WEBSTER, N.Y
Sciences Corporation
nouvelle ligne de conduite au parti auquel j'appartiens. Dans les circonstances, je le dis hautement, je ne suis pas disposé à accepter ce nouveau programme. J'ai senti que je me devais à moi-même, aux amis qui m'ont soutenu pendant de longues années, de répudier l’immixtion dars nos luttes d’un nouvel élément qui ne pourrait que rendre impossible toute politique sensée et raisonnable dans la province de Québec, et transformer en vrai pandémonium la société la plus douce du pays, sinon de toute l'Amérique, la société bascanadienne. Voilà pourquoi j'ai agi comme je l'ai fait.”
M. Mackenzie se trouva fort embarrassé
de répondre, ne voulant ni appuyer ni trop
blâmer son collègue. “ Je dirai simplement, répondit-il, que je n'approuve pas ce qui aurait une tendance à mêler la religion aux discussions politiques. Je suis fortement d’opinion, comme ancien libéral, qu'autant que possible la question de l'Eglise et de l'Etat devrait être bannie de nos discussions en
parlement... Je ne puis donc que regretter
Qt
les déclarations de mon honorable ami (M.
Huntington), comme le ton et l'interprétation
que plusieurs leur ont donnée.”
À la gloie de la Chambre. disons que le langage de M. Huntington ne trouva qu'un seul approbateur, ce farceur qui eut pour nom M. Joseph Rymal, député de Wentworth-Sud. M. Joseph Cauchon qui agissait comme chef de la section québecquoise du cabinet, déclara que, vers la mi-janvier, après avcir lu le discours d'Argenteuil, il se rendit auprès du premier ministre pour avoir des explications, et que celui-ci lui répondit que M. Huntington avait parlé pour lui seulement, et que le ministère n'était aucunement responsable de ses paroles. M. Béchard blâma le discours, mais plaida les circonstances atténuantes. M. Bernard Devlin, le fameux concurrent du regretté Thomas D’Arcy McGee, s'attaqua au discours comme étant malencontreux, impolitique, prétendant néanmoins que toutes les discussions engagées depuis quel-
que temps sur des matières religieuses,
76 LE 38m FAUTEUIL
étaient l’œuvre des chefs conservateurs. L’esprit de parti se fourre partout !|
M. Devlin avait à peine lancé son dernier mot que M. John White, député de Hastings- Est et grand-maître des Orangistes, prenait la paroie. Ces deux hommes se détestaient profondément. En eux bouillonnaient toutes les haînes intestines de l'Irlande. Aussi rien de plus amusant, comme comble, que de voir M. White sermonner M. Devlin. * Vous vous prétendez bon catholique, cria-t-il à ce dernier, et cependant vous avez dit à la dernière session que les paroles de l'évêque du Nouveau-Brunswick n'étaient pas exactes; bien plus, vous avez insulté récemment le vénérable curé Dowd, de Montréal.” M. Devlin lui ayant riposté que M. Masson était son chef, M. White répliqua : “ J'aimerais mieux le reconnaître comme mon chef que de siéger en compagnie du député de Montréal- Centre." —Et M. Devlin d'ajouter : “ L’honorable monsieur peut m'en croire, il ne sera jamais de ma compagnie, ni moi de la sienne.
L'abime qui nous sépare est trop profond.”
Ne se possédant pas de colère, M. White hurla : ‘“ Je ne voudrais pas tenir compagnie à un homme que la presse de ce pays à accusé d’avoir des sympathies pour les assassins d’un éminent homme d'Etat irlandais qui lui faisait obstacle.” Ces terribles paroles causèrent une sensation indescriptible. Chacun crut voir paraître le spectre ensanglanté de McGeëe au milieu de cette Chambre qu'il avait tant de fois électrisée par son incomparable éloquence. De l'ébahissement, les libéraux passèrent aux sifflets, aux cris de :
Honte ! honte ! Blanc de stupeur, M. Devlin qui était pourtant habitué aux scènes de la cour d'assises, ne put que balbutier : ‘“ Vos traits ne peuvent m'atteindre, monsieur.” C'était un diminutif de la fameuse riposte de Guizot : “ Vos injures n’atteindront jamais à la hauteur de mon dédain.” Le héros de Corneille, le père de Rodrigue, s'écriait :
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage. Meurs ou tue.
M. Cauchon s'étant avisé à son tour de l'interrompre, M. White lui décocha le trait
78 LI 38m KFAUTEUIL
suivant : “ L’honorable député de Québec-
Centre devrait se rappeler que le Globe à
dit un jour que la malhonnêteté de ses actes
criait vengeance au ciel. Ilne devrait pas
non plus oublier que les députés de Montréal:
Est et de Jacques-Cartier ont dû le traîner
dans le canal pour le nettoyer si bien que...”
Il n'en fallait pas davantage pour le rap-
peler à l'ordre. M. Mackenzie posant pour la
libéralité, M. White rappela qu’à une assem-
blée tenue à Lambton, il avait un jour reproché au député d'Ontario-Sud (l'honorable T!.
N. Gibbs) d'avoir regardé passer le saint-sa-
crement dans les rues de Québec |! M.
Mackenzie laissa passer l'accusation sans la
relever. Il ne faut pas oublier qu'il avait été
le disciple de George Brown, qu’il mangea
du catholique et du Français avec lui jusqu'à
la coalition qui nous valut la confédération.
Plus tard, il reprochait à sir John Macdonald
de n'être qu'un pantin entre les mains des
tireurs de ficelles de la province de Québec,
et de descendre à l’humiliation de danser aux
seuls accords de la musique française ! Ce re-
ee DR
L proche insolite, indigne d’un grand esprit,
a rend vraisemblable l'histoire de M. White.
- Quoique moins violent, M. Bowell parla à S peu près sur le même ton, dénonçant le lan- 1: gage tenu par M. Huntington à Argenteuil.
er En réponse à M. Devlin, il déclara que c’est o à sir John Macdonald que les catholiques be doivent les droits qu'ils réclamaient dans la Ontario pour l'instruction de leurs enfants. n- F Cela était vrai. Sans son appui, les catho- O- liques n'auraient pu obtenir en 1863 la loi T. des écoles séparées, qui fut combattue par sa- George Brown, Alexander Mackenzie, Oliver Mowat, aujourd'hui premier ministre d'Ontala rio, etc. Le chef tory s'était montré plus kté libéral que les soi-disant libéraux.
ea Les plus énergiques parmi les Canadiens- "à français à blâmer le ministre des postes, furent hi. à MM. Langevin et Masson. C’est une page ld à lire que le discours de M. Langevin qui, es après une retraite de deux années, avait bc, gagné le mandat de Charlevoix : élection qui x suscita le fameux procès de l'influence indue.
e- I] énuméra tout ce que notre province a
80 LE 38m FAUTEUIL
fait pour assurer les droits, les priviléges de la. minorité, les mettre à l'abri de toute atteinte, et déclara hautement que nulle part ailleurs la minorité n'était autant protégée. Les craintes exprimées par le député d’Argenteuil étaient donc autant de chimères ou de faux jugements. Recueillons quelquesunes des paroles de M. Masson :
... Il est nécessaire que, dans un pays comme le nôtre et dans une question de la plus haute importance, les affaires soient conduites var des hommes d’urre ex:rême modération. Un ministre de la couronne désireux d'introduire la controverse religieuse dans nos discussions politiques, nous accuse, nous, conservateurs français, d'être gouvernés par des prêtres. Or, je dis que les conservateurs de Québec, et je parle avec connaissance de cause, sont prêts à accorder au clergé du Bas-Canada, dans les questions religieuses, la soumission et la confiance que notre foi nous commande de leur donner; de même que, dans les questions matérielles, ils sont prêts et seront toujours prêts à accorder à ces mes-
D QD M A
LOUIS FRANÇOIS RODERICK MASSON 8l
sieurs le respect auquel ils ont droit, eu égard à leur haute intelligence, leur grande vertu et leur désintéressement ; mais ils ne sont pas disposés à leur accorder davantage. Des libéraux de la province ont répété sur tous les tons que les prêtres devraient rester dans leur sacristie ; mais où en serions-nous s'ils y étaient toujours restés? ferions-nous encore partie de l'empire britannique ? Que nous soyons gouvernés ou non par des prêtres, cela ne regarde pas le ministre des postes. Il ne lui appartient pas de se mêler de nos affaires religieuses, pas plus que nous devons nous ingérer des opinions de ceux qui ne partagent pas nos croyances. Si nos concitoyens protestants ne veulent pas se laisser guider par leur clergé, malgré ses grandes lumières, c'est leur droit, mais ils n’ont pas à s'occuper de la façon dont nous formons nos opinions. S'ils veulent suivre d’autres enseignements, c’est encore leur affaire. Tout ce qui nous importe, c’est que leur influence ne nous soit pas préjudiciable,”
Flagellé de tous côtés, M. Huntington don-
na des explications qui n’expliquèrentrien. Il resta dans le cabinet, rongeant son frein piteusement, après avoir déclaré qu'il remettrait son portefeuille si ses collègues n’approuvaient pas ses opinions. Son discours causa un mal immense au parti libéral et ne contribua pas
peu à sa dégringolade. Vaincu aux élections de 1882, l’ancien député de Shefford s’en alla vivre à New-York où il est mort, il y a
quelques années, après avoir publié un roman “ Professor Conant.” qui est le dernier reflet de son discours d'Argenteuil.
L'honorable M. Holton, qui avait provoqué ce grand débat. mourut soudainement à Ottawa, dans la session de 1880, le 14 mars.
La veille, il assistait à un dîner donné par M. Mackenzie Bowell, et tous les convives remarquèrent qu'il était exceptionnellement gai. Sa mort causa des regrets universels. La Chambre s’ajourna par respect pour sa mémoire, mais avant d'adopter cette proposition, son éloge fut tour à tour prononcé par sir John Macdonald, M. Mackenzie, M. Laurier, M. Alonzo Wright, M. Langevin, M.
Coursol, M. Béchard, M. Plumb, M. Mousseau, M. Tassé, M. Macdougall. Rien de plus touchant que cette scène. La plupart étaient des adversaires politiques, et, parmi ceux-là, trois ont terminé depuis leur course. SAadows we are, and shadows we pursue !
L'entreprise du Pacifique a pour ainsi dire surgi du comté de Terrebonne. Initiateur de bien d’autres œuvres, le curé Labelle— qui vient de descendre dans la tombe — y a puissamment travaillé. Le chemin de fer du Nord auquel:il a consacré tant d’efforts,n'était, dans son idée, que le premier anneau d’une grande chaîne transcontinentale qui souderait toutes les pièces de l'édifice fédéral. Ila fallu quelques années seulement pour que l’avenir lui donne raison.
Le curé Labelle trouva en M. Masson un auxiliaire éclairé, énergique. En toute occasion, le député de Terrebonne précorisa cette entreprise, demandant qu’elle fut poussée avec toute la vigueur possible, et surtout qu'elle fut entièrement exécutée sur le terri-
toire canadien. Notre indépendance com-
S1 LE 38m FAUTEUIL
merciale et nationale, disait M. Masson, est à ce prix, quelque énorme qu'il soit, car coloniser le Nord-Ouest pour le rendre dépendant des Etats-Unis ferait croire que les intérêts de ces territoires sont liés à ceux de la république et non aux nôtres. Pareille politique serait le suicide et aurait pour résultat final de détacher le Nord-Ouest de la Confédération. Pour compléter cette œuvre, ajoutait-il, nous devons en même temps prendre les premières mesures pour canaliser les rivières des Français et de l’'Ottawa.
