XX Y
La grande salle de l'OEil-de-Bœuf est depuis près d'une heure le théâtre d'un tumulte ioexprîmable. Personne, ni les olliciers supérieurs ([nï entourent le roi, ni l'officier municipal Mouchet, accouru, dit-il dans son rapport, « pour maintenir la décence, » personne n'est parvenu à se faire écouter; seul, le boucher Legendre obtient un moment de silence lorsqu'il apostrophe ainsi le roi : u Monsieur I... » Et comme Louis XVI, stupéfait de la manière inusitée dont il est interpellé, fait un geste ; « Oui, monsieur, re-
ilO
LE 20 JUhN 1792.
prend Legendre, écoutez -nous, vous êtes fait pour nous écouter* Vous êtes un perfide ; vous nous avez toujours trompés ; vous nous trompez encore, mais prenez garde à vous; la mesure est à son comble et le peuple est las d'être votre jouet I » Pois le tribun subalterne se met à lire ujae espèce de pétition bourrée d'accusations, de mensonges, de menaces, écrite et débitée naturellement au nom du peuple. Le monarque, avec un calme admirable, répond : « Je ferai ce que la constitution et les décrets m'ordonnent de faire. » Cette déclaration ferme et digne excite de nouveaux hurlements : « A bas le roi! le rappel des ministres* la loi contre les prêtres, la loi pour le camp des vingt mille ! au diable le Veto! » Mouchet, Tinfatigable et inévitable Mouchet, veut parler; il est parvenu jusqu'à l'embrasure de la fenêtre où se trouve Louis XVI. Hissé sur les épaules de deux citoyens, il invoque son titre d'officier municipal, mais son écharpe est aussi peu respectée que son éloquence.
Un homme portait un bonnet rouge au bout d'une perche » il l'abaisse dans la direction du roi comme pour le lui présenter; Louis XVI fait un signe que Mouchet croit comprendre; celui-ci saisit le bonnet et le passe au malheureux monarque qui s*en coiiTe aussitôt. À cet étrange spectacle, la foule éclate en applaudissements; elle crie : « Vive la nation I vive la liberté! » et même : « Vive le roi! » Mais cette dernière acclamation ne sortit pas de toutes les bou-
LE iO JUIN 179^.
ches, comme Taffirme Mouchet dans son rapport. Il est vrai que Toliicier municipal Patris a prétendu plus tard que, dans le cas où le roi n'aurait pas avancé la main pour saisir le bonnet rouge, on n'aurait point exigé de lui qu'il le mit sur sa tète. Mais ceci n'est rien moins i[ue certain ; car, s'il faut en croire un autre témoin, le brave grenadier Bidault, placé à côté de Sa Majesté durant la scène, on entendait sortir de la foule des paroles qui indiquaient assez jusqu'où la violence aurait pu être poussée: « Il a bien fait, f.....! de le mettre, car nous aurions vu ce qu*il en
serait arrivé...; et, f î s'il ne sanctionne pas les
décrets sur les prêtres réfractaires et sur le camp des vingt mille hommes, nous reviendrons tous les jours, et c'est par là que nous le lasserons et que nous saurons nous faire craindre ^ »
line feninie attire les regards du roi en agitant une épée entourée de fleurs et surmontée d'une cocarde. Mouchet fait signe a la femme, et Tépée lleurie passe entre les mains du monarque qui la brandit aux cris enthousiastes, poussés par la foule, de : « Vive la nation 1 » Louis XVI lui-même répète ce cri; il assure qu'il veut sincèrement le bonheur du peuple et proteste de son attachement inviolable à la constitution* En vain de tous côtés réclame-t-on de nouveau le retrait du veto, le rappel des ministres j^atriotes; le monarque reste muet sur ces deux points. Si vraiment