CHAPITRE VI
Recherche d'un endroit propice pour l'établissement du camp de Gilma. — Puits romains, système de drainage. — Travaux de construction de la redoute, caravansérail, fours, puits, jardin. — Porte monumentale, cimetière. — Le caid des Fraichich, Àli-Srir. — Organisation du goum des Fraichich. — Le cheik de la zaouia Zcdaguia. — Reconnaissance et découverte de forêts dans le Haloug-Mghila. — Exploitation des bois.
Le 12 janvier toute la brigade est concentrée à Gilma; pour y parvenir à travers ce pays inondé, nous avons suivi les crêtes de Rakmats et du djebel Ha niera.
Les ordres reçus invitent à créer à Gilma un poste destiné à relier Gafsa avec Kairouan, poste qui devra être occupé par une garnison.
Dès le 12 janvier, le général renonce à placer cet établissement important sur le lit même de la rivière, plein de roseaux, de flaques stagnantes, d'efflorescences salines qui font craindre des fièvres dangereuses, et avec une escorte de cavalerie il court le pays pour le reconnaître et essayer de trouver en dehors de la rivière un endroit convenable. Puisque c'est une occupation fixe que Ton veut faire, il faut absolument trouver un emplacement sain. La plaine, sur les deux rives, est parsemée, de distance en distance, d'anciennes constructions romaines. Les colonnes qui jalonnent ces ruines émergent du sol, nombreuses et élevées; mais c'est en vain que nous courons vers ces signes certains d'habitation dans le passé : il n'y a
LA 6e BRIGADE EN TUNISIE 95
d'eau nulle part. On se demande comment les habitants de ces fermes, de ces villages romains se procuraient l'eau indispensable à la vie. De tous les ravins qui tombent dans l'oued Gilma, un seul possède une source, et l'eau n'est pas potable, elle est salée. Nous étions fort en peine, et, après avoir beaucoup couru, nous ne savions à quoi nous résoudre, quand nous aperçûmes dans la plaine un berger avec son troupeau de moutons. Interrogé, il nous indiqua un puits où il abreuvait ses moutons; ce puits était bâti en pierres et en bonne maçonnerie. C'était évidemment un puits romain. Il contenait peu d'eau, était encombré par la vase et toutes sortes de saletés; mais l'eau paraissait de bonne qualité. Curé et nettoyé, l'eau devint abondante. Pendant le temps de ce petit travail, les hussards de l'escorte en découvrirent un second, puis un troisième, presque comblés, qu'on mit aussi en état. Ils étaient à environ deux kilomètres de la rivière, à la naissance d'un ravin qui y descendait. Le général se décida à placer là la colonne et envoya immédiatement les ordres nécessaires pour tracer le camp et y appeler les diverses fractions. Pendant le séjour de la brigade sur ce point, on y découvrit un très grand nombre de puits semblables aux premiers ; mais, un beau jour, on découvrit aussi qu'ils étaient reliés par des canaux souterrains, dont l'ensemble constituait un vaste drainage conduisant toutes les eaux de ce plateau vers un point du ravin où les ruines d'un vaste château d'eau étaient encore très visibles. De ce château d'eau sortaient des canaux en maçonnerie, avec conduits superposés, qui se dirigeaient sur les différents points où
96 LA 6e BRIGADE EN TUNISIE
apparaissaient les vestiges des villages qui couvraient la plaine.
Nous avions découvert le secret de l'existence de ces villages et de leur ravitaillement en eau, qui au début nous avait si fort intrigué. C'est un fait général en Tunisie, pour le voyageur, que la disproportion entre les masses de populations qui habitaient ce pays et ses ressources en eaux de surface.
Dans l'état actuel du pays, une population aussi dense que celle indiquée par les ruines des habitations y mourrait de soif. Le temps, dans sa course ininterrompue, a-t-il diminué l'abondance des eaux ? La sécheresse va-t-elle croissant ? C'est possible; mais ce n'est pas là la seule cause, et la vérité, qui saute aux yeux d'après notre découverte, c'est que le travail humain a manqué. Du temps des Romains, pas une goutte d'eau n'était perdue ; partout des barrages, des citernes, des aqueducs, des puits. Tout cela formait un ensemble puissant, qui maintenait au niveau du sol une quantité d'eau considérable, disparue aujourd'hui.
