‹ Le 20 juin 1792Chapitre 41 sur 47 · LE RETOUR DE VARENNES · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE VARENNES

RACONTÉ PAR PÉT10N«^ ( Yoir page 45. )

(I Je fus nommé avec Maubourg et Bamave, pour aller au-devant du roi et des personnes qui l*accompagnaient.

« Cette nomination avait été faite sur la présentation des comités de constitution et militaire réunis.

<i Je ne fis d'abord aucune attention à la manière dont cette ambassade était composée; depuis longtemps je n'avais aucune liaison avec Bamave, je n'avais jamais fréquenté Maubourg.

« Maubourg connaissait beaucoup madame de Tourzel, et on ne peut se dissimuler que Barnave avait déjà conçu des projets. Ils crurent très^politique de se mettre sous Fabri d*un bomme qui était connu pour Tennemi de toute intrigue et Tami des bonnes mœurs et de la vertu.

1. L'authenticité de ce récit ne saurait Mre révoquée en doute. Lu pièce originale a été saisie dans les papiers mêmes de P*'tian, au moment de sa fuite aprè<* le 2 juin 1793. Elle est entièrement écrite 4e sa maiD ; noiia en ikTona respecté Ja8<(u*aux iaute» d'orUiographe,

« Deux heures après ma nomination, je me rendis chez

M. Maubourg, lieu du rendez-vous.

« A peine y fus-je entré que Duport arriva « que La

Fayette arriva ; je ne fus pas peu surpris de voir Uuport et 1^ Fayette causer ensemble familièrement, amicalement. Je savais qu'ils se détestaient et leur coalition n'était pas encore publique. Arriva aussi un homme que j*ai toujours estimé, M. Tracy.

tt On s'entretint beaucoup des partis qu'on prendrait envers le roi; chacun disait que « ce gros cochon-là était «fort embarrassant. L'enfermera-t-on? disait l'un: rètt gnera-t-il? disait l'autre; lui donnera-t-on un conseil?»

(( La Fayette faisait des plaisanteries, ricanait; Duport s'expliquait peu ; au milieu d*une espèce d'abandon , j'apercevais clairement beaucoup de contrainte. Je ne me laissai point aller avec des gens qui visiblement jouaient serré et qui déjà sans doute s'étaient fait un plan de conduite.

<f Bamave se fit attendre très-longtemps. Nous ne partîmes qu'à quatre heures du matin, a Nous éprouvâmes à la barrière un petit retard, parce

qu'un ne laissait passer personne, et je vis le moment où nous serions obligés de rétrograder.

« M. Dumas étaiL avec nous. Nous fûmes le prendre chez lui.

« L'Assemblée , également sur la présentation des comités, lui avait conilé le commandement général de toutes les forces que nous jugerions utile et nécessaire de requérir.

« Cette nomination n*est pas indifférente. M. Dumas était la créature des Lameth.

(c Nous voilà donc partis par un très-bon temps. Les postillons, qui savaient l'objet de notre voyage, nous conduisaient avec la plus grande rapidité.

a Dans les villages, dans les bourgs, dans les villes, partout sur notre passage, on nous donnait des témoignages de joie, d'amitié et de respect.

« Dans tout le cours de la route, nous n'arrét&mes que le temps nécessaire pour manger prumptement un morceau. A La Ferté*sous-Jouarre, une procession ralentit un instant notre marche : nous mtmes pied à terre, nous gagnâmes une auberge pour déjeuner. Les officiers municipaux vinrent nous y joindre; un grand nombre de citoyens nous entourèrent ; nous ne couchâmes point.

« Arrivés à Dormans où nous nous disposions à d!ner, des courriers vinrent nous dire que le roi était parti le matin de Chàlons et qu'il devait être près d'Épernay ; d'autres assurèrent qu'il avait été suivi dans sa marche par les troupes de Bouilié et qu'il allait d'un instant à l'autre être enlevé. Plusieurs, pour confirmer ce fait, soutinrent avoir vu de la cavalerie traverser dam les bois^

« Rien ne nous paraissait plus naturel que cette nouvelle tentative de M. de Bouilié ; avec son caractèi-e connu^ a il voudra» disions-nous, plutôt périr que de l'abandonner. »

a Cependant le roi avançait dans l'intérieur; il laissait

déjà derrière lui Chàlons, et il nous paraissait difficile de tenter un coup de main et surtout de réussir; de sorte

m 20 JUIN iW,

qu*en combinant toutes les circonstances noas penchions

davantage à croire que M. de Bouillé nliasarderait pas me housardefie semblable, qui pouvait d'ailleurs compromettre la personne du roi.

« Nous ne nous donnâmes que le temps de manger debout un morceau, de boire un coup, et nous nous mimes en marche.

« Mes compagnons de voyage avaient usé avec moi dans tout le cours du voyage de beaucoup de discrétion et de réserve; nous avions parlé de choses indifférentes. Il n'y avait eu qu'un seul instant qui avait éveillé en moi quelques soupçons. On avait remis sur le tapis la question de savoir ce qu'on ferait du roi. Maubourg avait dit ; (f 11 est bien diflQclle de prononcer; c'est une bête qui tt s*est laissé entraîner ; il est bien malheureux, en vérité, < il fait pitié. » Bamave observait qu'en effet on pouvait le regarder comme un imbécile ; a Qu'en pensez-vous, « me ditril , Pétion? n Et dans le même moment il fit un signe à Maubourg, mais de ces signes d'intelh'gence pour celui à qui on les fait et de défiance pour celui de qui on ne veut pas être vu ; cependant, il était possible que, connaissantFaustérité et l'inflexibilité de mes principes, il ne vouiaît dire autre chosesiaoïi : Pétion va condamner avec toute la rigueur de la loi et comme si c'était un simple citoyen.

