Déclaration Fontaine
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LK 20 JUIN lît>2.
Déjà le rapporteur du comité des finances avait
entamé la lecture d'un décret, lorsqu'il est brusquement interrompu par Begnault-Beaucaron qui
s'écrie :
u J'apprends que les jours du roi sont en Ranger; je demande que l'Assemblée se transporte en corps auprès de lui pour sauver sa personne. »>
(( L'objet est pressant, ajoute Hébert (de Seine-et- Marne), il n'y a pas à délibérer. — Ah bah ! lui réplique-t-on à gauche. — Le roi ne peut être en danger au milieu du peuple, dit Tliuriot. — Mais, répuud fieugnot, ce n*est pas le peuple qui est chez le roi, ce sont des brigands. — C'est le peuple, c'est le peuple, » maintiennent les députés ultra-révolutionnaires. Au milieu des murmures, Thuriot lance cette pai'oie contre ceux qui défendent la majesté royale outragée : « Le roi n'a qu'à se bien conduire, et le peuple ne se portera pas chez lui I Je demande le rappel à l'ordre de tous ceux qui se permettraient d accuser le peuple! — Motion d'un factieux qui voit le peuple dans des brigands, » s'écrie avec indiguation un député de la droite, Brunck.
Le tumulte finit pourtant par s'apaiser, et l'Assemblée, prescjue unanimement, décrète qu'une députation de vingt-quatre membres sera sur-le-champ envoyée aux Tuileries.
Girardin, qui vient de prendre le fauteuil, provisoirement occupé par Guyton-Morveau, en désigne les membres, et ceux-ci courent remplir leur mission,
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LË 20 JUIN 1792.
A peiae soat-ils sortis, que Dumas» qui arrive du
Château , annonce que le roi court un danger imminent. La gauciie interrompt avec violeuce, s* écriant par Torgane de Gharlier : « Le roi ne court aucun danger» il est au milieu du peuple! » et par la voix do capucin Chabot : « A l'ordre le député qui a calomnié le peuple ! » Dumas n en développe pas moins sa pensée. Il lui parait indispensable que le commandant général de la garde nationale soit mandé à la barre, et que, par son entremise, les ordres nécessaires soient donnés pour la sûreté du roi. — On ' murmure* — Dumas s'en irrite à bon droit, et avec une généreuse vivacité il dépeint le uiste spectacle doot il a été témoin : « Le roi assailli, menacé, avili par le signe d'une faction, le roi couvert du bonnet rouge I » La droite applaudit son courageux représentant, mais la gauche crie : « A bas! à bas ! » et les tribunes se joignent à elle pour accabler Torateur de furibondes invectives. Adam, Baert et plusieurs autres interpellent le président, lui dénoncent « à lui, et par lui à la France entière, » les ennemis de la constitution. D'autres membres de la droite s'écrient : « Que diront les départements quand ils sauront que le chef, le souveidin iiivebii de la majesté nationale, a été à ce point avili? — Avili! répliquent les Montagnards aux applaudissements frénétiques des tribunes ; le bonnet de la liberté n'est pas avilissant 1 » Demeuré ferme à la tribune , Dumas achève ainsi son didcours : u Mon unique objet était de demander
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que l'on prit les précautions nécessaires... J'en demande pardon à mes collègues, mais celui que TAssemblée nationale chargea de répondre à la nation de la sûreté de la famille royale, au 21 juin 1791, lui paraîtra sans doute excusable de se montrer si affecté de ses dangers au mois de juin 1792. »
Thunotf Lasource et plusieurs autres députés ré* clament à la fois la parole. Mais elle est accordée à Turgan qui vient rendre compte de l'état déplorable dans lequel il a laissé les Tuileries. Charlier demande que vingt-quatre membres soient ajoutés à la première députation. Lacroix renchérit sur cette motion; il propose que toutes les demi-heures une nouvelle députSttion soit envoyée au Château, afin que« celle* ci relevant celle-là, l'Assemblée soit sans cesse instruite du véritable état des choses. Cette proposition est sur-le-champ décrétée et mise à exécution.