Le 16, la brigade commence la construction d'une espèce de redoute ou caravansérail, de forme carrée de 100 mètres de côté, en pierres et en maçonnerie. C'est le commencement d'une ville future. On fabrique de la chaux, des briques, des tuiles, etc. On creuse un puits dans l'intérieur, et à quelques mètres de profondeur on trouve une eau excellente et abondante. On bâtit des fours, des hangars, des chambres pouvant servir d'abri, des lavoirs, des abreuvoirs et une porte monumentale ornée de colonnes de marbre et de pier-
res romaines sculptéss, que nous transportons avec les avant-trains de la batterie de campagne. Pour élever ces pierres considérables, nous nous trouvons arrêtés faute d'aucun instrument, d'aucune machine. Comme les Romains, nous en appelons au plan incliné, et après bien des peines nous finissons par arriver au but. Sur la face ouest, les murs d'un petit cimetière forment redan sur le front du caravansérail, -pour donner asile aux quelques morts, heureusement peu nombreux, que nous avons le chagrin d'ensevelir dans ce pays lointain. Au moins ceux-là reposent dans une terre bénite et à l'ombre de la croix du Sauveur.
Au-dessous du camp, dans le fond du ravin, nous défrichons un vaste terrain, que nous transformons en jardin, et Ton y sème des fèves, des pommes de terre, des carottes, des choux. On y plante des arbres fruitiers, etc., destinés à aider, dans la mesure du possible, à donner au soldat quelques légumes et des fruits, qui, dans ces pays, font complètement défaut.
Pendant que nous étions occupés à ces travaux, nous reçûmes pour la première fois la visite d'un personnage important, le caïd Ali Srir, de la grande tribu des Fraichich, qui borde la province de Constantine et dont le nom a souvent retenti dans les démêlés fréquents de nos tribus frontières. C'était, à ce moment, un personnage d'autant plus considérable que, sa tribu faisant partie du çofï ennemi du bey, était restée presque entière dans sa main et que, près de lui, attirés par la puissance de sa tribu et par sa personnalité, s'étaient groupés tous les personnages désireux de bons rapports avec nous. Il était accompagné
La 6' brigade. 7
98 l<A 6e BRIGADE EN TUNISIE
d'une brillante et nombreuse escorte. Nous nous décidâmes promptement à nous en servir pour sortir enfin de l'isolement complet dans lequel nous nous trouvions et pour en faire un moyen de relations et d'action près des populations. Jusque-là, en effet, nous avions bien recruté des cavaliers, mais presque tous étrangers, exilés ou expatriés de l'Algérie, n'ayant que des notions incomplètes sur le pays et les gens. Des caïds tunisiens, comme ceux de la Kessera, des Ouled Ayar, avaient bien momentanément suivi la colonne ; mais, délégués près de nous par le gouvernement tunisien, ils n'étaient pas nôtres et, de plus, ces gens "du Tell n'avaient pas la connaissance du sud et n'y étaient pas connus. Ali Srir était, au contraire, par le nombre de ses cavaliers, par la puissance de sa tribu, par sa pratique du sud, un auxiliaire précieux, et nous fîmes tous nos efforts pour le lier à notre action. Nous le traitâmes avec égards et eûmes avec lui de longues conversations sur l'état du pays, sur nos intentions, sur son avenir et sur le rôle que, dans notre pensée, il était appelé, s'il le voulait, à y jouer. Peut-être eûmes-nous tort, à ce moment, de sortir de l'abstention de toute politique qui nous était recommandée. Il était facile de prévoir, et cela n'échappa pas à nos réflexions, que ce rôle brillant que nous faisions luire aux yeux d'Ali-Srir ne durerait qu'autant que nous-mêmes, à la tête de nos troupes, nous aurions action dans le pays, que cette action serait fort éphémère et que le gouvernement du bey ne manquerait pas, quand la conquête serait terminée, de chercher, avec l'aide du ministre résident,
LA 6e BRIGADE EN TUNISIE 99
circonvenu et voyant les choses à un point de vue tout différent du nôtre, à punir Ali-Srir du rôle qu'il aurait joué, à le rabaisser, afin de replacer à la tête de cette partie du pays des gens de son çoff. C'était inévitable, car tous ces gens aujourd'hui en révolte et et punis par nous de cette révolte ne manqueraient pas de faire valoir auprès du bey les souffrances endurées et d'en acuser surtout ceux qui se seraient prêtés à nous aider.
