CHAPITRE VII
Marche sur Gafsa. — Danger du commandant de Saint-Haouen. — Citerne de Smaoui. — Entrée solennelle à Gafsa. — Installation et travaux. — Maison de commandement. — Cercle des officiers. — Hôpital.
— Tombeaux romains'. — Jardin de la brigade. — Compagnies des Askar tunisiens. — Essai de résistance. — Travaux dans la Kasbah.
— Chapelle et aumônier. — Cimetière.
Le 5 février, le lieutenant-colonel Travailleur se met en route avec un bataillon, toutes les voitures, les impedimenta, etc., etc., soit 750 hommes, 115 chevaux, 300 mulets, 4 canons, 45 voitures régimentaires, 25 arabas, 350 chameaux. Il marche lentement par Redir-Zabès, Oued-Fekka, Oued-Halloufï, Majen- Smaouï, Oglet-Mretba. Le bataillon du 46e arrive à Gafsa le 14 janvier, occupe la Kasbah et prend le service.
Le 8, le général part de l'oued Gilma avec 1.500 hommes, 159 chevaux, 142 mulets, 356 chameaux. Il laisse à l'oued Gilma 57 officiers, 1.900 hommes, 223 chevaux, 200 mulets, 86 arabas, 8 voitures d'artillerie, 13 voitures régimentaires, 1 d'ambulance, 2 du génie.
II marche par Rakmats, Oued-el-Hallou.fï. A ce camp le commandant de Saint-Haouen, chef d'état-major de la brigade, courut un grave danger. Le camp placé, nous fûmes courir le pays, qui était très giboyeux. Le soir, en rentrant, nous passâmes au travers des bandes de chameaux, qui étaient au pâturage. Il était
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seul à quelques centaines de pas sur notre droite, lorsque sans aucune provocation de sa part un de ces chameaux, un mâle, se précipita tout à coup sur lui, en poussant le cri bien connu du chameau furieux. Le cheval du commandant, effrayé par le cri et l'aspect hideux de la bête, s'enfuit au galop, emportant son maître. Les chameaux mâles en rut sont coutumiers de ces accès de férocité; ils ont alors un cri particulier en dégorgeant de leur bouche de grosses vessies rougeâtres, qui grossissent ou diminuent avec le cri.
Le cheval était excellent et le maître très bon cavalier. Ils fuyaient rapidement, mais le chameau les suivait de près, étendant près de la tête de Saint-Haouen sa gueule menaçante et hideuse, prête à le saisir. Nous nous ruâmes à son secours, officiers et cavaliers, et, en un instant, une masse de rudes coups de bâton et de crosses de fusil s'abattirent sur le monstre, qui à notre grand étonnement se laissa faire sans essayer de lutter, et retrouva bientôt le calme et la majesté habituelle à ce vaisseau du désert. Une fois de plus, nous faisions la preuve de ce fait bien connu qu'avec la douceur on vient à bout de tout.
Mais nous nous demandâmes plus d'une fois, depuis, pourquoi la silhouette de Saint-Haouen avait produit chez cet annimal, généralement paisible, cet accès de fureur. Dans notre pays, on voit souvent des taureaux pris subitement de ces colères.
De l'oued El-Hallouf la colonne passe près de la ma gnifique citerne Majen-Celicila, qui est à sec en ce moment, et fait étape à Majen-Smaoui (citerne Smaoui), qui est en mauvais état, mais contient encore de l'eau
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en assez grande quantité, grâce aux pluies récentes. L'importance de ce point sur la route de Kairouan, à la tête d'un défilé, attire l'attention, et l'on recherche les moyens d'y assurer l'approvisionnement d'eau. La citerne, ou mieux le réservoir, car elle est en partie à ciel ouvert, est sur la rive gauche d'un petit ruisseau à sec, mais qui, lors des pluies, doit avoir des crues, et l'eau de ces crues se déversait autrefois dans la citerne et la remplissait. Le lit de ce ruisseau s'est peu à peu profondément encaissé, et aujourd'hui il passe à côté et n'y déverse son trop plein que lorsque la crue est assez forte pour franchir ses berges. De plus la citerne est en mauvais état et a besoin, pour conserver l'eau, d'être cimentée à nouveau. C'est un travail assez considérable, car elle a de grandes dimensions : au moins 6 mètres de profondeur et 12 mètres de diamètre. Elle est prolongée par un cul-de-sac, qui est couvert par une voûte percée de trois trous circulaires, par lesquels on puise l'eau.