Le Pacifique est aujourd’hui achevé —il l'est même depuis 1886 — avec des résultats immenses, inespérés ; il a dépassé les espérances des plus optimistes et a fait rentrer sous terre les prophètes de malheur. Ne perdons pas de vue toutefois l'autre grande œuvre, la canalisation des rivières des Français et de l’'Ottawa, qui ne contribuera pas peu à notre richesse en nous assurant le gros lot du commerce de l'Ouest.
Une crise financière d’une extrême gra.
vité sévissait à cette époque. Le pays était
inondé de denrées américaines. l’agriculture dépérissait faute de consommateurs, les manufactures se fernaient l'une après l'autre, le travail chômait partout. À Ottawa, les sowp kilchens où l'on distribuait gratuitement de la soupe, du pain, de la viande, s’étalaient à presque tous les coins de rue. Les ouvriers se formaient en légion sous les fenêtres du parlement demandant du travail ou du pain.
Onaeu tort de prétendre qu'ils étaient les instruments du parti conservateur ; c'était la faim qui les travaillait. Les autres villes n’étaient guère mieux partagées. Jamais je n'ai vu le spectre de la misère sous une forme aussi déchirante.
Le ministère Mackenzie s'avoua incapable de relever la situation, mais sir John Macdonald, qui était chef de l'opposition, cédant aux instances des hommes les plus compétents, se prononça énergiquement en faveur de la protection des intérêts manufacturiers et agricoles. Le 10 mars 1876, il proposa la résolution suivante qui fut re-
poussée par le ministère, mais qui devait
86 LÉ 38w FAUTEUIL
servir de base à la révolution économique qui allait s’opérer : ‘‘ Résolu que cette Chambre voit avec regret que Son Excellence le gouverneur-général n'ait pas été conseillé de recommander au parlement l'adoption d’une mesure pour la révision du tarif mesure qui non seulement allégerait la
stagnation commerciale dont parle le gra-
cieux discours du trône, mais qui offrirait encore de l’encouragement et une protection à nos industries chancelantes, ainsi qu'à nos produits agricoles.”
Les libéraux de Québec auraient dû accepter cette proposition, car la protection formait réellement partie de leur programme aux élections de 1872. M. Joly, M. Laurier, M. Jetté, M. Devlin (Montréal-Centre), M. Workman (Montréal-Ouest), M.
Richard (Mégantic), M. Pelletier (Kamouraska), M. Mercier, M. Fabre, nommé plus tard sénateur, leurs organes, le WVafional, l'Evénement, le Bien Public, étaient des
protectionnistes avoués. L'aveuglement de
parti les porta cependant, pour la plupart, à étrangler leur propre enfant.
M. Masson eut beau jeu à leur rappeler des déclarations que leurs alliés grits les forçaient d’avaler, et il faut lire sa réplique à sir Richard Cartwright pour voir avec quelle vigueur il les attaque, les dénonce, les confond. Toutes ces déclarations peuvent se résumer dans l'opinion suivante du Bien Public, qui était publié par deux oracles libéraux : M. L. O. David, futur député de
Montréal-Est, et M. Ciéophas Beausoleil
aujourd’hui député de Berthier (1) :
“ Les résolutions adoptées à une grandé assemblée de fabricants, qui a eu lieu à Toronto, demandent que le tarif soit élevé à 20 pour cent sur tous les articles venant d’Angleterre et d'Irlande, qui peuvent être fabriqués en Canada, et que sur tous les articles venant des Etats-Unis et d’autres pays, le Canada devrait imposer des droits égaux à ceux qu'on impose sur les produits canadiens allant aux
(1) M. Beausoleil publia même une brochure en faveur de la protection sous la rubrique : Xéforme du tarif canadien.
EE
Etats-Unis et dans d’autres pays étrangers.
Nous acceptons ces résolutions et nous n’hésitons pas à dire qu’elles devraient être le programme de tout gouvernement ayant à cœur la prospérité du pays. C’est ce que tout le monde demande à l'exception de certains hommes théoriques qui sacrifient la pratique à la théorie. L'honorable M. Mackenzie a heureusement dit que le tarif serait modifié dans l'intérêt du Canada, et nous sommes sûr qu'il tiendra parole.”
Le Bien Public se nourrissait d’iliusions et en mourut à la peine. Ses deux rédacteurs ne tardèrent même pas à faire le plongeon, sacrifiant la pratique à la théorie.
M. Masson ne se contenta pas d’une charge
vigoureuse contre l'ennemi : il formula une
profession de foi économique que tout le
parti conservateur pourrait encore signer.
À ceux qui prétendent que les intérêts de l'agriculture diffèrent de ceux de l’industrie, comme s'ils n'étaient pas les parties organiques d'un même corps, il leur servit la
réponse que voici :
‘ On a dit que les cultivateurs sont opposés à la protection; moi je représente une circonscription rurale et la Chambre se rappelle que j'ai présenté des requêtes signées par des électeurs appartenant aux deux partis politiques opposés dans mon comté, et demandant un tarif protecteur, non seulement pour les manufactures, mais aussi dans l'intérêt de l'agriculture. Ces requêtes comportaient qu'aussi longtemps que nous aurons sur nos frontières un pays qui exclura de ses marchés nos produits manafacturiers et agricoles, il est du devoir impérieux du gouverne. ment d'adopter une politique de protection contre les Etats-Unis. Comme je viens de le faire remarquer, cette requête était signée par des hommes professant des opinions politiques opposées, et je dirai à la Chambre que les libéraux qui l'ont signée, n'ont pas comme quelques membres de ce Parlement, changé leurs idées pour s'astreindre aux exigences de parti, mais qu'ils sont disposés à maintenir leurs principes et à demander la protection à
ce gouvernement où à n'importe quel gou-
LR.
vernement au pouvoir. Ils comprennent que les intérêts de l’industrie et de l’agriculture sont identiques; ils comprennent que l’agriculture prospérera davantage s’il s'établit dans tout le pays des villes et des villages manufacturiers, qui fournissent des consommateurs à proximité et des marchés sur lesquels le cultivateur vendrait tous les petits produits qu'il exploiterait avec avantage sur sa ferme.
‘“ Demandez à n'importe quel cultivateur s'il préfère que sa ferme soit près d’une grande ville comme Montréal par exemple, plutôt qu’à trente milles de distance et il répondra de suite qu'il considère comme très avantageux d'être à proximité d'un marché.
Les électeurs de mon comté croient que par la protection les beaux pouvoirs d’eau de notre pays seraient utilisés pour les fins manufacturières, que cela nécessiterait une plus grande demande de main-d'œuvre, créerait
parmi nous un marché réellement national, et
leur exempterait les frais de transport de leurs produits aux marchés étrangers.” La crise financière continuant ses ravages,
sir John Macdonald proposa à la session suivante—le 3 mars 1877—une résolution encore plus accentuée-que celle que l’on a déjà lue : ‘ Que cette Chambre regrette que la politique financière du gouvernement augmente le fardeau des charges publiques sans procurer comme compensation aucun avantage aux industries canadiennes; et, de plus, que cette Chambre est d'opinion que le déficit dans le revenu devrait être comblé en réduisant les dépenses, et au moyen d’un tarif qui protégerait et favoriserait les industries agricoles, minières et manufacturières du Canada ”
Cette proposition provoqua un débat énorme. On compta par douzaines les députés qui portèrent la parole. Plusieurs firent des discours remarquables, notamment M. Colby, député de Stanstead, devenu depuis président du Conseil Privé. Les élections générales approchant, chacun sentait que le tarif serait le grand cheval de bataille, l'enjeu du pouvoir. L'opinion publique ne s'émiette pas
en général au jour du scrutin sur plusieurs
questions ; elle se concentre sur la question
saillante, absorbante. Voilà pourquoi il est
si important pour les partis de trouver un bon cri de guerre.
Avec son ardeur ordinaire, M. Masson se jeta dans la mêlée. Piqué au vif, l'ennemi rugissait sous le coup de ses traits incisifs, mordants. Aussi répondait-il à ses reproches, ses accusations, ses sarcasmes, par un feu nourri d'interruptions que l'orateur savait relever avec un art admirable. Cette fois encore, M. Masson ne se contente pas d’attaquer, de critiquer, tâche toujours facile ; il se place plus haut, il indique les remèdes à prendre pour surmonter la crise.
“ Le ministre des finances (sir Richard Cartwright) prétend. dit-il, que la crise n’est que temporaire et que la prospérité reviendra avant lonvtemps. Et quel moyen prendil pour soulager la nation qui souffre ? Se propose-t-il de réduire les dépenses départementales, de ramener un peu d'équilibre entre les dépenses et les revenus du départe
ment des postes ? Non; il nous informe, dans
lonnons notre pays de chemins de fer qui
feront la fortune des générations futures ; nous avons entrepris le grand chemin de fer du Pacifique dont plusieurs d'entre nous ne verront pas le complet achèvement, mais dont les enfants et petits-enfants devront profiter ; n'est-il pas juste qu'ils en paient les frais? Si tel est le cas, la question devient de facile solution; car si nous ne sommes que quatre millions pour contracter la dette, nous serons dix millions pour la payer
“ Je ne puis admettre avec le ministre des finances que le rôle du gouvernement, dans la difficulté actuelle, soit de se croiser les bras et de dire à la nation : “ Le patient est fort et vigoureux: il se guérira bien tout seul; laissons-le faire.” Ce n’est pas ainsi que raisonnaient les législateurs d'Angleterre. lorsque la protection mettait leur pays en état d'écraser la concurrence étrangère dans presque toutes les parties du globe. Ce n'est pas ainsi que raisonnait le grand Napoléon, lorsque au moyen de la législation il créait l'im-
portante industrie sucrière. Ce n'est pas ainsi
er
que raisonnait Colbert, lorsqu'il légiférait sur les questions commerciales et industrielles.
Ce n'est pas ainsi que raisonnait un de nos hommes les plus distingués, (sir A. T. Galt) légal du ministre actuel, lorsqu'il établissait le tarif éminemment protecteur de 1858. Et quels ont été les résultats de cette politique éclairée ? Quel a été le résultat du tarif de 1858? Les manufacturiers d'Angleterre se sont récriés ; ils se sont dit que c'était la ruine du système colonial au moyen duquel les colonies devraient être le débouché naturel des produits manufacturés de la mère-patrie, et la mère-patrie, le débouché de la matière brute produite par les colonies. Les Etats-Unis, à leur tour, se sont plaint, dès 1862, de ce qu’au moyen de cette protection leurs propres villes sur les frontières et sur les lacs se dépeuplaient, que les ouvriers et les arti ans de
Rochester et de Chicago désertaient leur pays
pour les manufactures du Canada.
“ Si tel est le cas, si tel a été le résultat dans le passé, pourquoi ne l’obtiendrions-nous pas aujourd’hui ? Pourquoi le ministre des
Itat
D us
aes
finances ne ferait il pas comme ses prédécesseurs ? Pourquoi ne met-il pas l'épaule à la roue ; nous verrons alors si un gouvernement ne peut être plus utile à nos industries ‘“ than the fly on the wheel” comme il le prétend lui-même.”