« Je répondis néanmoins que je ne m'écartais pas de ridée de le traiter comme un imbécile , incapable d'occuper le trône, qui avait besoin d'un tuteur, que ce tuteur pouvait être un conseil national. Là-dessus des objections, des réponses, des répliques; nous parlâmes

de la régeûoe, de la difficulté du choix d'un régent.

« M. Dumas n'était pas dans la même voiture que nous. Sortant de Dormans, M. Dumas examinait tous les endroits comme ud général d'armée. « Si M. de Bouillé «arrive, disait-il, il ne peut prendre que par là ; on peut K Tarréter à cette hauteur et ce déûlé; sa cavalerie ne < peut plus manœuvrer, n II fit même une disposition militaire, il donna ordre à la garde nationale d'un bourg de prendre tel et tel poste.

a Ces précautions paraissaient non*seuiement inutiles, mais ridicules. Nous nous en divertîmes, et je^ois dire que M. Dumas lui-même s'en amusait. 11 n'en paraissait pas moins sérieux avec les habitants des campagnes qui s'attendaient sérieusement à combattre.

' « Le zèle qui animait ces bonnes gens était vraiment admirable; ils accouraient de toutes parts, vieillards, femmes et enfants : les uns avec des broches, avec des faux, les autres avec des bâtons, des sabres, des mauvais fusils, ils allaient comme à la noce; des maris embrassaient leurs femmes leur disant : « Eh bien I s'il le faut» u nous irons à la frontière tuer ces gueux, ces j... « là ; ah t nous l'aurons, ils ont beau faire. » — Ils cou* raient aussi vite que. la voiture; ils applaudissaient , ils crîaient : Vive la nation 1 J'étais émerv^Ué, attendri de ce sublime spectacle.

« Les courriers se multipliaient , se pressaient, nous disaient : Le roi approche. Â une lieue, une lieue et demie d'Épemay, sur une très-belle route, nous apercevons de loin un nuage de poussière, nous entendons un grand

bruit; plusieurs personnes approchent de notre voiture et nous crient : Voilà le roi 1 Nous faisons ralentir le pas des chevaux; nous avançons; nous apercevons un groupe immense; nous mettons pied à terre. La voiture da roi s*arréte, nous allons au-devant; l'huissier nous précède et le cérémonial s'observe d'une manière imposante. Aussitôt qu^on nous aperçoit on s*ëcrie : Voilà les députés de r Assemblée nationale! On s'empresse de nous faire place partout; on donne des sigruUs d'ordre et de silence. Le cortège était superbe : des gardes nationales à cheval , à pied, avec uniforme, sans uniforme, des armes de toutes espèces; le soleil sur son déclin réfléchissait sa lumière sur ce bel ensemble, au milieu d'une paisible campagne; la grande circonstance, je ne sais, tout cela était imposant et faisait naître des idées qui ne se calculent pas ; mais que le sentiment était diversifié et exagéré fie ne puis peindre le respect dont nous fumes environnés. Quel ascendant puissant, me disais-je, a cette Assemblée ! quel mouvement elle a imprimé i que ne peut-elle pas iaire l Gomme elle serait coupable de ne* pas répondre à cette confiance sans bornes, à cet amour si touchant I

tt Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes , des applaudissements de la foule que l'empressement attirait, que la crainte de nous presser éloignait, nous arrivâmes à la portière de la voiture. Elle s'ouvrit sur-le-champ. Des bruits confus en sortaient. Là reine « Madame Elisabeth paraissaient vivement émues, éplorées : «Messieurs, c dirent-elles avec précipitation, avec oppression, les (c larmes aux yeux; messieurs 1 Ah I monsieur Maubouig!

L£ 20 JUIN m

c( en lui prenant la main en grâce; ahl monsieur» pre-

u naiu aussi la main àBarnave; ah I monsieur. Madame a ÉUsabeth appuyant seulement la maîn sur la mienne, « qu'aucun malheur n'arrive, que les gens qui nous eut tt accompagnés ne soient pas victimes, qu'on n'attente <i pas à leurs jours I Le roi n*a point voulu sortir de a France l — Non, messieurs, dit le roi , en parlant avec a volubilité, je ne sortais pas , je Tai déclaré, cela est « vrai. )} Cette scène fut vive, ne dura qu'une minute; mais comme cette minute me frappe I Maubourg répondît ; je répondis par des : Ah ! par des mots insigniHants et quelques signes de dignité sans dùreté , de douceur sans afféterie, et, brisant ce colloque, prenant le caractère de notre mission, je l'annonçai au roi en peu de mots et je lui lus le décret dont j'étais porteur. Le plus grand silence régnait dans cet instant,

« Passant de l'autre côté de la voiture, je demandai du silence, je l'obtins et je donnai aux citoyens lecture de ce d^ret; il fut applaudi. M* Dumas prit à l'instant le commandement de toutes les gardes qui jusqu'à ce moment avaient accompagné le roi. 11 y eut de la part de ces gardes une soumission admirable. C'était avec joie qu'elles reconnaissaient le chef militaire qui se plaçait à leur tête; l'Assemblée l'avait désigné; il semblait que c'était pour eux un objet sacré,

« Nous dîmes au roi qu'il était dans les convenances que nous prissions place dans sa voiture, fiarnave et moi nous y entrâmes. Â peine y eureru nous mis le premier pied que nous dîmes au roi : « Mais« Sire, nous allons

214 tO JUIN 1793.