Il est décidé qu'à hauteur de la citerne on construira sur le ravin un barrage pour arrêter l'eau et la rejeter à l'aide d'une digue dans la citerne. Aussitôt on donne ordre à'Gilma d'y détacher deux compagnies auxquelles on donnera les voitures nécessaires pour transporter les bois à employer au barrage et à la digue. Elles devront immédiatement venir exécuter le travail, pour lequel on leur laisse des instructions très détaillées, et elles apporteront aussi avec elles de la chaux hydraulique, qui est en grande quantité et en qualité supérieure à' Gilma, à défaut de ciment, pour enduire avec soin les parties de la citerne qui sont
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détériorées. Ce travail fut promptement achevé, avec un plein succès, et, grâce à un orage qui survint peu de temps après, la citerne se remplit d'une eau excellente, qui suffît à tous les besoins pendant plus d'une année.
Les majens semblables sont nombreuses dans cette région et prouvent avec quel soin les Romains recueillaient les eaux de pluies, pour jalonner ainsi leur route d'étapes et permettre à leurs troupes de se porter partout et aussi pour faciliter l'existence des populations.
De Majen-Smaoui la colonne alla coucher à Oglet- Mretba.
Le 13 elle coucha à quelques kilomètres de Gafsa.
Le 14 février, la brigade devait faire son entrçe dans cette capitale du sud tunisien, conquise du temps des Romains, par le célèbre Marius. Sachant l'importance que les indigènes attachent aux formes, le général avait envoyé d'avance, à la population indigène, l'ordre de recevoir les troupes et leur chef, représentant du gouvernement français, avec toute la solennité et tous les honneurs dus. Afin que cette réception fit effet dans les tribus et eût action sur l'esprit des populations, il les avait fait prévenir qu'il exigeait que toutes les démonstrations habituelles eussent lieu, absolument comme s'il se fût agi des plus grands chefs indigènes. La colonne fut en effet reçue par les officiers tunisiens et les autorités marchant en tête de la population. M. le colonel Jacob, de son coté, était venu avec MM. les officiers de la division de Gonstantine.
De nombreux groupes de cavaliers et de fantassins
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exécutent devant le général la fantasia traditionnelle, brûlent de la poudre, versent des parfums, du café sous les pas de son cheval, pendant que l'artillerie du bey tire le canon du haut de la Kasbah et que les femmes, du haut des terrasses, saluent par de nombreux cris, Tzagritz, le passage des Français. Précédée d'une musique arabe étourdissante et de drapeaux, la brigade traverse la ville baïonnette au canon et tambours battant, puis défile devant le général et campe à côté de la colonne Jacob, qui part le lendemain.
Cette cérémonie est parfaitement désagréable pour les Européens, qui n'y voient qu'une mise en scène grotesque, des contorsions, des manifestations de flatterie ridicules. De plus, étourdis par un bruit formidable, ils sont exposés à des chutes dangereuses, provoquées par les indigènes, qui se font un malin plaisir de tirer des coups de feu jusque dans les jambes de leurs chevaux. Parfois même ils entendent siffler quelques balles qu'avec une étourderie ou un mépris insensé de la vie des autres, les Arabes tirent n'importe dans quelle direction.