Cependant la foule grossissait à chaque instant
dans le Château et autour du Château.
Paris ne s'était pas beaucoup ému le matin, durant le défilé du cortège; il était resté généralement tranquille. Mais l'envahissement des Tuileries avait été
bientôt connu de proche en proche, toat le monde
voulait voir, tout le monde accourait. Le Carrousel, les cours, le jardin, les rues adjacentes regorgeaient d'une population immense, qui en était encore à savoir ce qui se passait dans Fintérieur des appartements^
Le désordre durait depuis deux heures, lorsque enfin on vit apparaître le maire de Paris. Depuis qu'il avait, à onze heures du matin, fait adopter le fameux arrêté du corps municipal légalisant le rassemblement, Pétion était devenu invisible. Retiré d'abord avec quelques confidents intimes dans une des salles de l'Hôtel de Ville et plus tard à l'hôtel de la mairie (aujourd'hui la prélecture de police)^ il n'avait plus donné aucun ordre.
Vainement le directoire du département lui avait-il écrit pour avoir des nouvelles et réclamer l'envoi dans son sein d'un oiricier municipal; vainement divers membres du conseil général de la commune s'étaient-ils officieusement réunis à l'Hôlel de Ville et lui avaient-ils demandé des instructions. Le premier ma^strat de Faris n'avsût pas pu se décider, avant
4. Là se trouvait perdu dans ia foule un homme qui devait, quelques années plus tard, recevoir, avec une pompe jusqu'alors inconnue, tous les rois de l'Europe dans ce palais en ce moment livré à la plus hideuse populace ; un jeune officier d'artillerie, le capitaine Bonaparte, qui se promenait avec indifférence, bras cl( ssiis, bras dessous, avec deux an)is, s'indignait do la longanimité du monarque et ne demandait (juc quelques pièces de canon pour balayer toute retfe rnnaille. ^Voir les Mémoires de Bourrie/me et le Mémorial de Sainie-Hèlène* )
cinq heures, à sortir de rimmobilité qu'il avait jusqu'alors gardée; — sorte de complicité uonchalante qui admet les dénégations et permet les mensonges.
Ënfin, sur les avis réitérés qu il reçoit du Château, Pétion comprend qu'il ne lui est pas possible de rester plus longtemps sans agir ou avoir l'air d'agir, il fait donc atteler sa voiture, quitte son dtner inachevé, prend avec lui Tadministrateur de police, Sergent, et le secrétaire de la mairie, Joseau, et arrive aux Tuileries à travers des embarras innombi ables. Descendus de voiture dans la cour des Princes, Pétion et Sergent ceignent leurs écharpes et s'avancent à travers la fouie qui s'écarte sans trop de diilicultés, car les populaires magistrats savent payer leur passage par plus d'une flatteuse harangue. Quand Pétion engage les citoyens à conserver la dignité qui convient aux hommes libres, on l'applaudit avec frénésie, Gonjure-t-il le peuple de « prendre garde aux malveillants qui pourraient se glisser dans son sein et l'exciter à quelque désordre, afin de le calomnier, lui et ses magistrats, » on l'applaudit encore, mais moins généralement; insinue-t-il qu'il serait temps de se retirer avec ordre, on ne l'écoute plus. En marchant, les ofiiciers municipaux ne font qu'ac* croître l'encombrement contre lequel ils luttent ; car ils ouvrent eux-mêmes une voie nouvelle au torrent, sans cesse grossi par la curiosité. Chacun se dit que le maire est là, se demande ce qu il va advenir de sa présence» et veut voir.
Arrivés enfin dans la salle de TOEil-de-BcBuf, Pé-
tioa et Sergent aperçoivent le roi entouré de plusieurs officiers municipaux en écharpe, Patris, Vigner, Champion ; de représentants du peuple, Vergniaud, Isnard; d'officiers de la garde nationale et de chefs de légion, Acloque et Lachesnaye. Louis XVI est toujours coiffé du bonnet rouge. A la vue de cet ignoble spectacle, lo maire de Paris, loin de s'indigner, admire avec une stupéfiante béatitude le roi des Français « couronné du signe de la liberté. »
Et majestueusement, au milieu des cris enthousiastes de « Vive Pétion I » il pénètre enfin jusqu'aux côtés du roi.