« votis gêner, voas incommoder; il est impossible que tt 0Qu$ trouvions piace ici. » Le roi uous répoudit : « Je (c désire qu*aucune des personnes qui m*ont accompagné (( ne sorte, je vous prie de vous asseoir, nous allons nous « presser, vous trouverez place. »

« Le roi, la reine, le prince royal étaient sur le derrière. Madame Élisabeth, madame de Tourzel et Madame étaient sur le devant. La reine prit le prince sur ses genoux, Bamave se plaça entre le roi etla reine, madame de Tourzel mit Madame entre ses jambes, et je me plaçai entre Madame Élisabeth et madame de Tourzel.

u Nous n'avions pas fait dix pas qu'on nous renouvelle les protestations que le roi ne voulait pas sortir du royaume et qu*on nous témoigne les plus vives inquiétudes sur le sort des trois gardes du corps qui étaient sur le siège de la voiture. Les paroles se pressaient, se croisaient; chacun disait la même chose; il semblait que c'était le mot du gué; mats il n*y avait aucune mesure, aucune dignité dans cette conversation, et je n'aperçus surtout sur aucune des ûgures cette grandeur souvent très-imprimante que donne le malheur à des âmes élevées.

« Le premier caquetage passé, j'aperçus un air de simplicité et de famille qui me plut; il n*y avait plus là de représentation royale, il existait une aisance et une homu hammie domestique : la reine appelait Madame Élisabeth ma petite sœur. Madame Élisabeth lui répondait de même. Madame Élisabeth appelait le roi mon frère, la reine faisait danser le prince sur ses genoux. Madame, quoique

plus réservée, jouait avec son frère; le roi regardait tout

cela avec un air assQZ satisfait, quoiijue peu ému et peu sensible.

u J'apeii^us, en levant les yeux au ciel de la voilure, un chapeau galonné dans le ûlet; c'était , je n'en doute pas« celui que le roi avait dans son déguisement, et j'avoue que je fus révolté qu'on eût laissé subsister cette trace qui rappelait une action dont on devait être empressé et jaloux d'anéantir jusqu'au plus léger souvenir, involontairement, je portais de temps à autre mes regards sur le chapeau; j'ignore si on s'en aperçut.

« Texaminai aussi le costume des voyageurs. U était impossible qu'il fût plus mesquin. Le roi avait un habit brun peluché, du linge fort sale; les femmes avaient de petites robes très-communes et du matin.

<c Le toi parla d'un accident qui venait d'arriver à uo seigneur qui veuait d'èlre égorgé, et il en paraissait trèsaffecté. La reine répétait que c'était abominable, qu'il faisait beaucoup de bien dans sa paroisse et que c'étaient ses propres habitants qui l'avaient assassiné.

K Un autre fait rafTectait beaucoup : elle se plaignait amèrement des soupçons qu'on avait manifestés dans la route contre elle. « Pourriez^vous le croire? nous disait* « elle; je vais pour donner une cuisse de volaille à un « garde national qui paraissait nous suivre avec quelque tt attachement ; eh bien, on crie au garde national ; u I^e « manges pas, déOez-vousl » en faisant entendre que «cette volaille pouvait être empoisonnée. Oh! j'avoue (c que j'ai été indignée de ce soupçon, et à Tinstant j'ai

(f distribué de cette volaille à mes enfants^ j'en ai mangé u moi-même. »

(1 Cette histoire à peine finie : <r Mesrieurs, noas dit- « elle, nous avons été ce matin à la messe à Châlons, c( mais une messe constitutionnelle. » Madame Élisabeth appuya, le roi ne dit un mol. Je ne pus pas m'euipêcher de répondre que cela était bien, que ces messes étaient les seules que le rui diit entendre; mais j'avoue que je fus très-mécontent de ce genre de persiflage et dans les circonstances où le roi se trouvait.

u La reine et Madame ËlisabetU revenaient sans cesse aux gardes du corps qui étaient sur le siège de la voiture, et témoignaient les plus vives inquiétudes.

« Quant à moi, dit madame de Tourzel, qui avait (( gardé jusqu*alors le silence, mais avec un ton résolu c( et très-sec, j'ai fait mon devoir en accompagnant le roi u et en ne quittant pas les enfants qui m ont été conQés. u On fera de moi tout ce qu'on voudra, mais je ne me (( reproche rien. Si c'était à recommencer, je recommenu cerais encore. »

<t Le roi parlait très-peu, et la conversation devint plus particulière; la reine parlât à Bamave et Madame liîiisabeth me paWa, mais comme si on se fût distribué les rôles en se disant : Chargez-vous de votre voisin, je vais me charger du mien.

u Madame Élisabeth me ûxait avec des yeux attendris, avec cet air de langueur que le malheur donne et qui

inspire un assez vif intérêt. Nos yeux se i encan traient quelquefois avec une espèce d'intelligence et d'attraction.

la naît se fermait, la lune coinment^ait à répandre cette clarté douce. Madame Elisabeth prit Madame sur ses genoux, elle la plaça ensuite moitié sur son genou, moitié sur le mien; sa tête fut soutenue par ma main, puis par la sienne. Madame s*endormit, j'allongeai mon bras, Madame Élisabeth allongea le sien sur le mien. Nos bras étaient enlacés, le mien touchait sous son esele, je sentais des mouveinciiis qui se précipitaient, une chaleur qui traversait les vêtements; les regards de Madame Élisabetb me semblaient plus touchants. J'apercevais un ceriain abandon dans son maintien, ses yeux étaient humides, la mélancolie se mêlait à une espèce de volupté. le puis me tromper, on peut facilement confondre la sensibilité du malheur avec la sensibilité du plaisir ; mais je pense que si nous eussions été seuls, que si, comme par enchantement, tout le monde eût disparu, elle se serait laissé aller dans mes bras et se serait abandonnée aux mouvements de la nature.