Ce discours ne trouva pas d’écho sur les banquettes ministérielles. Doctrinaire encrouté, M. Mackenzie persista à refuser la protection que le pays demandait. Beaucoup de ses meilleurs amis firent vainement des instances pour l'engager à hausser le tarif à 20 pour cent. N'’avait-il pas dans un voyage en Ecosse (1875), où il fut reçr avec tous les honneurs qui lui étaient dûs (1), arboré le drapeau libre-échangiste ? Sir Richard Cartwright aurait été disposé, paraît-il, à mettre
de l’eau dans son vin, mais M. Mackenzie
(1) .M. Mackenzie a réuni en un volume les discours qu’il prononça en Ecosse. Iis sont fort intéressants, et l’on s'étonne de voir autant de poésie, éveillée probablement par les souvenirs du pays natal, chez un homme aussi positif. A-t-il voulu faire oublier là-bas ce qu’il nous avait dit ici de désagréable? Il parle des Canadiens-français dans les meilleurs termes Depuis sa défaite,
M. Mackenzie a publié les discours de son ancien chef, l'honorable George Brown.
resta inflexible. Les mânes de Cobden et de Bright n'ont rien à lui reprocher. Talleyrand disait un jour : ‘“ Je connais quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus d'esprit que Napoléon, c'est tout le monde.” M. Macken- Zie n'a pas compris cette vérité. Îi a voulu avoir raison contre tout le monde. De là sa chute.
Si les ministres firent la sourde oreille, en revanche les électeurs acceptèrent avec empressement le salut que leur offraient les conservateurs. Plusieurs élections causées par des ministres où des députés qui voulaient se caser, furent autant de désastres pour le cabinet libéral. M. Pelletier ayant été nommé ministre de l'agriculture et sénateur, fut remplacé comme député de Kamouraske par mon regretté ami, M. Charles Roy. Celui-ci fut conduit au parlement en triomphateur, au bruit des fanfares, aux lueurs des flambeaux. M. Fournier ayant quitté le ministère pour la Cour suprême, feu l’honorable Dr Blanchet s'empara de sa succession.
Le Dr Paquet ayant passé des Communes au
Sénat, M. Cuthbert obtint d'emblée le mandat de Berthier. Après plusieurs luttes, M. P. B. Benoit, le meilleur représentant que l'agriculture pouvait avoir, réussit à triompher des sacs d'écus de M. Jodoin, dans le comté de Chambly. Ila quitté la Chambre pour devenir surintendant du canal Chambly, charge qu'il remplit avec une rare compétence. Aux Deux-Montagnes, M. C. A. M. Globensky avait terrassé M. Wilfrid Prévost, aujourd'hui membre du Conseil législatif. D'autres se morfondent pour rester au parlement : lui n'y passa que quelques jours et s'empressa de rentrer au manoir du Plateau des Chênes. Jusqu'à M. Laurier qui, devenu ministre du revenu de l'intérieur (1877), fut battu dans la patrie de l'Enfant terrible, dans” le château fort de Drummond et Arthabaska, qui deux fois auparavant l'avait élu pour son député. On dit qu'il pleura le soir de sa défaite, mais les électeurs de Québec-Est séchèrent bientôt ses larmes. M. Masson prit part à cette victoire et à bien d'autres.
Les ministres avaient beau donner des dîners,
LE
3 8me
les moins clairvoyants pouvaient lire leur Mané, Thecel, Pharès à travers les fumées du festin. M. Mackenzie débuta avec une majorité de cent voix, il ne lui en restait plus que 42 quand'‘il en appela au peuple.
Mais on ne se dépense pas impunément avec autant d’ardeur. Les médecins ordonnèrent à M. Masson un voyage en Europe, et il était de l’autre côté de l'océan quand le canon du 17 septembre 1878, arrachant M. Mackenzie à ses illusions, annonça une immense victoire conservatrice. M. Masson n'avait connu jusque là que des élections par acclamation dans le comté de Terrebonne— en 1867, 1872 et 1874—; ses adversaires crurent qu'ils auraient plutôt raison de lui en son absence, mais leur candidat, M. Longpré (1), ne put recueillir que 181 suffrages contre 1194. M. Masson revint au pays à temps pour assister sir John Macdonald dans l’organisation du cabinet.
(1) M. Longpré a occupé dans ces dernières années les fonctions de protonotaire à Montréal, et ilest mort voilà quelques mois. C'était un homme de mérite. Il collabora à l’Union Nationale et à la 7/ibune de M. David.
Nommé ministre de la milice, le 19 octobre, M. Masson s'appliqua à mettre en pratique ce qu'il avait prêché : la protection de l’industrie indigène. D'énormes sommes d'argent passaient jusque là en Angleterre pour l’achat des habillements militaires, de la poudre, des cartouches, etc. Tout cela se fabriqua ici par la suite, mais pour comprendre combien cette idée était méritoire, il faut savoir avec quelle difficulté on parvint à la mettre à exécution. Dans la pratique, ces effets militaires ne se fabriquent pas comme les imarchandises fournies à la population civile, et c'est seulement après beaucoup de travail, de désappointements, de soins, que l’on est parvenu à obtenir l'état satisfaisant actuel.
M. Masson n'était pas suffisamment rétabli, cependant, pour pouvoir donner la mesure de sa valeur. Le 16 janvier 1880, il quitta même le poste illustré par Cartier pour devenir président du Conseil Privé, en attendant sa retraite définitive. Il fut remplacé comme ministre de la milice par sir
Alexander Campbell, puis par sir Adolphe
Caron, qui remplit encore avec distinction cette charge importante. On sait le reste.
Le 33% fauteuil cessa donc de faire du bruit, s'il continua de jouir d'une haute considération. M. Masson ne porta la parole, en effet, qu'à de rares intervalles. Une fois —le 21 janvier 1881—cétait pour défendre le Dr Duchesneau, ancien préfet du pénitencier de Saint-Vincent de Paul, que le gouvernement avait cru devoir révoquer. Le docteur est un libéral ardent, mais il votait pour M Masson, que beaucoup d'adversaires politiques ont, au reste, toujours appuyé.
Influence d'un beau nom dignement porté et d'une grande fortune qui a souvent servi à ceux qui n'en avaient pas.
M. Aldéric Ouimet qui n'avait pas les mêmes raisons d'être miséricordieux, avait amené la déchéance du Dr Duchesneau. Le pénitencier se trouve dans le comté de Laval, or M. Ouimet se plaignait que le docteur était un adversaire violent, que le triomphe conservateur de 1878 n'avait pu amollir ou
désarmer, que ses antipathies politiques se
on traduisaient en persécutions et en conspira-
tions contre les employés bleus, et qu'il exerdu çait le patronage pour des fins personnelles Si- et politiques. Le député de Laval alla jusen qu'à sécrier: “Le Dr Duchesneau s'est -le mêlé à toutes les luttes de 1878 et même de le 1876, lors de l'élection de l'honorable M. Lan- flamme comme ministre de la Justice. En U- 1878, si je n'ai pas été jeté dans le Saint-Lau- Le rent avec le candidat pour Jacques-Cartier, ait M. Girouard, et ses amis, ce n'a pas été la es faute des employés du pénitencier de Saint-
. Vincent de Paul, agissant au vu et su du Dr
Duchesneau qui était présent à l'assemblée.” Menacer un adversaire de lui faire prendre un bain dans le fleuve pour l'empêcher de pérorer, c'est un procédé, on l’avouera, un peu brutal, très peu libéral. Jusqu'où peut mener l'aveuglement de parti !
Cette accusation excessivement grave ne fut démentie ni par M. Blake, ni par M. Laurier, ni par M. Huntington, qui prirent la défense de M. Duchesneau. Pourtant elle valait
bien la peine qu'on s'y arrêtât. M. Masson
106 LE 38m FAUTEUIL
allégua que l'ancien préfet avait opéré de grandes réformes au pénitencier, qu'il n'avait pas été traité comme quelques-uns de ses prédécesseurs relevés de leurs fonctions avec une gratification annuelle de $1,000, et que son salaire avait cessé le jour de sa destitution. Heureusement que cet oubli du gouvernement a été réparé par la suite, lors du fameux règlement de la contestation de l'élection de Terrebonne. Le docteur aurait eu
une bonne part du gâteau des $3,800 |
Le vétéran conservateur de la province, M. Jean-Baptiste Daoust, qui paraît avoir obtenu le mandat des Deux-Montagnes par bail emphythéotique (1), raconta certains faits peu glorieux pour l'administration libé-
(1) M. Jean-Baptiste Daoust fut élu député des leux-Montagnes voilà 36 ans, en même temps que M. François Bourassa, député de Saint-Jean. Ce sont les deux plus anciens députés français. Sir John Macdonald qui fut élu en 1844 peut seul réclamer l'ancienneté. J'ai fait avec M. Daoust la campagne de Napierville, décembre 1890, et il luttait encore avec l'ardeur : des premières années C'était la 61ème élection à laquelle il prenait part pour le compte des amis. De jolis états de ser-
vice !
rale. En 1874, il remplissait les fonctions de sous-préfet du susdit pénitencier, quand, un bon jour, M. Laflamme, qui était député de Jacques-Cartier, le mande à Montréal pour “s'entendre avec lui.” Ce que signifait ce mot diplomatique est facile à deviner. M. Laflamme voulait tout simplement enjoindre à M. Daoust d'appuyer la candidature de M. Wilfrid Prévost dans le comté des Deux-Montagnes. M. Daoust s’y refusa carrément. De là menace de M. Laflamme, menace indigne d'un futur ministre de la justice. “ Vous êtes entre nos mains, dit-il, et si vous n'accédez pas à la demande que je vous fais, vous pourrez être destitué.” M. Daoust, scandalisé de ce langage, répondit que ce n'était pas une raison suffisante pour l’engager à soutenir M. Prévost qu'il avait toujours dénoncé, sauf sans doute quand celui-ci jura fidélité à sir George Cartier en 1872. ‘“ Tout surpris, ajouta M. Daoust, je consentis de parcourir le comté pour voir si nos amis politiques étaient décidés de com-
battre à outrance le gouvernement Macken-
Lu. 2
108 LE 38m FAUTEUIL
zie, et je dus faire rapport qu'ils ne voulaient pas de M. Prévost. Cela me valut d'être destitué peu après, quoique je ne me sois jamais mêlé de politique, pendant que j'étais en charge.” M. Daoust confirma tout ce que l'on avait dit de la participation active du Dr Duchesneau dans les élections alors qu'il était préfet.
Une réflexion de M. Masson provoqua une réponse de sir Hector Langevin, qui mérite d'être recueillie. “ Je saisirai cette occasion,” dit le ministre des travaux publics, “ pour dire à l'honorable député de Terrebonne que la politique du gouvernement, relativement aux employés nommés par nos adversaires, est la même que celle qui existait lorsqu'il faisait partie du cabinet. Nous ne nous départirons pas de cette ligne de conduite. Nous l'avons maintenue l’autre jour contre le désir de plusieurs de nos amis. Tant que les employés se conduiront comme ils doivent le faire, ils ne seront nullement inquiétés, quelque soit le parti qui les ait nommés. Je pense que
les documents montreront à la Chambre que
la politique est absolument étrangère à la détermination prise par le gouvernement.”
Je n'ai pas à me prononcer sur le mérite de la destitution du Dr Duchesneau, n'étant pas juge des accusations portées contre lui, mais j'approuve de tout cœur les déclarations du ministre des travaux public. Laissons à nos voisins l'application de la doctrine barbare empruntée au Wæœ victis des Romains, et
inaugurée par le président Jackson : Aux
vainqueurs les dépouilles !
Un bon jour, M. Masson quitta le 38"° fauteuil pour aller siéger dans une chambre moins agitée, moins passionnée, où fleurissent l’âge mûr et les barbes argentées. On n'y peut entrer qu'à trente ans, tandis qu'il suffit d'être majeur pour prendre place à la Chambre des communes.
