‹ Le 38me fauteuil ou Souvenirs parlementaires [microforme]Chapitre 14 sur 18 · PRE EL A · texte numérisé non relu

PRE EL A

Eten &

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tenir toutes les ficelles, avait dit à Cousineau que Forget se proposait de mettre la boîte dans l'armoire à un moment donné et qu'il comptait sur lui pour le protéger au cas où Daoust, l'agent de M. Girouard, s'y opposerait. Bâti comme un colosse, Cousineau passait pour avoir une force peu ordinaire.

Vers quatre heures Forget eut un entretien secret avec Christin dans la pièce voisine, et peu après il se plaignit d’une violente colique. Quel soulagement lui cpporterait un peu d’eau de vie! L'auberge est fermée en pareil cas par la loi. Impossible d'y pénétrer. Daoust, l’un des agents de M. Girouard, se sentant pris de compassion, l'invite chez lui, à la porte voisine. Tous les votes disponibles avaient été enregistrés : leur absence ne pouvait causer d'inconvénients. Forget accepte l'invitation avec empressement. En la présence même des deux représentants de M. Girouard, il dépose la boîte du scrutin dans le buffet qui semblait être là tout exprès, et ferme le meuble à clef. Puis il se

rend chez M. Daoust où un cognac vigou-

reux calme comme par enchantement ses dcuieurs d’entrailles. Evidemment, ce comédien nous servait une nouvelle édition du Malade imaginaire de Molière.

Pendant ce temps-là, le complot s'exécute.

Une ouverture, masquée par une petite porte, avait été pratiquée dans le bas du meuble. Une autre trappe de même grandeur avait été posée à travers le plancher vis-à-vis, de façon que la boîte put descendre dans la cave où les complices de Forget devaient la recevoir. Là, ils remplacent tous les

bulletins marqués pour M. Girouard, sauf

i4, par des bulletins en faveur de M. Laflamme. La boîte est remise en place, grâce à la même ouverture, et le tour était joué quand Forget, guéri de sa colique, vint reprendre la boîte pour la déposer sur le bureau de votation. Les agents de M. Girouard n’en pouvaient croire leurs yeux lorsque le dépouillement du scrutin ne leur donna que 14 votes. M. Laflamme en comptait 119! ! [ls avaient dû être blagués d’une

façon phénoménale. Le scrutin n'est-il pas

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souvent une immense duperie? Mais leurs soupçons étaient injustes, les électeurs conservateurs avaient bien voté, ce que l’on ne tarda pas à établir.

Il résulta de toutes ces révélations que

Forget, Christin, Lamarche, le Dr Madore,

Eustache Lemay et Isaïe Pilon furent arrêtés

comme ayant pris part à la conspiration.

Leur procès qui dura trois semaines au moins causa une terrible sensation. Jamais on n'avait vu chose pareille, quoique l’on prétende aujourd’hui que la trappe de Sainte-Anne fut la troisième édition d’une opération du même genre pratiquée à Saint-Martin, dans le comté de Laval, et à Lachine, dans l'élection précédente. M. Kerr et M. Chapleau qui occupaient pour la couronne, déployèrent une habileté consommée. On se serait cru en présence d’un drame d’Alexandre Dumas.

Quarante-huit témoins vinrent jurer tour à tour qu'ils avaient voté pour M. Girouard :

l'abbé Chevrefils, curé de Sainte-Anne, Robert Kane, L. Brown, Lumina Poudrette, ].

O. Chevrefils, P. Kelly, Dennis Kelly, N.

Robitaille, P. Lamothe, J. E. Lanthier, Israël Dufresne, Dalhousie Crevier, Isaïe Paquet, À. Dubrule, Alexis Crevier, Joseph Pilon, J. B. Lanthier, Joseph Crevier, Joachim Sauvé, Joseph Eusèbe Robillard, Joseph Brisebois, J. X. Lanthier, Bazile Crevier, Anselme Robillard, Calixte Lanthier. Benjamin Dubois, Etienne Crevier, Eugène Théoret, Eustache Rouleau, Joseph Diogène Neveux, Eusèbe Pilon, Prosper Lavigne, ]. B. Lanthier fils, Ferdinand Poudrette, William Prévost, Bernardin Gauthier, Pierre Vien, Dr Girdwood, Maxime Proulx, jean Wathorspoon, Louis Pelchat, Louis Brunet, Charles Brisebois, Ludger Théoret.