« Je fus tellement frappé de cet état que je me disais : Quoil serait-ce un artifice pour m'acheter à ce prix? Ma-* dame Élisabeth serait-elle convenue de sacrifier son honneur pour me faire perdre le mien? Oui, à la cour rien ne coûte, ou est capable de tout; la reine a pu arranger le plan. Et puis, considérant cet air de naturel, Tamourpropro aussi ni'insinuant que je pouvais lui plaire, quVile était dans cet âge où les passions se font sentir, je me persuadais, et j'y trouvais du plaisir, que des émotions vives la tourmentaient, qu'elle désirait elle-même qus nous fussions sans témoins, que je lui fis ces douces

m LE '20 JUIN 1792.

instances, ces caresses délicates' qui vainquent la pudeur sans l'offenser et qui amiuioiiL la défaite sans que la délicatesse s'en alarme, où le trouble et la nature sont seuls

complices.

(( Nous allions lentement; un peuple nombreux nous

accompagnait. Madame Elisabeth m'entretenait des gardes du corps qui les avaient accompagnés; elle m'en parlait avec un intérêt tendre ; sa voix avait je ne skis quoi de flatteur. Elle entrecoupait quelquefois ces mots de manière à me troubler. Je lui répondais avec une égale douceur, cependant sans faiblesse, avec un genre d'austérité qui n* avait rien de farouche ; je me gardais bien de compromettre mon caractère ; je donnais tout ce qu'il fallait à la position dans laquelle je croyais la voir, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle pût penser, même soupçonner, que rien altérât jamais mon opinion, et* je pense qu'elle le sentit à merveille, qu'elle vit que les tentations les plus séduisantes seraient inutiles, car je remarquais un certain refiuidisscment, une certaine sévérité qui tient souvent chez les femmes à Tamour-propre irrité.

« Aous arrivions insensiblement à Dormans. J'observai plusieurs fois Barnave, et quoique la demie clarté qui régnait ne me permît pas de distinguer avec une grande précision, sou maintien avec la reine me paraissait honnête, réservé, et la conversation ne me semblait pas mystérieuse.

H Nous entrâmes à Dormans entre minuit et une heure; nous descendîmes dans l'auberge où nous avions mangé un morceau, et cette auberge, quoique très^passable pour

LK 20 JUIN 11d2.

un petit eodroit, n'était guère propre à recevoir la famille royale.

tf J'avoue cependant que je n'étais pas fâché que la * cour connût ce que c'était qu'une auberge ordinaire.

« Le roi descendit de voiture, et nous descendîmes successivement; il n*y eut aucun cri de : Vive le roi! et on criait toujours : Vive la nation ! vive l'Assemblée nationale 1 quelquefois : Vive Bamavel vive Pétion! Gela eut lieu pendciaL toute la route.

(( Nous montâmes dans les chambres hautes; des sentinelles furent posées à l'instant à toutes les portes. Le roi, la reine, Madame Éiisabeth, le prince. Madame, madame deTourzel soupèrent ensemble ; MM. Maubourg, Barnave, Dumas et moi nous soupâmes dans un autre appartement: nous fîmes nos dépêches pour TAssemblée nationale; je me mis dans un lit à trois heures du matin ; Barnave vînt coucher dans le même lit. Déjà j'étais endormi. iNous nous levâmes à cinq heures.

(( Le roi était seul dans une chambre où il v avait un mauvais lit d'auberge. Il passa la nuit dans un fauteuil.

« 11 était difiicile de dormir dans l'auberge, car les gardes nationales et tous les habitants des environsétaient autour à chanter, à boire et danser des rondes.

i( Avant de partir, MM. Dumas, Barnave, Maubourg et moi, nous passâmes en revue les gardes nationales; nous fûmes très-bien accueillis.

« Nous montâmes en voiture entre ciiiq et six heures, et je me plaçai cette fois entre le roi et la reine. Nous étions

2S0 LË 20 JUIN 1792.

fort mal à l'aise. Le jeune prince venait sur mes genoux,

jouait avec moi; il était fort gai et surtout fort remuant.

« Le roi cherchait à causer, il me fit d'abord de ces questions oiseuses pour entrer ensuite en matière. Il me demanda si j'étais marié, je lui dis que oui ; il me demanda si j'avais des enfants, je lui dis que j'en avais un qui était plus âgé que son fils. Je lui disais de temps en temps : « Regardez ces paysages, comme ils sont a beaux 1 » Nous étions eu eiïet sur des coteaux admirables où la vue était variée, étendue; la Marne coulait à nos pieds, u Quel beau pays, m'écriai-je, que la (( France 1 il n'est pas dans le monde de royaume qui (c puisse lui être comparé. » Je lâchais ces idées à dessein ; j'examinais quelle impression elles faisaient sur la physionomie du roi ; mais sa figure est toujours froide, inanimée d'une manière vraiment désolante, et, à vrai dire, cette masse de chair est insensible.