Le 8 février 1883, cinq sénateurs pénétrèrent dans cette noble enceinte : John O'Donohoe, qui a adoré et brûlé tour à tour les mêmes dieux; John Schultz, futur lieutenantgouverneur du Manitoba, célèbre par ses dé-
mêlés avec Riel dans la révolte de 1869-70
pu
110 LE 38m FAUTEUIL
et par son évasion de prison; Louis Robitaille, qui tenait le lit chaud pour son frère, le lieutenant-gouverneur de Québec ; Joseph Burr Plumb, un idolâtre de sir John Macdonald, un parleur intarissable, qui a dû se trouver bien dépaysé dans une Chambre où l'on aime si pe à parler ou à entendre parler; et Louis François Roderick Masson. Celui-ci avait été nommé cependant plusieurs mois auparavant, le 30 septembre 1882.
À peine installé, l'honorable sénateur des Mille-Isles eut à se défendre contre MM.
Bellerose et Trudel qui se plaignaient à chaque session que le Sénat était négligé au point de vue national, que sur les trois ministres français de la province de Québec, aucun n'appartenait au Sénat, bref que l'influence française souffrait de cet état de choses. Leur grief a été si souvent ressassé que l'on aimera à savoir ce que M. Masson put leur répondre :
“ J'approuve en grande partie ce qui vient d'être dit par l'honorable représentant de Salaberry (M. Trudel). Avec une confédé-
LL? mere qumerae ver pnrrmnanmansngeagnanat nn enr apnée rene on, a
nt
ie
LOUIS FRANÇOIS RODERICK MASSON Ru
ration telle que la nôtre, je crois que l'élément français devrait être représenté autant que possible dans les deux branches du parlement. Nous avons droit au libre exercice de notre langue, et ce fait doit nous amener à la conclusion—et ce n'est pas une conclusion extrême—que notre langue doit être comprise, que nous devons être compris du président de cette Chambre, et des ministres qui représentent le gouvernement. Il ne serait pas raisonnable, seion moi, de pousser plus loin nos prétentions, de soutenir par exemple qu’en toute circonstance, qu'il soit ou non de l'intérêt du pays, nous devons avoir un ministre français dans cette Chambre et trois autres de notre origine à la Chambre des communes. J'affirme qu'il nous est absolument indifférent qu'il y ait un sénateur français ministre, ou qu'il y en ait deux ici et deux à la Chambre des communes, ou qu'il y en ait un ici et trois dans l'assemblée populaire. Tout ce qui nous importe c’est que notre langue soit respectée et comprise, et que notre nationalité ait une part raisonnable d’in-
112 LÉ 38m K# AUTEUIL
fluence. J'ai étudié la question dans ces dernières années, et je n'ai pu trouver que l'influence française ait diminué au Sénat parce qu'il n'y a pas dans le gouvernement un sénateur de notre origine. Le président de cette Chambre parle français facilement et peut décider toute question d'ordre dans notre langue quand nous l'exigeons, et nous avons un ministre (sir Alexander Campbell) qui peut répondre à l'honorable représentant de Lanaudière (M. Bellerose) dans sa propre langue surtoute question politique, si besoin est. N'est-ce pas une coïncidence singulière que les deux honorables messieurs qui ont entrepris de revendiquer les droits de l'élément français aient porté la parole en anglais ? Pour être logiques ils auraient dû s'exprimer en français.
“ Je dois dire que je suis responsable en premi: lieu de la formation de la section française du cabinet en 1878. À mon retour d'Europe, sir John Macdonald me demanda de me charger de cette rude tâche. Te n'avais
pas à examiner si le Sénat ou la Chambre des
Communes devait avoir une représentation particulière, mais il me fallait étudier soigneusement les meilleurs moyens pour sauvegarder l'intérêt général dans l’organisation de cette partie du cabinet. Je ne veux pas dire qu'il r'y a pas de sénateurs français qui ne soient pas dignes d’être des ministres, loin de là.
Mais dans les circonstances il me fallait agir pour le mieux, et je crois que les recommandations que j'ai faites à mon honorable chef ont reçu l'approbation générale, si j'en juge par l'appui que nous avons obtenu quand j'étais ministre de la couronne.”
MM. Bellerose et Trudel furent-ils convaincus par ce langage? Aucunement. Presque à chaque session ils revinrent à la charge. La tombe s’est fermée depuis sur mon vieil antagoniste, le représentant de Salaberry, mais tant que M. Bellerose sera là, on peut être sûr que le dernier mot n'est pas dit sur la représentation de l'élément français dans le cabinet. Je ne suis pas prêt à déclarer qu'ils ont toujours eu tort. Il n’est pas in-
dispensable qu’il y ait constamment des :ni-
nistres français au Sénat, d'un autre côté il ne faut pas paraître les éliminer systématiquement. Si le Sénat a sa raison d'être comme:
élément modérateur et comme réviseur des actes législatifs des Commünes (1), donnonslui toute la force et tout le prestige possible. Nous ne comptons que deux sénateurs qui soient membres en même temps du Conseil législatif, les honorables MM. de Boucherville et Ross. M. Masson eut aussile même honneur. Le 27 mars 1884, il remplaça feu l'honorable Eustache Dostaler qui représentait la division de Lanaudière. Il prit la parole pour défendre sa propre nomination et le principe du double mandat, et pour combattre
(1) Storey, le célèbre commentateur de la constitution américaine, dit que le Sénat est le grand régulateur, le balancier du gouvernement. Ilest juste cependant d'admettre que le Sénat américan a des pouvoirs beaucoup plus étendus que le nôtre. Ses membres choisis par les législatures d'Etat, ne sont pas nommés à vie mais pour six ans, ils se renouvellent par tiers tous les deux ans. Ils prennent,.part à toute la législation fiscale. Ils ont le contrôle des affaires extérieures. Un traité est valide quand il est approuvé par le président et le Sénat. Ambassadeurs et consuls doivent être agréés par le Sénat. C'est aussi lui qui accepte le cabinet du
président.
ans.
rôle
uvé
ent
du
le projet de loterie conçu par le curé Labelle au bénéfice de la colonisation. Quand M.
Mousseau quitta les affaires pour devenir juge, la tâche de constituer le cabinet fut offerte à M. Masson, mais il crut devoir refuser pour des raisons personnelles. Elle fut ensuite dévolue à l'honorable J. J. Ross.
En revanche, M. Masson accepta la succession de l'honorable Théodore Robitaille, à l'expiration de son terme d'office comme lieutenant-gouverneur. On sait que M. Robitaille, un politique expert, avait remplacé M. Letellier. M. Masson eutra en chargele 4 octobre 1884.
Malheureusement l’état de sa santé re lui permit pas d'occuper longtemps ce poste distingué. Au mois de septembre 1887, il partit pour l'Europe et se rendit jusqu'à Rome où il fut reçu avec une pompe digne d'un prince. Durant son séjour à la Ville Éternelle, il eut une longue entrevue avec Sa Sainteté Léon XIII, et ceux qui savent ce qui se passe, méme à la chancellerie romaine, n'hésitent pas à dire que M. Masson
régla réellement la question des biens des
Jésuites. A la suite de ce voyage, il reçut la distinction de commandeur de l'Ordre de de Saint-Grégoire le Grand.
S'il avait eu à choisir son successeur, auraitil pu désigner un homme plus capable, plus honorable, plus expérimenté, ayant plus de titres, que Son Honneur M. Angers, qui quitta la magistrature pour venir régner à Spencer Wood? Ce n’est pas la seule, mais c’est l’une des plus éclatantes réparations du coup & stat,
Après sa démission, M. Masson revint, non pas au n° 38, mais à son ancien fauteuil de la chambre haute, rendu vacant par la mort de notre millionnaire canadien, M. C.Ss. Rodier, le successeur du regretté M. Rolland qui, après avoir atteint le faîte de son ambition, lui ancien apprenti typographe à la Minerve, ne vécut même pas assez longtemps pour pouvoir prendre son siége. Si vos non vobIS.
Encore veuf le 38° fauteuil !
En quelques années, le 38"° fauteuil avait vu deux hommes importants y passer. Qui allait le convoiter ? C'est la question que je me posais quand M. Coursol me demanda s’il me serait agréable de l'avoir pour voisin. Je n'hésitai pas à lui dire que je ne pouvais désirer meilleure compagnie. Le député de Montréal-Est avait siégé jusqu'alors en arrière de moi, avec son collègue, M. H. Gault, qui, lui aussi, hélas ! à payé son tribut à la mort.
Le N° 38 allait donc revoir de beaux jours.
M. Coursol n'était pas un brillant orateur, mais il avait une parole facile, convaincue, nerveuse, pleine de feu. Il s’exprimait à ses heures, tout comme il aurait fait une charge
à la tête des Chasseurs canadiens. Ses électeurs étaient sa grande préoccupation. Il les portait haut dans son cœur. Ils avaient beau l’accabler de suppliques, il ne s’en plaignait pas trop. Gare à ceux qui le contredisaient quand leurs intérêts étaient en jeu. Il eut toute une altercation, plusieurs même, avec l'honorable Mackenzie Bowell, auquel il reprochait de ne pas donner de promotion à des employés de la douane. I] finit par gagner son point.
Si irrespectueuse que puisse être la comparaison, cela me rappelait l'honorable Peter Mitchell—qui représentait à lui seul le troisième parti,un type |—-plaidant à chaque session en faveur d'une pauvre veuve dont la vache avait été éventrée par un train de l’Intercolonial. Il vit le succès couronner sa vaillance. Peu de veuves ont autant fait parler d'elles, et l’histoire ne mentionne pas une seule vache pour qui autant d'éloquence ait été dépensée.
En 1872, lorsque nous fûmes tous si con-
tristés de la déroute de Cartier, M. Coursol
Dn-
sol
avait offert à notre chef de le remplacer comme candidat à Montréal-Est, s’il voulait aller se présenter à Beauharnois, comté qui élisait de temps à autre des hommes importants. Cartier qui avait la tenacité du bouledogue et l'ambition de représenter un grand collège électoral, le plus grand du pays, s’y refusa obstinément. Waterloo eut une nouvelle édition. Provencher vengea Montréal-Est, mais Cartier, frappé au cœur, alla mourir en Angleterre de ce coup fatal.
Quoiqu'il en soit, M. Coursol n'ayant pu être candidat en 1872, le devint en 1878.
Tous deux nous renonçâmes à des charges publiques pour brûler nos premiers feux sur l'autel de la protection. Il remporta un triomphe éclatant, une majorité de 1892 voix.
Sa circulaire aux électeurs était réellement bien pensée. Souventes fois elle fut citée.
M. Coursol n'était plus à l’âge cependant où il pouvait espérer de jouer un grand rôle dans une carrière qui demande de si vastes études et un si long apprentissage. Rares sont ceux qui s'improvisent hommes d'Etat.
Né le 3 octobre 1819, il avait près de cinquante-neuf ans quand les électeurs de Montréal-Est lui confièrent leur mandat. Ilétait de bonne souche : son père, J. Coursol,un ancien officier de la Compagnie de la baie d'Hudson, avait exploré pendant de longues années les solitudes de l'Ouest. Sa mère était fille de M. Joseph Quesnel l’un de nos plus vieux littérateurs, un poète, un faiseur de comédies; en secondes noces, elle avait épousé le respecté M. C.S. Cherrier, qui fut si longtemps le modèle des avocats. Après avoir été admis au barreau en 1841, M. Coursol avait lié son sort à l’une des filles les plus accomplies du regretté sir Etienne Pascal Taché. Tous de beaux noms, noblement portés |
Si M. Coursol entra tard dans la politique, il s’en occupa au bénifice des autres.