« Sire , lui dit-il , je viens d'apprendre à Tinstant la situation dans laquelle vous étiez...
— Gela est bien étonnant , interrompt brusquement le monarque indigné, car il y a deux heures que
cela dure.
— Sire , reprend le maire , j'ignorais vraiment qu'il y eût des troubles au Château ; dès que j'en ai été instruit, je me suis rendu auprès de votre personne; mais vous n'avez rien à craindre, car le peuple veut la respecter; nous en répondons.
— Je ne crains rien, réplique le souverain outragé, on peut le remarquer; d'ailleurs je n'ai couru aucun danger, puisque j'étais entomé de la garde nationale ^.1»
1. Rapports Moucbet, Sergent. ^ Exposé de la conduite tenue pur le maire. ^ Déclaration Fontaine.
LE 20 JUiPi 1792
Pétion essaye d'engager les citoyens à se retirer. . mais il le fait si froidement ^ que nul ne bouge« On crie de nouveau : « Rappelez les ministres, levez le vetol )> Un grand jeune homme blond parvient près du roi, et lui tient cet étrange discours :
u Sire, vous n^êtes point accoutumé à entendre la vérité; je vus vous la dire au nom du peuple... Au nom de cent mille âmes qui m'entoureut, je vous le dis : si vous ne sanctionnez pas les décrets de l'Assemblée , si vous ne rappelez- pas les ministres patriotes que vous avez renvoyés, si vous ne marchez pas la constitution à la main , nous vous ferons descendre du trône ; le règne des tyrans est passé... La sanction des décrets, leur exécution, ou vous périrez! »
Pértion n'a pas imposé silence au jeune forcené ; il l'a laissé parler sans l'interrompre. Indigné , le municipal Champion se tourne vers le maire et lui dite u Mais ordonnez donc , au nom de la loi , au peuple de sortir... Un grand danger nous menace, il faut parler} » Le maire hésite encore, et c'est le roi qui répond pour lui au jeune homme : « Vous vous écartez de la loi; adressez -vous aux magistrats du peuple. »
(lliani|)ion, de plus en plus effrayé des dispositions hostiles de la ïoule, se tourne vers Pétion et lui
crie : « Monsieur le maire , vous êtes responsable de
\, Rapport ChampioD.
Li. iU JUhN 1792.
tout ce qui peut advenir. » Mais les autres iriuuicipaux. Sergent, Vigner, Patris, reprochent à leur collègue sa trop grande vivacité; et Tacolyte de PétioQ, le secrétaire Joseau, lui fait observer qu'il n'est pas à sa place. En eflet, Champion n'était pas du nombre des oûiciers municipaux triés illégalement pour voter Farrété municipal du matin, ni du nombre de ceux qui avaient reçu ie mandat de maintenir dans cette journée « Tordre et la décence. » Il s'était rendu aux Tuileries, de son propre mouvement, uniquement parce qu'il avait pensé que la place des officiers municipaux est partout où il y a tumulte, danger public et violation de la loi ^
Pétion se décide enfmà haranguer l'émeute. Sergent fait monter le maire sur un fauteuil que Ton vient d'apporter, et lui-même, prenant la sonnette' des mains de Tun des huissiers de l'Assemblée nationale, qui avait accompagné Isnard et Vergniaud, l'agite jusqu'à ce qu'il ait obtenu un peu de silence.
« Citoyens, vous tous qui m'entendez, dit le maire« vous venez de présenter légalement votre vœu au représentant héréditaire de la nation ; vous l'avez fait avec la dignité, avec la majesté d'un peuple libre; retournez chacun dans vos foyers , vous ne pouvez exiger davantage. Sans doute votre demande sera réitérée par les quatre-vingt-trois départements , et le roi ne pourra se dispenser d'acquiescer au vœu