‹ Le 20 juin 1792Chapitre 25 sur 47 · I. Roederer, Chronique des cinquante jours · texte numérisé non relu

I. Roederer, Chronique des cinquante jours

114 LË 20 JUIN nu2.

Cependant le danger d'être étouffé devenait de p]us en plus imminent pour les premiers pétitionnaires, qui sentaient monter derrière eux la marée populaire. Placés à la tète du rassemblement, au pied de Tescalier qui conduisait à la salle des séances, Santerre, Saint-Huruge, Alexandre et les autres chefs ne pouvaient rien empêcher, rien diriger. Pendant ce temps, des masses d^hommes, de femmes, d'enfants, armés et sans arnies, se presssdent dans rétroite cour du Manège, contre le mur par lequel elle était séparée de la terrasse des Feuillants* Une porte avait été pratiquée dans ce mur pour le service de r Assemblée; mais elle avait été fermée dés le matin et se trouvait gai dce par un détachement de la garde nationale, qu'avait fait avancer le chef de la quatrième légion, Mandat. La foule réclame à grands cris l'ouverture de cette porte. Trois ofliciers municipaux (Roucher-René, Boucher Saint-Sauveur et Mouchet), qui se trouvaient alors sur la terrasse des Feuillants, accourent et annoncent, par le guichet, aux masses accumulées que, quoiqu'ils n'aient aucune puissance à Tintérieur du Château , ils vont rechercher qui a donne la consigne et tâcher de la faire lever. Ils s'adressent d'abord au commandant du détachement placé sur la terrasse ; celui-ci les renvoie au commandant général, lequel doit être auprès du roi. Us avaient fait quelques pas vers les Tuileries, lorsque, entendant redoubler les hurlements de la populace, ils se retournent et voient «|ue des canons

ODt été appiochés de la porte, et dirigés contre les citoyeDs qui la menacent. Sur leurs iostancest les canons sont reculés de quelques pas, et Mouche! adjure la foule de prendre patience jusqu'à ce que lui et ses collègues aient obtenu l'ouverture de la porte qui la sépare de la terrasse et par conséqueut du jardin.

Les trois municipaux, arrivés dans le Chftteau, se mettent à la recherche du commandant général, qu'ils ne trouvent nulle part, et parviennent jusqu'à la chambre à coucher du roi. Louis XVi les reçoit à l'instant même et leur demande quelle est la situation de Paris. Mouchet dépeint les eiTorts inutilement faits pour arrêter les rassemblements des faubourgs^ expose combien il serait dangereux d'irriter la foule en braquant des canons sur elle« et conclut à ce qu'il plaise à Sa Majesté de donner les ordres nécessaires pour que le jardin des Tuileries , ouvert le matin et tout à coup fermé, soit, comme à l'ordinaire, livré au public, u car, ajoute-t-il, des citoyens qui marchent légalement ne peuvent qu'être offensés de se voir soupçonnés de mauvaises intentions. »

c( Votre devoir , dit le roi , est de faire exécuter la loi. ))

Mais, au lieu de se retirer sur cette réponse, les

trois olïiciers municipaux insistent :

« Si l'ordre que nous sollicitons d'ouvrir la porte,

dit Mouche i, n'est pas donné, il est à craindre qu'elle ne soit forcée.

— Si vous le jugez nécessaire, répond le roi, faites

LK 20 J t JIS 1 7'J2.

ouvi ii la porte des Feuillants, et qu'ils défilent le long de la terrasse pour ressortir par la cour des Ecuries. D'ailleurs, coticeriez-vous avec le commandant général de la garde nationale, et faites en sorte que la tranquillité publique ne soit pas troublée. Votre devoir est d'y veiller. »

Sans plus s*inquiéter de trouver Tintrouvable commandant général, les trois municipaux courent porter Tordre royal au détachement qui arrête le peuple à la porte de la terrasse. Mais l'ordre était déjà mutile: la porte venait d'être forcée ^ Avait-elle été enfoncée ' avec une poutre*, ou simplement avait-elle cédé à la pression de la foule? C'est ce qui ne saurait être affirmé avec certitude. Quoi ([u il en soit, le fait qu'une première violence fut commise bien avant la sortie des pétitionnaires de l'Assemblée, fait nié ou passé sous silence par les historiens qui tiennent à faire considérer la journée du 20 juin comme une véritable idylle en action, ce fait est incontestable.