Avant 1849, les élections qui duraient parfois des semaines, étaient gagnées à coup de pistolets,de bâtons ou de poings. Presque chaque lutte voyait tomber plusieurs têtes, couler le sang. M. Coursol n’hésita jamais à risquer sa peau. La Fontaine qui était le chef des pa-
triotes, pouvait compter sur lui comme sur
l'un de ses lieutenants les plus audacieux.
Quand les tories entreprirent de brûler sa
maison, M. Coursol était là pour protéger son chef, il tira même sur les assaillants et l’un deux, un jeune Mason, fut blessé à mort : ce
fut le signal de la débandade.
Avec des dispositions aussi belliqueuses, il n'est pas étonnant qu'il se soit par la suite occupé activement de la milice, qu'il ait formé le bataillon des Chasseurs canadiens, lors de l'affaire du “ Trent, quil en fut devenu le lieutenant-colonel, qu'il ait marché à la frontière, au premier coup de clairon, pour repousser l'invasion des féniens. Si j'avais eu à décider sa vocation, je l'aurais destiné au métier des armes. Son fils, le capitaine Coursol, l'un des principaux officiers de l’école militaire de Saint-Jean, a hérité de son ardeur militaire.
Pendant plusieurs années, M. Coursol se laissa élire comme échevin pour le quartier Saint-Antoine, où il avait des intérêts considérables. Nommé en 1848 coroner conjoint pour le district de Montréal, ses connaissances
122 LE 38m FAUTEUIL
légales lui valurent plus tard d’être fait juge des sessions de la paix. C'est en cette qualité qu'il rendit une décision qui eut un retentissement extraordinaire, et qui faillit soulever une diffculté internationale.
Reportons-nous à l'époque de la guerre du Nord et du Sud. Le 19 octobre 1864, vingt à trente sudistes, la plupart originaires du Kentucky, commandés par le lieutenant Bennet H. Young, de l’armée confédérée, pénètrent à Saint-Albans, petite vil! de l'Etat du Vermont, dans le but de s rer des valeurs des banques. Chicago avait été leur point de ralliement. Ils donnent pour prétexte qu'ils veulent se venger des atrocités et des déprédations commises par les armées de Grant, Butler, Sherman, et notamment par les troupes de Sheridan dans la vallée de Sherrandoah. Rarement l’on a vu coup plus hardi. De bonne heure dans l’aprèsmidi, Young, qui agissait comme leur chef, s'écrie, du haut du balcon de l'American House, à un groupe d’une dizaine de yankees :
“ Messieurs, je suis officier dans l’armée con-
fédérée ; j'ai été envoyé ici pour m'emparer de la ville, et je vais le faire; je flambe la cervelle au premier qui offre de la résistance.” Young fait briller deux revolvers pour montrer qu'il esi sérieux. Son auditoire est capturé et conduit au parc par ses associés qui sont là pour lui prêter main forte. Pendant cette manœuvre, cinq d'entre eux se rendent à SZ. Alban's Pank, la ferment à clef pour mieux la piller, font prisonnier le payeur Cyrus Newton Bishop, et lui appliquant des revolvers sur la gorge, le forcent de leur livrer $70,000 tant en espèces qu’en billets de banques. lui font même jurer de ne rien divulguer. Martin A. Seymour, commis de la banque, est traité de la même façon. A la porte les attendent vingt-cinq à trente de leurs compagnons à cheval : ils s'étaient emparés de ces montures dans les écuries de la ville ou en dételant des chevaux de passage. Le butin pris, ils se mettent en route pour la frontière canadienne au milieu d’une volée de coups de pistolet. Les autorités de Saint-Albans leur courent sus, et deux jours
Fée
124 LE 38n FAUTEUIL
après, la plupart sont arrêtés dans des granges ou dans des hôtels à Stanbridge, à Waterloo, à Farnham, etc. Ils ne font aucune résistance, on retrouve sur eux presque tout l'ar- | gent qu'ils ont enlevé, argent qui est déposé entre les mains de M. Guiilaume Lamothe, chef de police de Montréal.
Amenés en cette ville sous l'accusation d’avoir volé la banque de Saint-Albans, en violation du traité d’Ashburton, ils sont traduits devant le juge Coursol. Ils étaient quatorze : Samuel Eugène Lackey, Squire Turner Teavis, Alamanda Pope Bruce, Charles Moore Swager, George Scott, Bennett H.
Young, Caleb McDowall Wallace, james Alexander Doty, Joseph McGrorty, Samuel Simpson Gregg, Dudley Moore, Thomas Bronsdon Collins, Marcus Spurr et William H. Huicñinson. Pour la plupart jeunes gens de bonnes familles, ils deviennent les lions du jour, la cause susdite étant très populaire à Montréal. Aussi leur procès cause un retentissement immense, quelques-uns des plus fameux avocats y figurent. L’honorable M.
Abbott, M. Laflamme et M. Kerr les défendent ; M. Bernard Devlin et l'honorable Edmonds, du Vermont, représentent les autorités américaines. M. Johnson, maintenant juge en chef de la cour supérieure, et le regretté Edward Carter occupent pour la couronne.
La banque de Saint-Albans avait en outre deux avocats, MM. Sowles et Edson.
Rien de plus curieux que les témoignages volontaires offerts par les prisonniers. Leur haine du Yankee s’exhale à chaque ligne.
Nous ne devons aucune allégéance, disent-ils tous, au gouvernement des Etats-Unis, mais bien aux Etats Confédérés d'Amérique. Tout ce que nous avons fait l’a été sur l’ordre d’un officier de l’armée confédérée. Nous n'avons violé ni la loi du Canada, ni la loi de la Grande- Bretagne. Charles Moore Swager jure que “ comme soldat, c'était un devoir de harasser et d’embarrasser l’armée et la marine Ges Etats-Unis, d'entraver et de détruire son commerce, de capturer ses villes et cités, et de s'attaquer de toute manière à un gouvernement qui cherche notre destruction. ” Ala-
ET
manda Pope Bruce articule ainsi son grief :
‘ J'ai perdu des parents dans la guerre, un cousin a même été brutalement massacré au camp Douglas, alors qu'il était sans armes, et qu'il n'avait fait aucune provocation. Le pillage et les cruautés yankees sont sans parallèle, et l'attaque de Saint-Albans n'est qu'une légère vengeance.” Passons à M.
Samuel Eugène Lackey : ‘“ Je suis soldat dans l’armée confédérée, j'ai été fait prisonnier au camp Douglas, mais je me suis évadé grâce à la vénalité de ces vaillants yankees, un peuple qui fait la guerre pour piller, et qui est surtout brave quand il massacre les femmes et les enfants.” Marcus Spurr s’est aussi sauvé des mains des yankees, et ne les aime pas davantage. Il trouve moyen de faire un jeu de mot : ‘‘ J'ai été enfermé dans une bastille yankee, mais j'ai pu fuir en achetant un “ pay triot yankee. ” De toutes, la déposition de Thomas Bronsdon Collins est la pius piquante. J'en citerai quelques lignes : “ Je ne dois aucune allégéance aux soi-disant Etats-Unis ; je suis un étranger et un enne-
mi public du gouvernement yankee. Les yankees ont arraché mon père au foyer de sa famille et l'ont emprisonné à Camp Chase où ses souffrances ont affaibli son esprit et son corps, et mon grand-père a été banni du Kentucky par le brutal Burbridge. Ils ont volé des nègres et les ont forcés de combattre pour eux, pendant que leurs femmes et leurs enfants crevaient de faim... Je demande qu'on me rende l'argent qu'on m'a enlevé et qu'on me donne la liberté, puisque je n'ai violé aucune loi du Canada ou de la Grande- Bretagne. Si j'ai pris part au sac des banques de Saint-Albans, c’est qu’elles étaient des institutions publiques, et qu': je ne pouvais atteindre les yankees par un endroit plus sensible que le gousset. Je ne me soucie pas du butin, sauf pour faire du mal aux ennemis de mon pays. Les soldats fédéraux sont achetés à $1000 par tête, et la prise de $200.,000 représente la destruction de 200 de ces soldats. J'ai cru en conséquence qu'une pareille expédition paierait... Je suis prêt à
subir les conséquences de mes actes, car si je
suis livré aux bouchers yankees, mon gouvernement peut venger sinon protéger ses soldats. ”
Après une enquête d'une couple de semaines, les sudistes demandèrent un ajournement d’un mois afin de communiquer avec les autorités confédérées pour compléter leur défense. Le juge Coursol crut que refuser leur requête serait un déni de justice, et la cour s’ajouïna au 13 décembre. “ On a parlé, dit-il, de pression, mais je puis dire que ni faveur ni sympathies n'ont jamais influencé mon sens de la justice depuis que je siége sur ce banc, et je suis convaincu que mes concitoyens ne me refuseront pas ce témoignage. ”—“* Nous sommes parfaitement rassurés sur ce point,” observa M. Kerr.
A la reprise de l'enquête, chacun se demandait ce qui allait arriver, quand M. Kerr souleva le point que M. Coursol n'avait pas juridiction pour décider le procès. Il préten-
dit que le cas était régi par l'acte impérial,
et que, pour être valide, l'arrestation des sudistes aurait dû être faite en vertu d’un
mandat signé par le gouverneur - général.
M. Coursol fut de cet avis, motiva longuement sa décision, et ordonna l'élargissement des prisonniers. M. Rose ayant soulevé une objection, M. Coursol répliqua :—“ C'est le devoir d’un juge anglais, quand il voit qu'il n'a pas le droit de retenir un prisonnier, de le mettre en liberté sur-le-champ. ” — ‘* Avec tout mon respect pour Votre Honneur, dit M.
Rose, je ne crois pas à la justesse de son jugement. "—"‘ Pas un mot de plus, ajouta M.
Coursol. Je connais l'étendue de ma responsabilité, et je suis tenu d’obéir aux dictées de ma conscience, sans égard aux influences,
aux sentiments et aux conséquences. ”
À peine élargis, cinq des sudistes furent arrêtés de nouveau à Québec, le 20 décembre, en vertu d'un mandat lancé parle juge Smith.
Ils furent ramenés à Montréal pour y subir un second procès,
Dans l'intervalle, la décision de M. Coursol
avait fait grand bruit : les journaux d'Europe et d'Amérique s’en émurent, il pouvait en ré-
sulter les plus sérieuses difficultés entre la
130 LE 38m FAUTEUIL
Grande-Bretagne et les Etats-Unis. M.
Coursol fut même suspendu de ses fonctions, mais, après une enquête tenue par M. Torrance, qui devint plus tard juge, il fut honorablement réinstallé.
Que cette décision ait été correcte ou non, il est certain que la popularité de M. Coursol n’en souffrit pas, elle ne fit même que s’accroître. Quelques années plus tard, ses concitoyens lui donnaient le plus beau témoignage de confiance qu’ils pussent lui offrir en l'élisant maire de Montréal à l'unanimité. Il se montra digne de la position, exerçant une large hospitalité envers les étrangers de distinction qui visitaient la ville; il eut ainsi l'honneur de recevoir lord et lady Dufferin.
En 1272, il était fait président de la société Saint-Jean-Baptiste, charge qui a été remplie tour à tour par les Duvernay, les Morin, les Cartier, les Dorion et les Chauveau. C'est sous sa présidence, car il fut élu quatre années durant, qu’eut lieu la grande fête nationale du 24 juin 1874, alors qu’une cinquantaine de sociétés canadiennes-françaises des Etats-
ats-
Unis vinrent célébrer avec nous la fête de la patrie. De spectacle plus touchant je n’en ai pas connu. Je marchais dans la procession aux côtés d’un vieux patriote d'Ottawa, le regretté M. Isidore Champagne, père de l’estimable curé de la Pointe Gatineau.