Cette réception eut un éclat considérable. On en parla longtemps dans les tribus, et elle eut une influence plus grande qu'on ne se le figure sur l'obéissance, la soumission et le respect des indigènes. «C'est un vrai sultan qui est entré à Gafsa, disaient les Bédouins, on lui a rendu autant d'honneurs que si le bey lui-même était venu. Et il connaît nos usages, c'est lui-même qui a prescrit les « Tzagritz » des femmes, la place des drapeaux, les jeux des cavaliers, des hommes à pied. Il a fait la part des Arabes, des beldia (gens de
la ville), des juifs, etc. Personne n'a pu s'y soustraire, ni les ordres religieux, ni le cadi ; il a exigé de tous hommage et manifestations respectueuses. Il a luimême, pendant son entrée, sur sa jument noire, qui connaît et aime la poudre, rectifié, approuvé ou blâmé dans notre langue, et tout le monde le comprenait et obéissait en silence. Et ses soldats dans quel ordre ils sont entrés ! Ils ne faisaient qu'un avec lui. Avec quelle facilité il se fait comprendre ! Sans aucune peine il paît (locution arabe qui fait image) cette foule d'hommes. Tous l'écoutent et comprennent ses moindres signes. » Et les vieux répétaient, en branlant leur tête blanchie : « Oui, mes enfants, ce-roumi c'est un chef, et prenez garde, il faudra obéir. » Gafsa, l'antique colonie romaine et ville épiscopale de Capsa, est aujourd'hui bien déchue de son antique grandeur. L'oasis, autrefois considérable, a à peine aujourd'hui 270 hectares. Elle est située en grande partie sur la rive gauche de l'oued Bayach qui, resserré entre le djebel Orbata à l'est et le djebel Ben-Iounes à l'ouest, revient à la surface du sol après un cours souterrain de longue étendue. A son débit, qui par des travaux pourrait être multiplié, s'ajoute celui des sources thermales de la Kasbah et des piscines romaines, près de Dar-el-Bey, qui a une certaine importance. La population aujourd'hui est d'environ 4.000 âmes dont 800 israélites, qui, en général, jouissent d'unegrande aisance. Quant aux musulmans, presque tous originaires des différentes tribus des Hamamas, qui gravitent autour de Gafsa, ils vivent de la culture de leurs jardins, et aussi de la fabrication de burnous, haicks et surtout des fraichias aux étince-
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lantes couleurs qui sont sans rivales dans le Sahara, et qui sont recherchées par tous les musulmans d'Afrique. Les seules constructions importantes de Gafsa, restes de son antique splendeur, sont la Kasbah, vaste et solide citadelle bâtie en pierres de taille de fortes dimensions, flanquée de tours crénelées; la grande mosquée (Djéma-el-Kébir), dont les nombreuses colonnes proviennent évidemment de l'époque chrétienne; elle est peu élevée et sans aucune valeur architecturale ; la maison du caïd des Hamamas, de construction récente, qui est affectée à la subdivision, et, enfin, la maison de Smaouï, qui seule offre dans sa gracieuse et élégante architecture intérieure la trace de Fart des architectes musulmans du moyen âge.
La colonne des troupes de Constantine, à laquelle nous succédons n'avait entrepris aucun travail d'installation. Elle avait seulement assuré sa sécurité en occupant la Kasbah, vaste et solide enceinte à bases romaines, munie d'un certain nombre de pièces de canon tunisiennes, qui tiennent la ville et les environs sous leur feu; puis la grande et solide maison de l'ancien caïd des Hamamas, située à l'entrée de la ville, du côté opposé à la Kasbah; puis enfin deux redoutes n° 1 et n° 3; le n° 2, qui paraît inutile et trop éloigné, a été abandonné. Nous occupons à sa place tous ces postes et complétons les travaux des nos 1 et 3, non encore terminés.
Aussitôt arrivés, nous avons à prévoir que nous resterons là longtemps, que, par conséquent, il faut travailler à faire pour les troupes une installation passable, car la petite tente n'est pas suffisante pour les abriter
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suffisamment en été, et elles souffriraient cruellement des chaleurs, qui, à Gafsa, montent jusqu'à 48 et 50 degrés. Il faut se hâter de construire pour les protéger. Il faut aussi se hâter d'organiser la défense, de manière qu'une partie de la colonne puisse garder la ville et contre l'ennemi extérieur et contre la population même, qui s'élève à 10 ou 12.000 personnes.
Mais, avant de rendre compte de tous nos travaux, disons que nous eûmes à parer à une première difficulté.
Il y avait à Gafsa une compagnie d'infanterie tunisienne, cadres et soldats. Nous ne pouvions pas, quoique ce ne fût pas une troupe très solide ni très redoutable, la laisser à Gafsa, où elle aurait pu être un danger pour la garnison et donner à la population l'appoint de ses armes et de son organisation. D'un autre côté, cette compagnie de 150 hommes et celle de Touzer, du même nombre, pouvaient, au contraire, être utilisées en rase campagne, ou bien encadrées au milieu de nos troupes ; elles seraient forcées de se conduire à peu près convenablement. Nous étions d'autant plus portés à agir ainsi qu'une partie de cette population de Gafsa nous était hostile.
Le centre de résistance était dans les zaouias des Rahmanias et des Quadrias, comme toujours et partout ennemis de tout pouvoir et surtout des pouvoirs exercés par des chrétiens. Le cadi, homme fort important, et le caïd tunisien faisaient partie du çoff, uni aux Hamamas révoltés. C'était là un grave danger, car, ayant le pouvoir en main, ils pouvaient facilement nous susciter des embarras sérieux.