C'était fatal : c'est la loi des oscillations qui régit le monde. Ali Srir en avait le pressentiment ; mais il supposa probablement que la France ne prenait pas la peine de conquérir la Tunisie pour la rendre au bey et que, assez puissante pour la prendre, elle saurait bien la garder et couvrir de sa protection toute-puissante ceux qui l'auraient bien servie. Instruit par une longue expérience acquise en Algérie et ayant vu de près les événements et les rivalités lors de la création du ministère de l'Algérie et des colonies, je ne partageais pas ces illusions, mais j'étais dans une situation assez difficile et avais un besoin urgent de tirer des ressources de toutes sortes des populations.
J'avais à soumettre tout ce pays, et il était de mon devoir et de mon droit, pour y parvenir, de me servir des moyens qui se présentaient, et il n'était pas dans mes obligations de prévoir ce qui se passerait après. La seule chose dont je devais m'abstenir était de faire à Ali Srir des promesses que je savais ne pouvoir tenir, et, en fait, je ne lui en fis aucune : nos conversations se bornèrent à des aperçus généraux.
Elles suffirent pour le décider à nous bien servir, et
100 LA 6e BRIGADE EN TUNISIE
il y était très préparé, par son hostilité personnelle à la famille du bey et par sa connaissance de notre action sur les tribus de la province de Constantine, ses voisines. Grâce à lui, nous fûmes abondamment pourvus de viande, d'orge, que nous payâmes, bien entendu, sa valeur, d'un solide et bon convoi de chameaux et, de plus, sa tribu nous fournit un goum de cavaliers excellents, qui, sous la conduite de son neveu Si Mohamed ben Salah, nous rendit les plus grands services.
Cet aide puissant nous permettant d'assurer autour de nous la sécurité des routes, nous en profitâmes pour faire connaître partout, jusqu'à Tunis, qu'un marché serait tenu autour du camp et que tout le monde pouvait y venir en toute sécurité.
Dès lors, nous fûmes toujours largement approvisionnés, et les soldats purent trouver à un prix raisonnable tous les objets qui leur rendent la vie de campagne moins dure et moins pénible.
Cette conduite loyale et nette d'Ali Srir et les services nombreux que sa tribu nous rendit jusqu'aux frontières de la Tripolitaine auraient dû lui assurer une récompense justement méritée; mais la France a bien autre chose à faire que de reconnaître les services. Le bey, lui, n'oublia pas que ce n'était pas sa cause, à lui, qu'Ali Srir avait servie : après notre départ, il lui fit intenter l'une de ces accusations banales de concussion qui, dans ces pays, sont toujours soutenues par des témoignages vénaux, le destitua et le retint quelque temps prisonnier à Tunis.
Tel fut, du reste, le sort de tous ceux qui nous servirent.