« 11 voulut me parler des Anglais, de leur industrie, du génie commercial de cette nation. 11 articula une ou deux phrases, ensuite il s'embarras*sa, s'en aperçut et rougit. Cette difficulté à s'exprimer hii donne uul' timidité dont je m'aperçus plusieurs fois. Ceux qui ne le connaissent pas seraient tentés de prendre cette timidité pour de la stupidité ; mais on se tromperait ; il est trèsrare qu'il lui échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas entendu dire une sottise.

(( 11 s'appliquait beaucoup h parcourir des cartes géographiques qu'il avait, et il disait : « Nous sommes dans <f tel département^ dans tel district, dans tel endroit. »

(( La reine causa aussi avec moi d'une manière mie et

familière; elle me parla aussi de réducaiion de ses enfants. Elle en parla en mère de famille et en femme assez instruite. Elle exposa des principes très-justes en éducation. Elle dit qu'il fallait éloigner de Foreille des princes toute flatterie, qu'il ne fallait jamais leur dire que la vérité. Mais j'ai su depuis que c'était le jargon de mode dans toutes les cours de l'Europe. Une femme trèséclairée me rapportait qu eiie avait vu, et assez familièrement, cinq ou six princesses qui toutes lui avaient tenu le même langage, sans pour cela s'occuper une minute de réducation de leurs enfants.

(( Au surplus, je ne fus pas longteiiips à m'apercevoir que tout ce qu'elle me disait était extrêmement superficiel, et il ne lui échappait aucune idée loi Le ni de caractère; elle n'avait, dans aucun sens, ni l'air, ni l'attitude de sa position.

(( Je vis bien cependant qu'elle désirait qu'on lui crût du caractère ; elle répétait assez souvent qu'il fallait en avoir, et il se présenta une circonstance où elle me tit voir qu'elle le faisait consister en si peu de chose que je demeurai convaincu qu'elle n'en avait pas.

« Les glaces étaient toujours baissées ; nous étions cuits * par le soleil et étouiiés par la poussière; mais le peuple des campagnes, les gardes nationales nous suivant processionnellement, il était impossible de faire autrement, parce qu'on voulait voir le roi.

« Cependant la reine saisit un moment pour baisser le sthort. Elle mangeait alors une cuisse de pigeon. Le

m LE %0 lUIN 1792.

peuple murmure; madame Élisabeth fut pour U leoer, la

reine s'y oppose en disant: a Non, il faut du caractère. » Elle saisit Tinstant mathématiqueroii le peuple ne seplai-* gnait plus, pour lever elle-même le sthort et pour faire croirequ'ellenele levait pas parce qu'on l'avait demandé; elle jeta par la portière l'os de la cuisse de pigeon et elle répéta ces propres expressions : « Il faut avoir du carac- « tère jusqu'au bout. »

« Cette circonstance est minutieuse, mais je ne puis pas dire combien elle m'a frappé.

a A rentrée de La Ferlé-sous-Jouarre, nous trouvâmes un grand concours de citoyens qui criaient : « Vive la tt Nation! vive l'Assemblée nationale! vive Barnave! vive <( Pétion! » J'apercevais que ces cris faisaient une impression désagréable à la reine, surtout à madame Élisabeth. Le roi y paraissait insensible, et l'embarras qui régnait ' sur leurs figures m'embarrassait moi-même.

« Le maire de La Ferté-sou&-Jouarre nous avait fait prévenir qu'il recevrait le roi, et le roi avait accepté cette offre. La maison du maire est extrêmement jolie, la Marne en baigne les murs. Le jardin qui accompagne cette maison est bien distribué, bien soigné, et la terrasse qui est sur le bord de la rivière est agréable.

« Je me promenai avec madame Elisabeth sur cette terrasse avant le dîner, et là je lui parlai avec toute la franchise et ia véracité de mon caractère ; je lui représentai combien le roi était mal entouré, mal conseillé; je lui parlai de tous les intrigants, de toutes les manœuvres de la cour avec la dignité d'un homme libre et le dédain

d'un homme sage. Jo mis de la force, de la peisuasion dans rexpressioQ de mes sentiments, et l'indignation de la vertu lui rendit sensible et attachant le langage de la raison; elle parut attentive à ce que je lui disais; elle en parut touchée, elle se plaisait à mon entretien, et je me plaisais à l'entretenir. Je serais bien surpris si elle n'avait pas une belle et bonne âme, quoique très-imbue des préjugés de naissance et gâtée par les vices d'une éducation de cour.

<c Barnave causa un instant avec la reine, mais, à ce qu'il me parut, d'une manière assez indifférente.

<( Le roi vint lui-même sur la terrasse nous engager à dîner avec lui. Nous conférâmes, MM. Maubourg, Barnave et moi, pour savoir si nous accepterions. «Cette (1 familiarité, dit l'un, pourrait paraître suspecte. — « Comme ce n'est pas l'étiquette, dit l'autre, on pourrait « croire que c'est à Toccasion de la situation malheureuse « qu'il nous a invités. » Nous convînmes de refuser» et nous fûmes lui dire que nous avions besoin de nous retirer pour notre correspondance, ce qui nous empêchait de répondre à l'honneur qu'il nous faisait.