M. Champagne portait une vénérable relique, un drapeau tout en loques, un drapeau des miliciens de 1775-76, de ceux-là même qui ont tracé la voie, en refusant de devenir yankees. Quand nous arrivâmes en face de l’église Notre-Dame, nous nous heurtâmes à une véritable mer humaine dont les fanfares dominaient à peine les joyeuses clameurs.
Ne se possédant plus de joie, les larmes aux yeux et dans la voix, M. Champagne me dit : “Mon jeune ami, je puis mourir content, les Canadiens sont assez forts maintenant pour se faire respecter.” M. Coursol eut l’insigne honneur de présider toute cette fête, toute cette imposante réunion de frères. Je n'ai jamais vu d'homme plus heureux que lui ce jour-là. Il méritait ce bonheur.
Avec de pareils antécédents, il n’est pas
132 LE 38n FAUTEUIL
étonnant que peu d'hommes fussent aussi généralement connus que l'était M. Coursol lorsqu'il franchit l'enceinte de la Chambre des communes.
Le 19 mars 1883, une légère brise passa sur le fauteuil No 38. M. White, député de Hastings-Est, ancien grand maître orangiste, ayant déposé un projet de loi pour constituer en corporation l'Association Loyale Orangiste de l'Amérique Britannique, puis demandé la seconde délibération pour le lendemain, M.
Coursol proposa comme amendement : ‘“ Que le bill qui est en ce moment devant la Chambre soit lu pour la deuxième fois dans six mois. ” Formule parlementaire qui est la périphrase des calendes grecques.
M. White entra dans une grosse colère —et Dieu sait que cela allait bien à son tempérament de salpêtre—car il est rare que l’on arrête un bill à cette phase. On peut juger de sa violence par les paroles suivantes :
“ Cette manière d'agir me semble étrange, vu que l'honorable député qui a proposé cet amendement ne connait pas le contenu du
si
te,
ger
cet du
bill. Ce procédé est-il honnête ? est-il juste ? est-il intelligent ? est-il impartial? C’est un genre de traitement dont des personnes libres et éclairées ne voudraient pas se servir. C'est un procédé tyrannique, injuste et indigne d’un homme. Je regrette qu'un honorable monsieur que j'ai toujours hautement respecté, se soit cru tenu, par sympathie pour une classe de la société, d'empêcher mon projet de loi d'être imprimé et distribué. J'espère que le débat sera conduit avec modération, et qu'il y aura dans la Chambre assez de membres honnêtes pour voter contre cet amendement discourtois, inutile et indigne, j'espère qu'il y a assez d'indépendance pour nous donner justice, — la justice britannique. Ecraser un homme, le pendre sans forme de procès, l'écraser sommairement ! je dis que c'est une honte pour quelqu'un qui se dit gentilhomme français d'agir ainsi.”
M. Coursol n'était pas homme à offrir la joue gauche quand la droite était souffletée. Aussi prit-il la parole pour déclarer que, si M. White avait tenu ce langage ailleurs que
134 LE 38m FAUTEUIL
dans l'enceinte privilégiée, il lui en aurait demandé compte. Il n’est pas permis de s’administrer des taloches à la Chambre, malgré les libertés qui ont été prises en quelques rares occurrences. Cela fut dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa sincérité. De son côté, le député d'Hastings-Est roulait des yeux colères, le feu à la figure, la menace à la bouche. Plus d’un craignait un esclandre. Les volcans heureusement se calmèrent, La riposte de M. Coursol donne une idée de son genre :
“ Depuis que j'existe, j'ai habité la plus
grande ville de la confédération ; j'ai vécu au
milieu d'une population de différentes con-
fessions religieuses et parmi les frères de
l'honorable monsieur dans des termes d’ami-
tié ; J'ai rempli des fonctions publiques, j'ai
administré la justice, et je défie n'importe qui
de dire que j'ai jamais commis une indignité
ou un acte qui ait terni ma réputation.
‘“ Par ma proposition, j'ai voulu empêcher
un débat sur cette question, parce que je la
crois inconstitutionnelle, qu’elle n’est pas dans
l'intérêt du pays et qu’elle a pour but de constituer une société secrète en corps politique. ce qui n’est pas de notre ressort.
“ Si cette société est une association de bienfaisance, que l'honorable monsieur s’adresse à la législature d'Ontario. ou à celle de toute autre province pour la faire reconnaître. Nous avons le droit d'empêcher la constitution politique de sociétés qui sont illégales dans Québec en vertu des lois de cette province.
“ Je n’ai pas le moindre désir, Dieu merci, de soulever des haines ; je n'ai fait que mon devoir, j'ai proposé cette motion en parfaite connaissance de cause, et j'espère que l'honorable monsieur se soumettra sans discussion au vote de la Chambre.
“S'il croit pouvoir entrainer une majorité en faveur de son projet de loi, c’est le temps d’agir ; que la Chambre repousse ma proposition, et alors le bill pourra être discuté. Mais si elle est rejetée, nous savons, par les paroles qui viennent de tomber de la bouche de l’ho-
norable monsieur, quel débat nous aurons.
Sera-t-il avantageux au pays en général?
Fermera-t-il les blessures qui saignent dans la poitrine de certains hommes à cause de leurs opinions religieuses ? A tout prix, évitons de semblables froissements.
“ Pour ma part, je ne discute jamais les opinions religieuses, je les respecte chez tous ; mais il est certains principes fixes dont je ne saurais m'éloigner, et, lorsque ces principes sont en jeu, je me crois obligé de faire mon devoir. Je pense l'avoir rempli en cette circonstance. ”
Après une courte discussion, la motion de M. Coursol fut repoussée par 94 voix contre 89. Cela ne voulait pas dire toutefois que le bill allait traverser triomphalement la seconde épreuve, la véritable pierre d'achoppement.
Le 16 avril suivant, M. White proposa la seconde délibération du bill. Il comprit que son attaque inconsidérée avait fait plus de mal que de bien à sa cause, car il débuta par des excuses à M. Coursol. “ Lorsque, dit-il, j’ai d'abord présenté le projet de loi à la Chambre, j'ai peut-être été un peu brusque dans ma
réponse à l'honorable député de Montréal- Est. Je regrette d'avoir affirmé que sa proposition était une lâcheté ; je tiens à ne rien dire sur cette question qui puisse offenser aucun de mes honorables collègues. ” M.
Coursol ne voulut pas être en reste de bons procédés, et il accepta cette explication. Il est rare que des algarades de l'espèce White ne finissent pas de cette façon.
Cette fois, ce fut un enfant de l'Irlande, M. J. J. Curran, député de Montréal-Centre, qui demanda le renvoi du bill. C'était un sujet délicat, chatouilleux, brûlant, que celui qu'il avait à traiter. Comme d'habitude, il parla avec tact etchaleur. Son discours donna le ton, et après un long débat qui fut loin d'être aussi acrimonieux qu'on pouvait le craindre, sa motion fut adoptée par 106 voix contre 70. Un seul député catholique, M. Hawkins, vota avec la minorité. (Cela nempêcha pas les électeurs protestants de
Bothwell de lui préférer, à la première occasion, l'honorable M. David Mills.
Le 21 mai, sir Leonard Tilley, l'excellent
ministre des finances, soumit une proposition qui réjouit fort l'occupant du No 38. Elle autorisait le gouvernement à prêter $900,000 aux commissaires du havre de Montréal pour
leur permettre d'approfondir le chenal du fleuve Saint-Laurent, entre Montréal et Qué-
bec, jusqu'à 27% pieds aux eaux basses.
M. Coursol comprit toute l'importance de cette mesure pour le commerce de la métropole, et il fut le premier à montrer son contentement.
“ Je ne saurais, dit-il, laisser passer ces résolutions sans féliciter le gouvernement de les avoir présentées. Elles vont être reçues avec plaisir, non-seulement par le commerce de Montréal et le pays en général, mais encore par les différentes compagnies de navigation qui font le service entre les ports de l'étranger et ceux du Canada. Elles seront bien reçues, parce que l’approfondissement du lac Saint-Pierre jusqu’à 27% pieds est une mesure qui intéresse au plus haut degré toute la confédération.
“ Cette question doit être envisagée à un
un
point de vue élevé, et je suis heureux que l'administration l'ait ainsi jugé. Elle a reconnu le principe que Montréal est un port d'échange pour les navires de fleuves comme pour ceux de l'océan, non parce que Monitréal croit qu'il doit en être ainsi, non parce que Montréal demande l’approfondissement du chenal, mais parce que les compagnies de navigation étrangères ont toujours fait du port de Montréal ce qu'il est aujourd’hui, un port d'échange. Dès que le chenal a été creusé, de gros navires ont remplacé les petits bätiments qui seuls pouvaient autrefois visiter notre port. Sices navires n'avaient pas cru que ce voyage à l'intérieur leur était avantageux, ils seraient allés ailleurs. Le fait est qu'ils auraient pénétré plus loin dans l'intérieur, si la nature n'avait pas placé des obstacles infranchissables.
“Ces grandes compagnies indiquent la politique qui devrait être suivie ; elles n'ont aucun intérêt particulier dans les différents ports du Canada ; elles n'ont d’autres mobiles
que leur propre intérêt commercial, et si,
140 LE 38m FAUTEUIL
mettant de côté tout esprit local, elles ont préféré venir à Montréal, nous devons en conclure que Montréal devrait être à l'avenir ce que l'esprit d'entreprise de ses citoyens l’a fait, le port de décharge de la navigation fluviale et maritime, le port de distribution du commerce sur une grande étendue du pays. Les grands ports maritimes ne sont pas établis simplement parce que quelques personnes le désirent, mais parce que de puissants intérêts généraux l’exigent, de même que les chemins de fer prennent la direction que leur impriment la nature et les besoins du commerce. ”
Hamilton et Québec sont généralement les deux villes qui voient d’un œil suspect les crédits ou faveurs accordés à Montréal. Aussi l'une et l'autre firent entendre une note discordante. Mais comme il ne s'agissait que d'un prêt, dont je ne promets pas le remboursement, à cela se bornèrent les résistances. Les travaux ont été faits, le chenal a été creusé à 274 pieds, et il n’est pas impossible que plus tard l’on atteigne encore une
plus grande profondeur, les navires océaniques qui fréquentent nos parag'es devenant de plus en plus gros. Le génie et l'argent triomphent de tout.
Arrive la session de 1884. Le No 38 y figure encore avec honneur. Interpellations, motions, discours, montrent à la Chambre qu'il compte pour quelque chose dans ses délibérations.
M. John Charlton ayant présenté un bill très sévère contre ceux qui se rendent coupables de séduction et autres offenses, M.
Coursol observa qu'une expérience de vingt années dans l'application de la loi criminelle à Montréal, lui permettait de croire que cette expérience pouvait être utile à la Chambre.
Les lois criminelles d'Angleterre sont selon lui les plus parfaites du monde. Nous les avons adoptées et nous nous en trouvons bien. Mais il n’en faut pas conclure qu'elles ne sont pas susceptibles de réforme. L'article du bill qui a trait aux femmes ou plutôt aux jeunes filles qui sont entraînées dans des
maisons mal famées, ne devrait s'appliquer
142 LE 38m FAUTEUIL
qu'aux mineures. Si une jeune fille ne sait pas se conduire à l’âge de vingt et un ans, elle ne le saura probablement jamais. Protégeons la vertu des jeunes, mais évitons le chantage. C'était parler sagement.