LA 6e BRIGADE EN TUNISIE 101
J'avais proposé, pour liquider l'état d'insoumission des tribus nomades, de marcher sur le Nefzaoua avec ma brigade, qui, en réalité, n'a rien à faire, et de forcer ainsi les dissidents à s'enfoncer dans le désert, où ils ne peuvent vivre avec leurs troupeaux, leurs femmes et leurs enfants, ou à se soumettre et à rentrer dans leur pays. Il est bien établi aujourd'hui, parmi eux, qu'ils ne peuvent combattre et que, devant la poursuite de nos troupes, il faut fuir ou demander la paix. Les exemples nombreux des insurrections en Algérie, surtout celle de 1864, où Ton a commis la même faute, ne laissent aucun doute à cet égard, et j'étais prêt à y marcher. La saison était des plus favorables : les pluies diluviennes tombées récemment avaient rempli le pays de fourrages abondants et l'on était certain que les chameaux pourraient porter la colonne aussi loin qu'on le voudrait, puisqu'ils étaient gras et vigoureux. On a répondu à ce très clair exposé de la situation que l'on n'avait pas besoin de mes conseils et que j'aie simplement à exécuter les ordres que je recevrais. C'est très bien, on me fait beaucoup d'honneur, et cela me rappelle que l'on me traite absolument comme on traitait, en 1865, le colonel Margueritte, lorsque, à Laghouat, il essayait en vain de provoquer les mesures utiles pour obtenir la fin de l'insurrection des' Ouled Sidi Cheik. Mais ce que j'avais prévu arrive. Les indigènes révoltés qu'on n'a pas poussés au moment opportun et auxquels on a permis de séjourner dans les pays d'oasis, d'où ils tirent des ressources abondantes, s'habituent à cette nouvelle vie et, voyant qu'ils n'ont rien à craindre pour leurs
troupeaux, leurs femmes et leurs enfants, ils commencent à entreprendre quelques courses dans le nord. Au lieu d'attaquer, nous allons avoir à nous défendre. De l'offensive, nous allons passer à la défensive. Triste métier ! Avec un ennemi aussi mobile, on a beau courir à toutes jambes, on est toujours surpris et Ton arrive toujours trop tard.
Ne pouvant donc pas faire la guerre, je m'occupe, pour faire quelque chose et entretenir mon monde en action, à bâtir un monument. Cette bâtisse a un avantage immédiat : elle nous occupe, nous intéresse, nous empêche de mourir d'ennui, ce qui nous aurait amené la fièvre typhoïde, l'oisiveté en étant le premier agent. Ces braves gens, ils ont un entrain superbe à ce travail de porte monumentale et ils prennent de l'intérêt au placement de ces colonnes de marbre, de ces chapiteaux, comme si c'était pour eux, sans se douter que ce n'est qu'un jouet qu'on leur donne pour les aider à tromper le temps.
Avec la masse de bras dont nous disposons, la maçonnerie ne présente pas de difficultés. Les toitures seules nous arrêtent. Dans ce pays, il n'y a pas d'arbres. Gomment se procurer des poutres, des planches, des chevrons? Bâtir en voûte... Mais comment construire les échafaudages qui les supporteront et quelle épaisseur exigeront les murs de support! En vain'interrogeons-nous les rares bergers que nous rencontrons, aucun ne peut donner d'indication utile. Cependant, un jour, nous reçûmes la visite d'un vieux marabout chef de la zaouia Zedaguia-de-Gemounda, fort brave homme, très confit dans le Seigneur et très
vénéré dans tout le sud tunisien. Sa visite était un peu intéressée. Des cavaliers avaient raconté que, parmi ses troupeaux, se trouvaient cachés des troupeaux appartenant aux insurgés. Tenant compte de sa réputation d'honnêteté et de vertu, nous n'avions pas voulu faire prendre ces troupeaux, qui étaient en fait de bonne prise ; mais nous lui avions écrit que nous le priions de vérifier le fait et de faire opérer la séparation. Il s'était montré très loyal et très droit, avait opéré, comme nous le disions, la séparation, avec de grandes manifestations de colère réelle contre ceux de ses serviteurs qui étaient coupables et, malgré son très grand âge, était venu s'excuser et nous demander notre protection. Bien entendu, nous l'avons reçu avec tous les égards que méritait son honnêteté et sa sainteté reconnue de tous, et nous l'avons absolument tranquillisé sur ce qu'il avait à désirer de nous. Depuis, nous lui rendîmes en effet tous les petits services qui étaient en notre pouvoir, entre autres de faire soigner par nos médecins son fils aîné, qui malheureusement était phtisique.