<i On servit le roî ainsi que sa famille dans une salle séparée; on nous servit dans une autre. Les repas furent splendides. Nous nous mîmes à cinq heures en marche. £n sortant de La Ferlé, il y eut du mouvement et du bruit autour de la voiture. Les citoyens forçaient la garde nationale, la garde nationale voulait empêcher d'approcher. Je vis un de nos députés, Kervelegan, qui perçait la foule, qui s'écliautïait avec les gardes nationaux qui

m LE SO JUIN 1798.

cherchaient à l'écarter et qui approcha de la portière en jurant, en disant: u Pour une brute comme celle-là, a voilà bien dn traîn. » J'avançai ma tête hors de la portière pour lui parler; il était irès-échauffé ; il me dit: « Sont-ils tous là? Prenez garde, car on parle encore de « les enlever; vous êtes là environnés de gens bien inso- (c lents !» Il se retira et la reine me dit d'un air trèspiqué et un peu eiiiayé : « Voilà un iiuiuiiie Ijieii maltt honnête! » Je lui répondis qu'il se fâchait contre la garde qui avait agi brusquement à son égard. Elle me parut craindre, et le jeune prince jeta deux ou trois cris de frayeur.

«Cependant nous cheminions tranquillement. La reine, à côté de qui j'étais, m'adressa fréquemment la parole, et j'eus occasion de lui dire avec toute franchise ce que Ton pensait de la cour, ce que Ton disait de tous les intrigants qui fréquentaient le Château.

(c Nous parlâmes de l'Assemblée nationale, du côté droit, du coté gauche, de Malouet, de Maury, de Gazalès, mais avec cette aisance que l'on met avec ses amis* Je ne me gênai eu aucune manière; je lui rapportai plusieurs propos qu'on ne cessait de tenir à la cour, qui devenaient publics et qui iiidisposaient beaucoup le peuple; je lui citai les journaux que lisait le roi. Le roi , qui entendait très-bien toute cette conversation, lue dit : u Je vous as- <f sure que je ne lis pas plus VAmi du roi que Marat. n

« La reine paraissait prendre le plus vif intérêt à cette discussion; elle l'excitait, elle l'animait, elle faisait des réflexions assez fines, assez méchantes.

« Tout cela est fort bon, me dit-elJe; oo blâme beau- (( coup le roi, mais on ne sait pas assez dans quelle positt tion il se trouve ; on lui fait à chaque instant des récits « qui se contredisent, il ne sait que croire; on lui donne « successivement des conseils qui se croisent et se dé- . « truisent, il ne sait que faire: comme on le rend mal- « heureux, sa posiiion n'est pas tenable ; on ne l'entre- « tient en même temps que de malheurs particuliers, que « de meurtres; c'est tout cela qui Ta déterminé à quitter « la capitale. La couronne, m*ajouta-t-eile, est en suspens « sur sa tête. Vous n'ignorez pas qu il y a un parti qui ne « veut pas de roi, que ce parti grossit de jour en jour. »

« Je crus très-disLinctement apercevoir l'intenlion de la reine en laissant échapper ces derniers mots; pour mieux . dire, je ne pus pas me méprendre sur Tapplication qu'elle voulait en faire.

« Eh bieni lui dis-je, Madame, je vais vous parler avec <( toute franchise, et je pense que je ne vous serai pas « suspect. Je suis un de ceux que Ton désigne sous le u titre de républicains et, si vous le voulez, un des chefs « de ce parti. Rar principe, par sentiment, je préfère le a gouvernement républicain à tout autre. 11 serait trop <( long de développer ici mon idée, car il est telle ou telle « république que j'aimerais moins que le despotisme d'un <r seul. Mais il n*est que trop vrai, je ne demande pas que « vous en conveniez, mais il n'est que trop vrai que <( presque partout les rois ont fait le malheur des hommes; « qu'ils ont regardé leurs semblables comme leur proc( priété; qu'entourés de courtisans, de flatteurs, ils

m LE 20 JUIN 1192.

H échappcnl rarement aux vices de leur éducation pre-

« mière. Mais, madame, est-il exact de dire qu'il existe « maintenant an parti républicain qui veuille renverser « la Constitution actuelle pour en élever une autre sur <( ses ruines? On se plaît à le répandre pour avoir le pré- « texte de former éç^aloment un autre parti hors la Con- « stilution, un parti royaliste non constitutionnel, pour « exciter des troubles intérieurs. Le piège est trop gros- <( sier. On ne peut pas, de bonne loi, se persuader que le (( parti appelé républicain soit redoutable; il est composé a d'hommes sages, d hommes à principes d'honneur, qui « savent calculer et qui ne hasarderaient pas un boute- « versement général qui pourrait conduire plus facile- (( ment au despotisme qu*à la liberté.

il Ah ! Madame, que le roi eût été bien conduit, s'il eût c( favorisé sincèrement la révolution! Les troubles qui « nous agitent n'existera i(;nt pas, et déjà la Constitution tt marcherait, les ennemis du dehors nous respecteraient; « le peuple n'est que trop porté à chérir et idolâtrer ses u rois. »

« Je ne puis dire avec quelle énergie, avec quelle abondance d'âme je lui parlai; j'étais animé par les circonstances et surtout par Tidée que les germes de la vérité que je jetais pourraient fructifier, que la reine se souviendrait de ce moment d'entretien.

u Je m'expliquai eniin très-clairement sur l'évasion du roi. La reine, Madame Élîsabeth répétaient souvent que le roi avait été libre de voyager daiis le royaume, que son intention n'avait jamais été d'en sortir.

« Permettez-moi. disais-je à la reine, de ne pas pûné- « trer dans cette intention. Je suppose que le roi se fût (c arrêté d'abord sur la frontière; il se serait mis dans « une position à passer d'un instant à l'autre chez Té- <( tranger; il se serait peut-être trouvé forcé de le faire, et (( puis, d'ailleurs, le roi n'a pas pu se dissimuler que son a absence pouvait occasionner les plus ^a\^nds désordres. (( Le moindre inconvénient de son éloignement de l'As- « semblée nationale était d'arrêter tout coari la marche « des affaires. »

« Je ne me permis pas néanmoins une seule fois de laisser entrevoir mon avis sur le genre de peine que je croirais applicable à un 'délit de cette nature.