Les témoins avaient-ils le droit de révéler leur vote donné au scrutin secret ? Ce point soulevé par la défense, fut décidé affñirmativement par le juge. Il fut aussi établi qu'un grand nombre de croix paraissaient avoir été tracées par la même main. Toujours par quelqu'endroit fourbes se laissent prendre |

Ce fut toute une sensation quand l'on vit

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paraître, porté sur un brancard par quatre hommes, un invalide du nom de Bériault qui avait passé la nuit de la votation chez Lamarche et qui avait été le premier à enregistrer son vote au poll No 2. Bériault aconta plusieurs détails piquants qui ressortaient des allées et venues des héros de la trappe.

Pilon, Christin, Forget et Lamarche furent trouvés coupables. Christin plaida lui-même son procès avec beaucoup d'éloquence : mais son discours ne put le sauver. Lui et Lamarche furent condamnés chacun à $100 d’amende, Forget à 200 et Pilon à $50. Ils s’échappèrent à bon marché, car c'est une grave offense que celle de voler un mandat qui appartient à 2800 électeurs. Les conservateurs s'en vengèrent en qualifiant leurs adversaires de parti des trappeurs ! Ce surnom leur resta longtemps et agaça bien des fois leurs orateurs.

Un intérêt plus qu’ordinaire s’attacha à M.

Girouard lorsqu'il prit son siège à la Chambre des communes. Sa grande réputation d’avo-

cat l'y avait précédé, quoique plusieurs des

is

DÉSIRÉ GIROUARD afl

gloires du barreau aient souvent tourné en fiascas politiques. L'affaire de la trappe avait mis son nom dans toutes les bouches.

Tout d'abord. il alla occuper le No 168 du côté de l'opposition, ayant pour voisin immédiat, M. J.-B. Mongenais, le doyen de la Chambre. Dans son entourage se trouvaient M. Tellier, qui avait battu M. Mercier à Saint- Hyacinthe, et M. KR. P. Vallée, qui d’abord défait par le vote de l’officier-;apporteur à Rimouski—sort que je devais partager plus tard à Beauharnois—avait réussi à gagner Portneuf par 33 voix. En arrière, sur les dernières banquettes de la gauche, siégeait le modeste mais savant M. Gigault, député de Rouville, Qu ne devait pas tarder à se distinguer. Et dire que les électeurs viennent de se priver de ses services quand il pouvait leur être le plus utile. Reconnaissance publique !!

J'ai déjà raconté l'affaire du coup d'Etat et quelques-uns de ses incidents. M. Girouard ne porta pas la parole dans le débat suscité

par M. Mousseau, mais il pensait, comme tous

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les conservateurs, que M. Letellier méritait la plus sévère condamnation. Aussi quand le vote fut pris pour censurer cet acte inique, il ne fut pas l'un des moins empressés à se prononcer dans ce sens.

Le jour même où sir John A. Macdonald annonçait que la question était déférée aux autorités impériales, le marquis de Lorne et la princesse Louise donnaient un grand dîner auquelplusieurs députés français avaient étéinvités : l'honorable M. Robitaille, MM. Girouard, Gigault, Landry (Montmagny), et Hurteau.

La Maison Bleue était terriblement agitée par cette déclaration, et il fut résolu que ces messieurs devaient refuser l'invitation. Seul M. Girouard crut qu'il ne devait pas s’abstenir, et seul il se rendit à Rideau Hall. Il avait raison. Si le gouverneur avait fait un acte fort discutable, que je suis loin d'approuver, la fille de la Reine, dont ils étaient aussi les invités, n'y était pour rien. L'absence des députés français fut fort remarquée, et les journaux français en glosèrent librement.

Cela valut à M. Girouard d’être invité à dîner

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pendant dix-huit jours consécutifs, soit au château, soit chez les ministres, et il ne manqua à l'appel dans aucun cas. Un estomac bien cuirassé pouvait seul se permettre ce luxe pantagruélique.