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L'autre parti avait à sa tête un vieux capitaine d'artillerie tunisien Si Hassein el Longo, qui, dans son honnêteté un peu naïve, nous croyait sur la foi des traités amis du bey et se mettait franchement à notre service.
Comme il était en même temps chef de toutes les troupes tunisiennes, nous traitâmes avec lui cette question de mobilisation de la compagnie d'infanterie. Il fut de notre avis et donna ordre de la réunir.
Il y eut quelque résistance; quelques-uns refusèrent le service, disant qu'ils ne voulaient pas travailler pour les chrétiens. C'était un indice sérieux du mauvais esprit qui les animait à notre égard; mais c'était aussi une maladresse de le montrer, alors que j'étais présent et que j'avais en main des moyens plus que suffisants pour en avoir raison. Heureux de cette occasion de faire sentir le poids de l'autorité à tous les gens hostiles, je fis immédiatement arrêter une dizaine des récalcitrants, et, devant la population assemblée, je leur dis :
« Vous êtes les soldats du bey, dont j'exerce ici l'autorité. Vous avez refusé le service, je pourrais vous faire fusiller: c'est chez nous, Français, la punition des soldats qui refusent d'obéir. Mais vous êtes ignorants de nos lois, et je ne le ferai pas.
» Vous avez dit que vous ne vouliez pas servir les chrétiens. Eh bien, les chrétiens resteront ici; par conséquent, il faut vous en aller.
)) Vous allez prendre vos femmes, vos enfants, vos vivres et ce que vous pourrez emporter, et on va vous conduire hors du pays qui nous appartient aujour-
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d'hui, c'est-à-dire dans les dunes au delà des chotts. Là, vous serez libres et ferez ce que vous voudrez. »
La population fut stupéfaite, épouvantée; on m'envoya des délégués pour demander grâce, pour promettre de faire tout ce que je voudrais, pour assurer d'une obéissance absolue. Le vieil artilleur Hassein ben Longo lui-même se laissa gagner par l'émotion et supplia en leur faveur. Je lui affirmai que je tenais beaucoup à lui être agréable, à cause de la belle conduite qu'il avait tenue et que j'ai racontée dans mon livre de la conquête pacifique de l'Afrique. « Mais cependant, dis-je à lui et à la foule, vous reconnaissez que ce que j'exige est juste, que je ne dépasse pas mon droit. )) Enfin, après bien des scènes pathétiques, on avoua que les meneurs de l'affaire étaient le caïd et le cadi, que c'étaient eux qui avaient conseillé aux jeunes gens de résister. Je me contentai alors de faire conduire à Gilma en prison quatre mauvais sujets dont tout le monde était content de se débarrasser et d'exiger, pour bien prouver qu'on n'avait plus aucune velléité de refuser le travail aux chrétiens, que les jeunes gens bâtiraient un mur pour entourer le jardin du cercle des officiers. Ce qui fut promptement fait. Dès lors la compagnie se constitua, fit l'exercice de temps en temps et rendit quelques services. Celle de Tozer s'organisa sans incident. Quant au cadi, on le laissa à sa justice, mais le caïd fut privé de ses fonctions, qu'Hassein ben Longo remplit dorénavant.
Cette question terminée, nous n'eûmes plus à nous occuper que des travaux nécessités par l'urgence de procurer aux troupes des abris plus confortables que
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la petite tente, en même temps que d'organiser la défense.
D'abord on entreprit une porte monumentale de la Kasbah, donnant directement sur la place, afin de pouvoir en sortir et y entrer facilement. En face et directement sous son feu pour les garder on établit les fours et les subsistances, qui se trouvèrent ainsi le long de la place de la Kasbah, avec un espace suffisant pour que les distributions se pussent faire rapidement. Dans l'intérieur de la Kasbah, l'artillerie entreprit la construction d'une caserne pour ellemême, pendant que le génie déblayait toutes les casemates remplies de terre pour augmenter la solidité des murs. N'ayant point à résister au canon, nous entreprîmes ce déblai, afin de tirer parti de toutes les casemates pour loger des hommes, des munitions et aussi les vivres nécessaires à sa garnison. Une fois cela fait, la Kasbah, avec ses fortes murailles, ses canons, ses vivres et sa source abondante d'eau fraîche, était en état, avec une compagnie d'infanterie, de résister à tous les Bédouins de la terre pendant un temps indéfini.