« A mon tour je mis quelque alïcctation à rappeler le beau calme qui avait existé dans Paris à la nouvelle du départ du roi. Ni la reine, ni Madame Elisabeth ne répondirent jamais un mot sur cela. Elles ne dirent pas que rien n'était plus heureux; je crus même apercevoir qu'elles en étaient très-piquées; elles eurent au moins la bonne foi de ne pas paraître contentes.

« Nous arrivâmes à Meaux de bonne heure. Le roi, sa famille et nous, nous descendîmes à l'évêché. L'évêque était constitutionnel, ce qui ne dut pas beaucoup plaire au roi ; mais il ne donna aucun signe de mécontentement. Des sentinelles furent posées à toutes les issues*

« Le roi soupa très-peu, se retira de bonne heure dans son appartement. Comme il n'avait pas de linge, il emprunta une chemise à Thuîssier qui nous accompagnait,

(( Nous nous fîmes servir dans nos chambres; nous

m LE 20 JUIN 1791

mangeâmes à la hâte un morceau et nous f!mes nos dépêches. Nous partîmes de Meaux à six heures du matin.

« Je repris ma place première, entre Madame Élisabeth et madame de Tourzel , et Bariiave se plaça entre le roi et la reine. Jamais journée ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur fut extrême et des tourbillons de poussière nous enveloppaient. Le roi m'offrit et me versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes cinq heures entières en voiture sans descendre un moment. Ce qui me surprit beaucoup, c'est que la reine» Mademoiselle, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel ne manifestèrent aucun besoin.

tt U jeune prince lâcha deux ou trois fois de Teau. GMlait le roi lui-même qui lui déboutonna sa culotte et qui le faisait pisser dans une espèce de grande tasse d'argent. Barnave tint cette tasse une fois.

« On a prétendu que la voiture renfermait des espèces de commodités à l'anglaise. Gela peut être, mais je ne m'en suis pas aperçu. Une chose que je remarquai, c'est que Mademoiselle se mit constamment sur mes genoux sans en sortir, tandis qu'auparavant elle s'était placée tantôt sur madame de Tourzel, tantôt sur Madame Élisabeth.

« Je pensai que cet arrangement était concerté; qu'étant sur moi on la regardait comme dans un asile sùr et sacré que le peuple, en cas^de mouvement, respecterait.

tt Nous marchâmes tranquillement jusqu'à Pantin. La cavalerie qui nous avait accompagnés depuis Meaux et un

LE 20 iOIN 1792. m

détachement de celle de Paris nous servaient d'escorte et

environnaient la voiture.

(( Lorsque la garde nationale à pied nous eut joints, un peu au-dessus de Pantin , il y eut un mouvement qui menaçait d'avoir des suites.

« Les grenadiers faisaient reculer les chevaux , les cavaliers résistaient; les chasseurs se réunissaient aux grenadiers pour éloiguer la cavalerie. La mêlée devint vive; on lâcha de gros mots, on allait en venir aux mains; les baïonnettes roulaient autour de la voiture, dont les glaces étaient baissées. Il était très-possible qu'au milieu de ce tumulte des gens malintentionnés portassent quelques coups à la reine. J'apercevais des soldats qui paraissaient très -irrités, qui la regardaient de fort mauvais œil.

Bientôt elle fut apostrophée : a La b de g...., la p «

« criaient des hommes échauffés , elle a beau nous mon- « trer son enfant, on sait bien qu'il n'est pas de lui. » Le roi entendit très-4istinctement ces propos. Le jeune prince, effrayé du bruit, du cliquetis des armes, jeta quelques cris d'effroi; la reine le retint, les larmes lui roulaient dans les yeux.

(( Bamave et moi, voyant que la chose pouvait devenir sérieuse , nous mimes la tête aux portières ; nous haran- * guâmes, on nous témoigna de la confiance. Les grenadiers nous dirent : « ISe craignez rien, il n'arrivera aucun « mal, nous en répondons, mais le poste d'honneur nous (( appartient. » C'était en effet une querelle de prééminence, mais qui pouvait s'envenimer et qui aurait pu conduire à des excès.

LE 20 JDIN 1792

« Lorsqae ces postes furent une fols remplis par les grenadiers, il n'y eut plus de dispute; nous marchions sans obstacles, à ia vérité très-lentement. An Heu d'entrer dans Paris par la porte Saint-Denis, nous fîmes le tour des murs et nous passâmes par la porte de la Gonférence.

a Le concours du peuple était immense, et il semblait

que tout l'aris et ses environs étaient réunis dans les €hamps-Éiysées. Jamais un spectacle plus imposant ne s'est présenté aux regards des hommes. Les loits des maisons étaient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants; les barrières en étaient hérissées, les arbres en étaient remplis ; tout le monde avait le chapeau sur la tète, le silence le plus majestueux régnait: la garde nationale portait le fusil ia crosse en haut. Ce calme énergique était quelquefois interrompu par les cris : Vive la Nation! Le nom de Barnave et le mien étaient quelquefois mêlés à ces cris, ce qui faisait l'impression la plus douloureuse à Madame Élisabeth surtout. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que nulle part je n'entendis proférer une parole désobligeante contre le roi; on se contentait de crier : Vive la Nation!