Le général Middleton vient de nous quitter après avoir soulevé plus d’une dispute, soit au parlement soit dans les journaux. Les généraux ont tort d'ordinaire de faire parler d'eux en temps de paix. C’est sur les champs de bataille que leurs noms doivent retentir.
Son prédécesseur immédiat, le général Luard, n'est guère retourné à l'armée anglaise avec plus de compliments. On le savait bon général, mais impertinent, brutal au possible, traitant nos officiers avec dédain, et nos miliciens tout comme de: réguliers, avec peutêtre même plus de rudesse. Quoique le parlement votât les crédits militaires tout comme son propre salaire, il ne manquait pas l’occasion de lui manifester son mépris. Il aurait même déclaré que son opinion ne valait pas dix sous ! En plein mess, au camp de Cobourpg, il aurait tenu ce langage à l’un des députés, le
brave colonel Williams, du 46e bataillon, qui devait périr victime de son dévouement dans la campagne du Nord-Ouest. De là une grosse tempête à la Chambre.
C’est mon ami, M. Mulock, député de York- Nord, qui souleva l'orage en demandant la production de la piainte du colonel Williams. Celui-ci étant un chaud conservateur, M. Mulock crut évidemment qu'il avait une bonne occasion de le prendre en faute. Il l'accusait notamment d’avoir enfreint l’article 6 des Queen's Regulations : “ Il est strictement défendu de faire des plaintes ou de publier quoi que ce soit dans les journaux de nature à nuire aux intérêts du service ou à provoquer du mécontentement dans l’armée.” Il n’est guère besoin de dire que tous les colonels de la Chambre saisirent l’occasion de sortir leur grand sabre.
Le discours de M. Alonzo Wright est à lire. C'est une charge bien conditionnée, pleine d'humour, de rapprochements historiques, à l'adresse du colonel Williams, qui avait eu la malencontreuse idée de lui donner
une leçon de discipline militaire. Les saillies
étaient toutes plus spirituelles les unes que
les autres et plus d’une fois le fou rire devint général. À Xolland for an Oliver. Pourtant ce n’était pas une apologie du général Luard que son discours, loin de là. Plus d’un trait même perçait sa cuirasse. Le général poussait l'art militaire jusqu'à jurer à tout propos et surtout hors de tout propos, bref à commander par jurons. M. Alonzo Wright s’en moqua spirituellement. Ecoutons celui que ses contemporains ont surnommé le Roi de la Gatineau :
“ Notre vieux général n’a pu comprendre la différence entre un corps régulier et un corps irrégulier, ou entre un corps de volontaires et un corps de troupes régulières, et il s'est couvert de malédictions comme d’un vêtement.
| a juré à propos de tout contre le ciel en haut, contre la terre en bas, et contre l'eau sous la terre. Il a juré contre les hommes à quelque rang qu'ils appartinssent, Il a porté la main sur un officier d’une façon insultante.
“ Nous savons de bonne source que notre
eau
brté
te.
Dtre
armée jurait terriblement dans les Flandres ; mais nous pensions que la douceur et la lumière, la culture et la civilisation du dix-neuvième siècle avaient produit leurs résultats naturels. Nous pensions qu'un état qui a produit des hommes comme Havelock et Headey Vicars, unissant la plus fervente piété à l'audace la plus énergique, ferait disparaître ces façons grossières et vulgaires.
“ Lorsque M. Bret Harte, l’humoriste américain, a visité cette ville, il nous a parlé des premiers temps de la colonisation et de la fièvre de l’or dans la Californie. Parmi les aventuriers qui envahirent le pays se trouvait un conducteur d’'attelage. Dès le commencement, il passait pour un jureur de première classe, et, grâce à cette pratique, il devint le patron des blasphémateurs de la côte du Pacifique. Un jour, son attelage se trouva pris dans un ravin, et il se livra à des jurements extraordinaires. De même que le major général, il jurait contre tout, contre le ciel, la terre et l'onde. Un excellent clergyman qui
passait, se risqua de lui faire la remontrance
à propos de ses horribles b'asphèmes. Le charretier se tourna vers lu: avec surprise et indignation ; ‘“ Ainsi vous appelez cela jurer n'est-ce pas ? Je n'ai jamais pensé que vous autres, farceurs du diable, eussiez la moindre capacité pratique ; si vous voulez jouir de jurons de premier ordre, vous devriez venir m'entendre exhorter ma mule rétive” Je crois que les sentiments du vaillant colonel auraient dû être comme ceux de l'excellent clergyman”
M. Wright abandonna ensuite la note gaie et sarcastique pour faire un superbe éloge des volontaires de son comté—un comté qui pourrait presque suffire à former une province, Ce fut le couronnement de son discours.
‘“ Dans mon comté, nous avons des organisations militaires, qui éprouvent beaucoup de difficultés, qui sont placées dans des circonstances pénibles. Cependant elles maintiennent la discipline. L'association des carabiniers envoie de ses tireurs à Wimbledon, où ils se conduisent d’une façon qui leur fait
honneur.
“ Il y a quelque temps. on m'a demandé d'assister à un festival militaire, dans un des townships isolés. C'était au cœur même de la forêt. Comme nous nous rendions par une soirée obscure, au lieu de la réunion nous aperçûmes un incendie de forêt surle sommet des montagnes où la rivière se présentait comme un torrent de lave. On aurait dit une scène du Paradis perdu de Milton. J'ai été très impressionné en voyant les militaires au lieu du rendez-vous ; quelques-uns d’entre eux avaient parcouru, à pied, une distance de vingt milles. (C'était la fleur du comté, et chacun avait à raconter les difficultés et les misères quil avait éprouvées ; mais tous étaient animés d’un esprit de loyauté envers la reine et d’un sentiment d'amour pour le pays transocéanique.
“ C'est de cette espèce d'hommes que la milice du Canada est composée. Ce qui est vrai de mon comté est également vrai, je n'en doute aucunement, des autres comtés.
Traitez bien ces hommes partout, et ils feront
n'importe quoi. Traitez les comme des chiens
148 LE 38m FAUTEUIL
ils se retourneront contre vous et vous feront expier vos mauvais procédés. ”
L'odeur de la poudre ne pouvait manquer de se communiquer au No 38. L’occupant n'était-il pas un ancien militaire. qui plus d’une fois avait vu le feu de près, qui avait organisé et commandé des corps volontaires ?
Le lieutenant-colonel Coursol ne pouvait donc laisser passer ce débat sans dire tout haut ce qu ‘ pensait de la jactance du général Luard. Enregistrons ce fier langage qui fut plus d’une fois souligné par les applaudissements :
‘“ Ilest un fait qui ne peut être nié, c’est que toute la force volontaire du Canada et
presque toute la presse s'accordent à dire que
le général Luard n'était pas l’homme qu'il
nous fallait pour commander nos troupes.
Le général, je le sais, est un homme de haute capacité militaire, qui s’est distingué sur maints champs de bataille, et je ne veux aucunement diminuer son mérite.
“ Le général Luard n'est pas le premier qui ait eu à remplir ici les devoirs de com-
it
ier Dm-
mandant. D'autres généraux également distingués ont occupé la même position ; mais jamais auparavant la force volontaire ne s'est plaint d’un tel langage et d'une telle conduite jamais auparavant les officiers commandants n'osèrent insulter la force volontaire, ou injurier ses officiers qui sont des gentilshommes, leurs égaux sous tous les rapports. Le général Williams, le héro de Kars, fut pendant longtemps revêtu du commandement, surtout lors d’un événement mémorable, l'affaire du Trent, et tout le monde n'eut qu'à louer sa façon d'agir à l'égard des volontaires. Le général Windham fut aussi appelé à commander les volontaires. Le général Ross, sir Patrick McDoupgall, le général Selby Smyth et autres eurent les mêmes devoirs à remplir, et aucune plainte ne fut portée Ils étaient aussi de stricts observateurs de la discipline, et cependant ils surent conserver l'estime de toute la force volontaire du pays.
“ Et pourquoi le général Luard n'a t-il pas su conserver cette estime ? Parce que ses
manières ne convenaient pas; parce que en
plusieurs occasions il s’est oublié; il a parlé
der iné sons
er
150 LE 38m FAUTEUIL
aux volontaires comme à des hommes forcés de travailler pour une pitance quelconque. Il est certain que,si legénéral Luard commandait la milice en Angleterre, les fiers enfants d’Albion ne souffriraient pas pareil langage un seul instant ; ce général n'oserait pas tenir en Angleterre le langage qu'il a tenu aux volontaires du Canada. J'espère que c’est la dernière fois que l'Angleterre nous envoie un officier qui traite ainsi les volontaires. Le général est maintenant parti. Je lui souhaite du succès, et j espère que ses grands services, ses fortes connaissances militaires et sa bravoure incontestable, lui vaudront un théâtre à la hauteur de ses qualités. Qu'il devienne comme le général Gordon, un homme remarquable par son zèle, son urbanité, sa force et son courage ; que le gouvernement impérial l'envoie lui aussi au Soudan, où il pourra parler à Osman Digna et aux soldats de cepays, comme bon lui semblera, et j'espère qu'il se couvrira de gloire ; mais qu'il ne revienne jamais au Canada. ”
M. Ouimet, lieutenant-colonel du 65e ba-
taillon, cita un trait qui n'était pas de nature à rallier les sympathies françaises au général. Un jour, dit-il, j'adressai une lettre au département de la milice par l’entremise de l'officier de brigade de Montréal.
Cette lettre était rédigée en français. Je croyais avoir le droit d'écrire en français sur une question militaire comme sur tout autre sujet. Peu anrès, la même lettre m'était renvoyée avec cette note en marge écrite au crayon : “ Traduisez cela en anglais.” J'ai cru, ajoutait le député de Laval, que l'ordre était militaire, mais il n'était certainement pas civil. Une bonne botte, n'est-ce pas général ?
Quoique l’ancien commandant de la milice canadienne n'ait pas manqué de défenseurs dans ce débat, il en sortit suffisamment meurtri pour avoir le droit de s’écrier :
délivrez-moi de mes amis! Ne réveillez pas le chat qui dort, est un de ces vieux proverbes issus de la sagesse, qui peut même s'appliquer aux panaches les plus huppés.
LE 38m FAUTEUIL
C'est à cette session que le No 8 devint célèbre. On appelait ainsi la chambre réservée aux députés de la province de Québec pour leurs. réunions particulières. Elle se trouvait à l'angle nord-ouest du palais législatif, au premier étage. À la belle saison, il suffisait d'ouvrir les fenêtres pour entendre gronder la chute des Chaudières, image du tumulte parlementaire. Là, mes collègues français
pouvaient faire bande à part, lire leurs gazettes,
culotter des pipes, jouer aux dames, causer
à la bonne franquette, recevoir leurs électeurs, donner audience aux solliciteurs, trouver un refuge contre les orateurs ennuyeux de la Chambre. Au besoin, le No 8 étaitle théâtre de choses plus graves, où l’on discutait les affaires du Dominion, mais plus particulièrement de la province de Québec, où l'on recueillait les dernières rumeurs, les dernières indiscrétions, où l'on frondait le ministère que l’on suppoïtait, où l'on préparait les germes d'une révolte qui pouvait devenir sérieuse.