En même temps, on entreprenait des agrandissements et des améliorations à Dar-el-Bey, destiné à nous servir d'hôpital.
C'est un local assez vaste, mais mal aménagé, bâti sur un des côtés des grandes piscines romaines, à l'eau légèrement sulfureuse et d'une température assez chaude pour faire prendre, en toutes saisons, aux malades et même à toutes les troupes des bains très salutaires et aussi très agréables, car l'espace est
assez grand et l'eau assez profonde pour y nager.
Sous la tente, on installe provisoirement un cercle pour les officiers, dans une situation des plus agréables, au milieu d'un vaste jardin appartenant au caïd révolté des Hamamas, et on y commence la construction en maçonnerie d'un local destiné à remplacer la tente.
Malheureusement on se heurte là à des difficultés considérables : les fondations sont difficiles à établir sur un sol sablonneux, mobile, reposant sur une nappe d'eau à très peu de profondeur. Aussi, malgré toutes nos précautions, cette maçonnerie, forcément lourde à cause de l'absence du bois de charpente, a menacé ruiné peu de temps après sa construction, et, malgré tous nos efforts pour la consolider, il a fallu la refaire en entier.
A côté du cercle, une pièce assez grande fut construite pour servir de bibliothèque et résista mieux au temps.
Dès le mois de mars, les officiers y trouvaient déjà certaines ressources contre l'ennui et l'oisiveté dans une collection de livres assez considérable pour Gafsa. Ce cercle, où nous nous sommes complu à faire des plantations, à réunir tous les animaux rares de la Tunisie, pour distraire les soldats si éloignés du pays, était en dehors de la ville et de ses murailles.
Un petit monticule, qui nous semblait avoir été un dépôt d'immondices, situé entre le jardin et le mur d'enceinte, masquait la vue de la Kasbah. Nous entreprîmes de supprimer ce petit mamelon, et au premier coup de pioche nous nous aperçûmes à notre grand
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étonnement que c'était un reste de cimetière romain, couvert de la poussière des siècles.
Nous trouvâmes là quantité de potiches romaines encore scellées et renfermant des cendres séculaires, des lampes funéraires, des plats ciselés, etc., etc.
Le lieutenant-colonel de Saint-Haouen est enthousiasmé de tous les travaux. Il prétend qu'il y a là de quoi satisfaire toutes les ardeurs d'un homme intelligent, actif, énergique ; que c'est une noble tâche que celle de faire de Gafsa la reine du sud tunisien et qu'à ma place il s'y dévouerait avec passion. Oui! le rôle de Margueritte à Laghouat : faire renaître un pays de ses cendres et ouvrir le sud jusqu'au Soudan à notre commerce et à notre influence !
Bien sûr, j'en ai rêvé souvent, et Ghadamès, Rhat, le lac Tchad, m'ont apparu dans mes rêves. Mais les temps sont changés. Je n'ai pas pour chef le maréchal Randon, et je ne serais pas soutenu comme il l'a été; plus je ferais, plus il y aurait de raisons pour qu'on me cherchât dispute et qu'on m'opposât obstacles sur obstacles. Néanmoins et malgré ma résolution bien arrêtée de n'exercer ici qu'un commandement de troupes et de ne pas me laisser engager dans les commandements territoriaux, — dont, en ma qualité d'ancien officier des affaires arabes, je connais tous les dangers, encore multipliés ici par les intrigues qui se nouent autour du bey et dont les effets sont déjà sensibles — je vais entreprendre une masse de travaux, car, avant tout, il faut pourvoir à l'installation des troupes. Bien heureux d'avoir cela à faire, car sans occupation on mourrait d'ennui.
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De l'autre côté de la ville, une grande et solide maison, appartenant au caïd révolté des Hamamas, devint le quartier de l'état-major de la brigade et ma propre habitation. Nous nous y installâmes, fort étonnés de coucher à l'abri : c'était la première fois depuis six mois. Une assez grande place la séparait du mur d'enceinte de la ville et de la porte d'entrée.