<( Nous passâmes sur le punt tournant, qui lut fermé aussitôt, ce qui coupa le passage; il y avait néanmoins beaucoup de monde dans les Tuileries, des gardes nationaux surtout. Uue partie des députés sortit de la salle pour être témoin du spectacle. On remarqua M. d'Orléans, ce qui parut au moins inconsidéré. Arrivés en face de la grille d'entrée du Château et au pied de la première ter-

rasse, je crus qu'il allait se passer une scène sanglante. Les gardes nationaux se pressaient autour de la voiture sans ordre et sans vouloir rien entendre. Les gardes du corps qui étaient sur le siège excitaient Tindignation, la rage des speclaleurs. On leur présentait des baïonnettes avec les menaces et les imprécations les plus terribles. Je vis le moment où ils allaient être immolés sous nos yeux. Je m'élance de tout mon corps hors de la portière ; j'invoque la loi; je m'élève contre l'attentat aiïreux qui va déshonorer les citoyens; je leur dis qu'ils peuvent descendre ; je le leur commande avec un empire qui en impose ; on s'en empare assez brusquement, mais on les protège et il ne leur est fait aucun mal.

u Des députés fendent la fouie, arrivent, nous secon* dent, exhortent, parlent au nom de la lof.

(( M. de La Fayette, dans le même moment, paraît à cheval au milieu des baïonnettes, s'exprime avec chaleur; le calme ne se rétablit pas, mais il est facile de voir qu'il n'existe aucune intention malfaisante.

« On ouvre les portières; le roi sort, on garde le silence; la reine sort, on murmure avec assez de violence; les enfants sont reçus avec bonté, même avec attendrissement ; je laisse passer tout le monde, les députés accompagnaient, je clos la marche. Déjà la grille était fermée ; je suis trèS'froissé avant de pouvoir entrer. Un garde me prend an collet et allait me donner une bourrade, ne me connaissant pas, lorsqu'il est arrêté tout à coup, on décline mon nom , il me fait mille excuses. Je monte dans les appartements. Le roi et sa famille étaient là dans la

pièce qui précède la chambre à coucher du roi, comme de simples voyageurs fatigués, assez mal eu ordre; appuyés sar des meubles.

<i Une scène très-origiuaje et très-piquante, c'est que Corollaire^, s'approchent du roi et prenant le ton doctoral, mitigé cependant par un peu de boaié, le réprimandait comme un écolier. « N*avez-vous pas fait là, lui « disait-il, une belle équipée? Ce que c'est que d'être mal a environné I Vous êtes bon, vous êtes aimé ; voyez quelle « affaire vous avez là! n Et puis il s'attendrissait; on ne peut se faire une idée de cette bizarre mercuriale ; il faut l'avoir vue pour la croire,

a Quelques minutes écoulées^ nous passâmes, Maubourg, lidnidve et moi, dans l'appartement du roi; la reine. Madame i^isabeth y passèrent également. Déjà tous les valets y étaient rendus clans leur costume d'usage. 11 semblait que le roi revenait d'une partie de chasse; on lui fit la toilette. En voyant le roi, en le contemplant, jamais on n'aurait pu deviner tout ce qui venait de se passer: il était tout aussi flegme, tout aussi tranquille que si rien eût été* 11 se mit sur-le-champ en représentation; tous ceux qui Tentouraient ne paraissaient pas seulement penser qu'il fût survenu des événements qui avaient éloigné le roi pendant plusieurs jours et qui le ramenaient. J'étais confondu de ce que je voyais.

« Nous dîmes au roi qu'il était nécessaire qu'il nous

1. Note en mai^, d'une antre écriture : Cest sans dofute CoroUer

du Moustoir, député de la province de Bretagne.

L£ 20 JUliN 1792;

donnât les noms des trois gardes du corps; ce qu'il fit.

u Comme j'étais excédé de fatigue et que je haUais de soif, je priai Madame Elisabeth de vouloir bien me faire donner des rafraîchissements , ce qui fut fait à l'instant. Nous n'eûmes que le temps de boire deux ou trois verres de bière. Nous nobs rendimes ensuite auprès des gardes du corps, que nous mîmes dans un état d'arrestation. Nous donnâmes ordre à M. de La Fayette de faire garder à vue madame de Tourzel; nous confiâmes à sa garde la personne du roi. Il nous dit qu'il ne pouvait répondre de rien s'il ne pouvait mettre des sentinelles jusque dans sa chambre. Il nous fit sentir la nécessité que l'Assemblée s'expliquât clairement^ positivement à ce sujet. Nous le quittâmes en lui disant que c'était juste, et nous fCimes sur-le-champ à l'Assemblée pour lui rendre un compte succinct de notre mission. »

INTERROGATOIRE D*ÀNDRÉ GUÉNIER.

( Voir page 58. )

Le dix-huit vantus l'au second de la République française une et indivisible ^

En vertu d'une ordre de comité de sûreté générale du quatorze vantose qnll nous a présenté le dix-sept de la même anée dont le citoyen Guenot est porteur de laditte ordre, apprest avoir requis le membre du comité révolution et de surveillance de laditte commune de i'assy les Paris nous ayant donné connaissance dudit ordre dont les ci-dessus étoit porteurs, nous nous sommes Uansportés, maison quaucupe la citoyene Piscatory ou nous avons trouvé un particulier à qui nous avons mandé quil il était et% le sujest quil Tavoit conduit dans cette maison ; il nous a exileée sa carte de la section de Brutus en nous disant qu'il retournaistapparis, et qu'il était Bon citoyent et que cetoit la première foy quil venoit dans cette mai-

Page 1