M. Girouard prit de suite au sérieux son rôle de législateur. 11 débuta par un projet de loi pour réglémenter les fonctions d'agents de change et supprimer l’ag'otage dans la négociation des effets publics. Le député de Jacques-Cartier demandait que l’on suivit l'exemple des pays d'Europe qui ont adopté des règles très sévères ; que tout courtier fut licencié par la chambre de commerce de sa localité, à défaut de quoi ses ventes seraient nulles ; qu'il fut tenu de déclarer à son mandant le nom de la partie avec laquelle il a transigé ; qu'il ne put être intéressé dans un contrat, soit comme acheteur ou vendeur, directement ou indirectement ; qu’il ne put vendre des valeurs à moins d’être ; element en possession ; qu'un courtier ne put plus exercer son état, du jour où il devient insolvable.

Il s’est présenté un cas à Montréal, disait

D DR came ma Tr

SR

aan cam.

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M. Girouard, où un courtier a fait une faillite de près de deux millions, et, bien qu'il n’ait pas obtenu sa décharge, il continue d'opérer.

Ce projet de loi ne dépassa pas la seconde délibération. Déféré au comité des banques et commerce, il se trouva 30 députés pour et 30 contre. et le président, M. Domville. s'étant

prononcé dans la négative, le bill échoua.

C'était toutefois dela bonrie semence, car le gouvernement prit plus tard des mesures pour remédier aux abus dont on se plaignait.

M. Girouard devait porter ensuite son attention sur un sujet beaucoup plus grave : la loi de faillite. Il présenta un projet de loi qui avait pour but de la rempläcer par de nouvelles dispositions, et qui fut déféré à un comité spécial, ainsi que deux autres mesures présentées par M. Colby, député de Stanstead et M. Bourassa, député de Saint-Jean.

Ce n’est pas d'hier que M. Girouard s’occupait de cette question. Quand l’honorable M. Abbott réussit à faire adopter l'acte de faillite de 1864, M. Girouard publia une brochure pour critiquer cette loi qu'il trou-

vait plutôt avantageuse aux faillis qu’aux créanciers. Peu de lois étaient aussi impopulaires. Malgré les retouches qu'on lui a fait subir presque à chaque année, de 1860 à 1875, elle était une cause perpétuelle de fraudes qui ne contribuaient pas peu à paralyser les affaires. Aussi la Chambre était-elle inondée de requêtes demandant ou des amendements ou l’abrogation de la loi.

M. Girouard n'était pas d'avis toutefois de rapporter la loi seulement. C'était, selon lui, aller à l'extrême. Avec M. Colby il proposa des modifications considérables qui ne trouvèrent pas grâce aux yeux de la députation.

Se faisant l'écho des plaintes publiques M. Béchard, député d’Iberville, proposa d’extirper le mal dans sa racine. “ Je crois, dit-il, que l'on devrait laisser les créanciers et les débiteurs régler leurs affaires eux-mêmes suivant les principes du droit commun, car chaque

fois que, par une législation exceptionnelle, le

Parlement veut mettre de côté les principes fondamentaux du droit commun, il n’en ré-

sulte rien de bon.

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Après quelque discussion, la Chambre adopta par 117 voix contre 60 l’abrogation pure et simple de la loi. N'ayant pu obtenir de corriger ce que l'acte de 1875 avait de défectueux, MM. Girouard et Colby se rallièrent à la majorité. Tous les députés de la province de Québec s'étaient prononcés contre la loi de faillite, sauf MM. Laurier, Geoffrion, Holton, Gault et Scriver.

A la session suivante, M. Girouard devait attacher son nom à une mesure qui allait exciter un intérêt bien intense non seulement au Canada mais même en Angleterre. Elle portait ce simple titre : “ Bill légalisant le mariage entre beaux-frères et belles-sœurs.”

M. Girouard étant veuf alors pour la seconde fois, bien des gens crurent qu'il avait un but personnel à atteindre. Mais ils se trompaient. M Girouard a bien eu dix-huit belles-sœurs, mais, malgré tant d'avantages,

il n'a jamais songé à s'en prévaloir. A

quelle occasion présenta-t-il ce projet de

loi? C'est ce qu'il nous explique au début de son discours. “ Il y a plusieurs

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