerre et ses amis s*impatientaient probablement d'une trop longue attente, car le président interrompt l'orateur de la gauche en annonçant une seconde fois que les pétitionnaires font des instances pour être admis. L'Assemblée, de nouveau, dédaigne d'avoir égard à
112 liE 20 JUIN i7d2.
la sommation que lui adresse l'émeute hurlant à sa porte. Guadet coutinue à critiquer Tarrèté du directoire qui , à ce qu il prétend , n'a été connu dans les faubourgs que lorsque déjà le rassemblement était formé et prêt à se mettre en marche ; il conclut en demandant radmissioii immédiate des pétitionnaires.
u C'est évident, s'écria Jaucourt; ceux qui les ont fait venir ne peuvent pas les renvoyer. »
Plusieurs membres, appartenant aux divers côtés, réclament encore la parole, mais l'Assemblée déclare la discussion close.
En nouvel incident vient accroître le tiouble el la confusion. Les pétitionnaires se croient tellement sûrs qu'on ne peut rien refuser à leiur nombre et à leurs armes , que la clôture de la discussion leur paraît équivaloir à l'octroi de leur demande. Ils entrent dans la salie et paraissent à la barre avant qu'aucun décret les y autorise. Au milieu des protestations qui s'entre-croisent, le président est impuissant à se faire entendre; il se couvre, et, durant quelques minutes, la séance est interrompue. Des députés constitutionnels se portent vers la tribune ; d'autres, debout à leurs bancs, interpellent le bureau afin qu'il maintienne rinviolabilité du sanctuaire de la loi; certains représentants , sans doute les amis des délégués de Fémeute, vont au-devam de ceux-ci^ et, après une courte explication, obtiennent d'eux qu'ils se retirent.
LE ^0 JTJN 1702.
Pendant que les pétitionnaires trop impatients sont reconduits dans la salle d* attente, disons un mot de ce qui s'était passé au dehors , depuis une heure ou deux que le rassemblement avait envahi les abords du Manège et que l'Assemblée délibérait avec une fiévreuse anxiété sur la conduite à tenir dans ces graves circonstances.
Retenue au bas de T escalier qui conduisait à la salle des séances, la foule ii' avait pas cessé de s'accroître. Il lui était impossible de reculer, ceux qui arrivaient poussant toujours ceux qui étaient arrêtés. Par bonheur, il y avait, non loin de la cour des Feuillants, un assez vaste jardin dépendant d*un ancien couvent de capucins; il servit un instant de déversoir; mais, dès qu'il fut rempli, ceux qui sV étaient retirés, s'y trouvèrent bloqués; c'étaient principalement les gardes nationaux et les sansculottes qui avaient amené le peuplier destiné à orner la terrasse des Feuillants. Ne sachant que faire en attendant le défilé, ils plantèrent l'arhre de la liberté et fêtèrent le Serment du Jeu de Paume dans le potager des capucins