Pour mettre notre habitation à l'abri de toute insulte, on bâtit sur cette place deux baraques, à droite et à gauche de la porte d'entrée, pour abriter deux compagnies d'infanterie, et on lia par un mur ces deux baraques à la maison. La place devint ainsi une place d'armes, dépendante de la maison, où personne ne pouvait pénétrer sans passer sous l'œil des soldats de ces deux compagnies. Au-dessous et en dehors du mur d'enceinte, un jardin fut attribué à ces deux compagnies pour entretenir leur ordinaire de légumes et un autre le fut à la subdivision. Ce jardin, planté de palmiers, de grenadiers et d'autres arbres fruitiers, avait un citronnier gigantesque, aussi gros que les plus gros arbres de notre pays. Son ombre était si épaisse que nous avions entouré son tronc d'un banc fait en douelles de petits tonneaux, seul bois que nous possédassions, et sur lequel neuf personnes pouvaient s'asseoir et, en toute saison, n'avaient qu'à étendre la main pour cueillir des citrons énormes et délicieux, dont notre table fut, par lui seul, largement approvisionnée. A travers notre jardin, notre seule distraction, passait un petit cours d'eau qui l'arrosait... Prenant au sérieux notre mission de colons, nous profitâmes d'une occasion, c'est-à-dire de cava-
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liers indigènes revenant de Tunis, pour faire venir des couples d'oies et de canards. Quoique ce fût un tour de force sur la réussite duquel nous ne comptions guère, ces braves Bédouins les apportèrent sur leur selle et à l'aide de soins infinis les rendirent à bon port. Nous leur bâtîmes de splendides demeures, les entourant de tout le bien-être possible, et nous eûmes ia satisfaction, chère à tous les Robinsons, de les voir pulluler et d'en peupler l'oasis par des cadeaux très appréciés de tous, indigènes et Européens. Il arriva même, quelque temps après, une jeune truie pleine qui nous donna bientôt la joie de voir la colonie s'augmenter de trois progénitures de sa race, qui grandirent et prospérèrent en raison de leur voracité peu commune. Pour ce jardin, objet de notre sollicitude et de nos délassements, nous fîmes venir des bananiers, des orangers, des goyaviers et autres arbres à fruits du Djérid, qui en est bien pourvu, et même du jardin d'essai d'Alger.
Quant à la maison de la subdivision, on s'efforce de la rendre habitable et d'y créer les choses indispensables à la vie. On fait des cheminées, des croisées, une cuisine, on organise des écuries et, pour l'embellir, au milieu de la grande cour centrale, on fait un trou immense où l'on plante un magnifique citronnier.
Partout on travaille avec ardeur. C'est vraiment un curieux spectacle que celui de cette fourmilière humaine qui s'agite en tous sens. C'est un atelier immense. Malheureusement, tous nos efforts ne sont pas couronnés de succès. Les essais de construction de baraques pour la troupe nous donnent peu de satis-
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faction; l'absence complète de bois de charpente nous a conduits à essayer de construire nos baraques en voûtes ; mais l'absence de solidité du sous-sol a rendu à peu près impossibles ces constructions fort lourdes. Aussi les résultats obtenus, malgré beaucoup de peine et d'efforts, laissent fort à désirer.
Le soin de la santé de tous nous obligea aussi à exiger des habitants le nettoyage de la ville, encombrée d'immondices de toutes sortes. Nous eûmes quelque peine à triompher de leur apathie. Quelle horrible saleté et que de ruines ! Ce pays-ci s'est endormi depuis longtemps dans le sein de son prophète Mahomet. Tout est mosquées et mosquées en ruines, tombées à terre; biens habous (mainmorte) incultes et sans maîtres.
Que de chapiteaux, de colonnes, de pierres colossales jonchent le sol, et aussi que d'ordures séculaires les recouvrent !
Peu à peu cependant nous obtînmes une propreté relative, — et l'on put circuler sans risquer d'être empoisonné par les miasmes se dégageant d'ordures de toutes sortes et même de corps d'animaux en putréfaction.
Le 19, on a installé l'aumônier dans sa chapelle. Ce n'est pas précisément un monument que cette ancienne mosquée dont nous avons fait une église, et elle a grand besoin de réparations. Mais, telle quelle, elle a été acceptée avec satisfaction par notre excellent aumônier, qui dès dimanche prochain y célébrera le saint sacrifice de la messe.
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Là aussi il nous faut installer un cimetière. La colonne qui nous a précédé y a laissé quelques-uns des siens. Les tirailleurs indigènes sont là pêle-mêle avec les zouaves et les soldats de la ligne. La seule différence est que, sur leurs tombes, il n'y a point de croix.
Nous allons bénir ie cimetière et l'entourer de murs.