4. Procès-verbal Boucher Saint-Sauveur et Mouchot % Gomme on le dit à J.-J. Leroux qui errait dans les environs. (Voir sa déclaration.)

Dig'itized by

La majeure partie de la foule, celle qui avait accompagné rémeute par pure curiosité, désœuvrement ou môme entraînement, se répandit dans le jardin, heureuse de pouvoir se reposer de ses fatigues. Elle ne paraissait plus songer k entrer de gré ou de force soit chez les représentants du peuple, soit chez le roi, et rien n'eût été plus facile que d*empêcher le rassemblement, déjà presque dispersé, de se former de nouveau. Mais cela ne faisait pas le compte des meneurs, et il fallait que la journée fût complète. Aussi lorsque, comme nous allons le voir, la tête de la colonne, restée dans la cour des Feuillants, reçut la permission de défiler devant l'Assemblée, on fit battre le rappel par les tambours appartenant au bataillon des Quinze-Vingts ; toute la foule disséminée dans le jardin des Tuileries s*empressa de se rallier, et le deuxième acte de ce drame^ qui pouvait se changer à tous moments en une effroyable tragédie, commença.

L'Assemblée nationale ne savait rien de ce qui se passait au dehors. Elle se croyait toujours sous la pression de dix à quinze mille hommes armés. La

11» Lb 2U JUIIS 1792.

brusque apparition des pétitionnaires avait répandu refTroi parmi un certain nombre de ses membres. Le président s'efforce de Texcuser en disant qu'elle a été la suite d'une erreur bien concevable au milieu d'une si grande agitation. « La députation ue s est point présentée d'elle-même, ajoute Lacroix; elle a été appelée par quelque huissier étourdi ; cela est si vrai que Ton a pu voir les citoyens se retirer aussitôt l'erreur reconnue ; TAssemblée doit doue décider tranquillement si les pétitionnaires seront admis et ensuite si le cortège qui les accompagne sera autorisé à défiler. »

L'Assemblée décrète que la députation sera reçue ; les citoyens précédemment éconduits sont ramenés; ils paraissent à la barre , et leur orateur, Huguenin, commence à lire la longue et furibonde harangue qui avait été préparée dans l'officine du faubourg Saint-Antoine. Au milieu d'un océan de phrases ampoulées et de réminiscences classiques, où le nom de Calillua reparaît à chaque instant, surnagent quelques phrases comme celle-ci :

« Pourquoi faut-il que des hommes libres se voient réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains dans le sang des conspirateurs? I! n'est plus temps de le dissimuler ; la trame est découvei te, l'heure est arrivée, le sang coulera, et l'arbre de la liberté, que nous venons déplanter, fleurira en paix. \ n roi doit-il avoir d'autre volonté que celle de la loi? Le peuple veut aussi, et tète vaut bien autant que celle des

despotes couronnés. Cette tête est Tarbre généalogique de la nation, et devant le chêne robuste le faible roseau doit plier.

« Nous nous plai<j;nons essentiellement de Tinaction de nos armées, nous demandons que vous en pénétriez la cause; si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti ! Le sang des patriotes ne doit point couler pour satisfaire l'orgueil et Tambition du château perfide des Tuileries...

<( Un seul homme ne doit point influencer la volonté de vingt-cinq millions d'hommes. Si, par égard, nous le maintenons dans son poste, c'est à condition qu'il le remplira constitutionnellement ; s'il s'en écarte, il n'est plus rien pour le peuple français.. «

« Nous vous avons ouvert nos cœurs ulcérés depuis longtemps; nous espérons que le dernier cri que nous vous adressons se fera sentir aux vôtres. Le peuple est là; il attend dans le silence une réponse digne de sa souveraineté.

« Cette pétition n*est pas seulement du faubourg Saint-Antoine, mais de toutes les sections de la capitale et des environs de Paris.

<( Les pétitionnaires de cette adresse demandent à avoir l'honneur de défiler devant vous^ »

Page 1