M. Coursol était une des personnalités du
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No 8. On l’aimait à cause de sa franchise, de son courage, de son patriotisme. On savait qu'une fois sa détermination prise il irait jusqu'au bout. Il représentait aussi une génération qui n'existait plus guère. [Il nous servait de lien avec les iitteurs de 1837 et de 1849. Parmi les plus déterminés se trouvait M.
Frédéric Houde, député de Maskinongé.
M. Houde siégeait tout près de moi,au 39me fauteuil, et une vive sympathie nous unissait. Tous deux journalistes, il publiait le Æ/onde qu'il avait réussi à populariser, nous aimions à comparer nos notes, nos appréciations politiques. On disait que nous nous ressemblions au physique, et plus d'un de mes électeurs d'Ottawa, en quête d'une apostille, s’adressa à lui par méprise. Type militaire, figure énergique mais pâle, qui indiquait la souffrance, nature de feu, patriote ardent, capable de tous les dévouements, indépendant de caractère, aimant à penser par luimême, parleur éloquent toujours écouté, tels étaient ses traits caractéristiques. À peine
de retour des Etats-Unis, où il avait publié
un journal, un vigoureux défenseur des Canadiens expatriés, en société avec mon regretté ami Ferdinand Gagnon, il avait réussi par un coup d'aud' :. par son seul mérite, à emporter d'emblée le mandat du comté de Maskinongé, aux élections de 1878. Sa
seconde élection en 1882 fut un véritable
triomphe. Le comté de Maskinongé était
fier de son jeune député, et il avait raison. Hélas! ce cher Houde ne tarda pas à être miné par cette maladie qui ne pardonne pas, la consomption, et la Chambre perdit l’une de ses étoiles les plus brillantes. Quel deuil pour nous tous! Mort dans la gêne, un de ses garçons remplit aujourd'hui les fonctions de page à la Chambre. Qui sait si un jour le page ne sera pas le député de Maskinongé ?
L'on a vu des choses plus surprenantes. Bien sûr que la mémoire du père serait la meilleure des recommandations auprès des électeurs.
Quelle fut la cause immédiate de la notoriété du No 8? La voici. A la session de
4, le ministère oss-Taillon s'adresse 1884, | ist R l'aillon s'adressa
sSa
aux autorités fédérales pour obtenir des belter terms, de meilleurs arrangements. Il demanda que le subside que paie le gouvernement fédéral aux provinces fut porté à $1.00 par tête au lieu de 80 cents. Cette demande impliquait un changement constitutionnel, le chiffre du subside étant déterminé par l'acte d'Union. M. Mercier qui s'empare de tout, s'empara plus tard de cette idée à sa conférence interprovinciale.
À cette même session, la Compagnie du chemin de fer du Pacifique sollicitait un prêt de trente millions de piastres pour lui permettre d'achever ses travaux plusieurs années avant la date fixée dans le contrat originaire. Trente millions! ce n'était pas une bagatelle. Mais ce prêt était pour la Compagnie une question de vie ou de mort. 70 be or not to de. Pour s'en convaincre il suffisait de voir l'anxiété fébrile avec laquelle sir George Stephen et sir Donald A. Smith £suivaient nos délibérations. Ces deux hommes auxquels le Cansda doit iant, avaient engagé
leur immense fortune dans cette entreprise,
LE 38m FAUTEUIL
et le refus de ce prêt les ruinait de fond en comble. Un voyage aux Bermudes leur fut ensuite prescrit pour les remettre de leurs fortes émotions. Si la longue barbe de sir Donald A. Smith n’eût pas été aussi argentée, bien sûr qu'elle aurait blanchi dans ces nuits d'angoisse.
Quelle attitude fallait-il donc prendre? Les embarras financiers de la province de Québec résultaient surtout du fait qu'elle avait dépensé une douzaine de millions pour construire ce que l’on appelait le chemin de fer du Nord, et ce qui était réellement le premier anneau de la grande chaîne du Pacifique. La loi de 1872 avait fixé le terminus du Pacifique au lac Nipissing, mais le ministère Mackenzie ayant octroyé une subvention de $12,000 par mille au chemin de fer du Canada Central qui en était le prolongement jusqu'à Pem-
broke, il était juste d'accorder la même allo- J
cation à la section de la province de Québec.
Il fut donc unanimement résolu que la députation conservatrice de Québec ne vote-
rait pas les $30,000,000 sans obtenir l’indem-
nité à laquelle elle avait droit. Trois jours durant les bleus ne parurent guère à la Chambre, ce qui fit beaucoup gloser, mais aucun ne manquait à l'appel au No 8.
C'est là véritablement que le parlement siégeait, que se jouait le sort du Pacifique et du ministère. Leur détermination était telle que sir John Macdonald lui-même, sir Hector Langevin, sir Adolphe Caron et l'honorable M. Chapleau crurent devoir venir discuter avec eux les bases d’un compromis. Les figures n'étaient pas aussi ouvertes que d’habitude, quelques-unes même s'allongeaient démesurement, mais sir John ne manqua pas de les dérider. Une bonne histoire l'a sauvé en plus d'une occasion difficile. Il faut l'avoir vu là pour comprendre sa flexibilité, la fertilité de ses ressources. Les témoins de cette scène ultra- parlementaire ne l’oublieront jamais.
Le premier ministre se trouvait en face d'un cas difficile, car les autres provinces ne paraissaient guère disposées à donner satis
faction à Québec. Il finit par trouver une
158 LE 38m FAUTEUIL
solution acceptable à tous, sans toutefois ou cher à la constitution.
Les députés français des autres provinces avaient fait cause commune avec leurs collègues conservateurs de Québec : l'honorable M. Royal, député de Provancher, l'honorable M. Landry, député de Kent, et votre humble serviteur. Nous n'étions pas moins ardents que les plus immédiatement intéressés. A vant tout, il fallait sauver Québec, le boulevard de notre nationalité, le pivot de la Confédération. Ce que nous voulions fut fait. L'œuvre du Pacifique fut assurée, et la province de Québec sortit de ses embarras. M. Blake comptait bien profiter de cette crise pour renverser le ministère. Les avances ne manquèrent pas. Le Globe nous fit patte de velours après avoir si souvent dénoncé la “ domination française.” Mais sir John n'étant pas homme à se laisser damer le pion, le chef libéral crut ne pouvoir mieux faire que dénoncer le No 8. M. Coursol, qui se trouvait indisposé, me pria de me fire l'écho
du 38% fauteuil pour défendre des collègues
injustement attaqués, ce qui provoqua une altercation fort vive avec M. Blake. L'’extrait suivant du //ansard, 14 avril 1884; en fournit la preuve :
“ M. Tassé.—L'honorable chef de la gauche parlant d'un petit parlement,—pour me servir de son langage,—qui se serait tenu dans une autre salle de cet édifice, a cru très-inconvenant qu'un certain nombre de députés conservateurs se soient réunis pour discuter ce qu'il y avait de mieux à faire dans l'intérêt de leur province. Je ne vois rien d'inconvenant en cela. Ils ont pu perdre quelque jets de l'éloquence libérale, mais c’est une perte réparable. Ils se sont réunis et pourquoi? Le gouvernement venait de demander à la députation de voter $30,000,000 pour régler d'une façon définitive la question du Pacifique. Persuadés qu'ils avaient de justes réclamations, les représentants de Québec demandèrent qu'on les prit en considération, puisqu'elles se rattachaient à cette grande entreprise.
“M. BLake.—En étiez-vous un ?
“M. Tassé.— Quoique je ne sois guère
160 LE 38n FAUTEUIL
obligé de satisfaire la curiosité de mon honorable ami, je n'ai pas la moindre objection à lui dire que j'en étais un.
“ M. BLAKE.—Je croyais que l'honorable député représentait Ontario et non Québec.
“ M. Tassé.—Je ne suis pas ici comme représentant d'Ontario, mais du Dominion.
À ce compte, mon honorable ami et les autres députés d'Ontario ont bien tort de s'occuper des affaires des autres provinces. Ai-je besoin de dire que le rôle qui nous est assigné est beaucoup plus large ? Nous sommes ici pour traiter non pas d’affaires de clocher, mais des intérêts de tout le pays. Mon honorable ami se place, je le regrette pour un homme qui a une si grande réputation, à un point de vue purement provincial. [Il rapetisse son rôle, il fait du sectionalisme, lui qui ne cesse de s’en défendre.
“ M. BLAKE.—Pas du tout.
“ M. Tassé.—Oui, puisque vous me reprochez d’avoir assisté à des réunions qui ont été tenues par mes amis de Québec. Cette ques-
tion ne concerne pas la province de Québec
simplement. Il est vrai que les intérêts de cette province sont plus particulièrement en jeu, mais si la demande des représentants de Québec est bien fondée, ce n'est pas parce que je suis député d'Ontario que je dois refuser de les entendre et de leur rendre justice. Il est de l'intérêt de toute la Confédération qu'il ne soit fait d'injustice à aucune des provinces.
“ M. LAURIER.—-I] vous faudrait voter pour l'amendement pour être juste envers tout le monde.
“M. TAsSsSÉ.—-Pas du tout, car tout le monde, excepté Québec, a eu justice. Et vous, vous voterez sans doute pour l'amendement ?
“ M. LauriER.—Certainement.
“ M. Tassé.—Et vous voterez aussi pour la proposition de votre honorable chef ?
“ M. LauRIER.—C'est cela qui est l’'amendement.
“M. Tassé.—L'amendement et le sousamendement sont contradictoires ; mon honorable ami déclarera d’un côté que la province
de Québec reçoit trop, et d'un autre côté,
il affirmera qu'elle ne reçoit pas assez. Quelle logique !
“Revenons au reproche que l'honorable chef de l'opposition a adressé aux députés conservateurs français de s'être absentés de la Chambre durant les délibérations. Je crois qu'il a oublié un peu son histoire en leur faisant cette remontrance. S'il y a eu faute, elle est beaucoup plus grave en ce qui le concerne.
Je n'avais pas l'honneur d'être son collègue lorsque l'honorable député de York-Est gouvernait le pays, mais je sais qu'à cette époque le député de Durham-Ouest ne se contentait pas de conspirer contre son chef, si je peux me servir de ce langage, il n'est peutêtre pas parlementaire, mais s'il ne l’est pas, je le retire avec plaisir.
“M. BLakEe.—Ce n'est pas vrai.
“M. TAssé.—Si mon langage n'est pas parlementaire, je voudrais bien savoir si celui de mon honorable ami l’est? Un vieux par/zamentarian comme lui na pas coutume de s'oublier à ce point. Ce n'est pas vrai!!
Mon honorable ami ne se contentait pas
de miner son chef d'alors, mais si je me rappelle bien, dans plus d'une circonstance, à la veille d'un vote, on |: voyait ainsi que l'honorable député de Bothwell (M. Mills), qui gravite dans son orbite, on voyait ces messieurs et deux ou trois de leurs collèvues s'éclipser comme par enchantement. Est-ce que je suis injuste envers l'honorable chef de l'opposition en disant qu'à un moment donné, à la veille d'un vote important, qui, je crois concernait le chemin de fer de Nanaïmo à Esquimault, il a refusé de voter ?
“M. BLakE.— J'ai voté sur cette question du chemin de fer de Nanaïmo, mais je me suis abstenu de voter dans deux ou trois autres OCCasions.
“M. Tassé.—Je ne puis pas avoir de meilleur témoin que mon honorable ami. Il veut bien lui-même prouver ce que j'avance, c'est-à-dire que dans deux ou trois circonstances importantes, il a refusé de voter. Il importe peu de savoir s’il s'agissait du chemin de Nanaïmo ou d'une autre question.
“ Si mes collègues de la province de Québec