En causant avec ce bon vieillard, nous lui demandâmes si, par hasard, il ne connaissait pas de forêts dans le pays. D'abord il nous répondit qu'il n'y en avait pas; mais quelques instants après, évoquant de vieux souvenirs, il nous dit que, dans sa jeunesse, il avait, un jour de danger, cherché refuge dans une haute montagne, le Hallouck - el - Mghila , et qu'à cette époque, vers le sommet, il y avait des senoubers (pins d'Alep); mais qu'il y avait de cela bien longtemps, car alors la barbe n'avait pas encore
10't LA 6e BRIGADE EN TUNISIE
poussé sur son menton, et qu'il ignorait s'il y en avait encore.
Le 17 janvier, trois bataillons (27e chasseurs à pied, 33e et 110e) et un escadron partent pour Hallouck-el- Mghila et campent à Feidj-el-Riah ;
Le 18, à Grart-Oum-Enkel;
Le 19, à Ras-Oued-Zerzour, gorge superbe à l'entrée de la montagne, coupée par un barrage naturel qui forme en arrière un immense réservoir. Le général, avec l'escadron et les officiers, pénètre dans la gorge et à travers mille circuits remonte le torrent et s'élève jusqu'au sommet de la montagne.
Du sommet on a une vue immense, et les capitaines topographes du Paty de Clam et Besson font, de ce sommet, d'utiles recoupements sur tous les sommets qui émergent à l'horizon : le djebel Sbeitla, le Smat, le Berberou, le Hamada-Kessera, Kef-el-Raï, où nous avons razzié les Ouled Ayar, Ousselet, qui dominait le camp d'El-Aâla, etc., etc.
C'est pour nos topographes une fortune sans pareille ; aussi nos deux capitaines sont dans la jubilation et s'éterniseraient là volontiers. Mais il y fait un froid noir, la nuit à cette saison arrive de bonne heure, il faut repartir, car nos tentes sont bien loin, au pied de la montagne. Heureusement qu'on va plus vite en descendant. Nous arrivâmes la nuit déjà tombée, très satisfaits.
Nous n'avons pas précisément trouvé une forêt, les incendies fréquents l'ont éclaircie, mais il y a en effet des senoubers en quantité plus que suffisante pour nos besoins actuels. Le 110e restera là et commencera
Le Temple de Sbeitla.
LA 6e BRIGADE EX TUNISIE 105
aussitôt à couper les plus gros et à les transporter à un point où les arabas puissent venir les prendre. Ce sera une rude besogne, car il n'y a pas d'autre moyen que de les porter à dos à travers tous ces ravins rudes et accentués. Mais on en viendra à bout. Ces soldats aujourd'hui, après toutes les marches qu'ils ont faites, toutes les fatigues endurées, sont devenus si énergiques, si actifs, ils sont si intelligents à triompher de tous les obstacles qu'on peut avoir pleine confiance dans le succès.
Ce voyage me rappelle un singulier souvenir.
Pendant cette longue ascension, nous ne rencontrâmes dans la montagne qu'un vieux berger, qui vivait là, au milieu des bois, du lait d'un troupeau de chèvres. 11 avait avec lui un enfant d'une dizaine d'années, qui, plus sociable que son père, nous accompagna et, d'un pas alerte quoique pieds nus, marcha à la tête de nos chevaux. Je liai conversation avec lui, en lui demandant quelques renseignements sur le pays, et je le trouvai aussi intelligent que sa physionomie le promettait.
Au sommet de la montagne, ce fut lui qui, avec une certitude bien précoce pour son âge, permit de mettre les noms sur toutes les cimes qui émergeaient à l'horizon. Nous lui donnâmes du pain, du biscuit, quelques pièces de monnaie et il redescendit avec nous.
Il avait probablement compris qu'il inspirait certaine sympathie, il s'était tout à fait apprivoisé et avec un sans-façon de jeune chat sauvage, s'appuyait sur mon genou ou sur mon étrier, pour suivre plus facilement J»e pas de mon cheval et continuer la conversation
avec moi, qui seul pouvais le comprendre et lui répondre. Bref, nous étions très bons amis.
Arrivé au camp, au moment où je descendais de cheval, il m'offrait de lui-même d'abandonner son pays, sa famille, la vie qu'il menait là pour m'accompagner et vivre avec nous. C'était, évidemment, la conséquence de quelque récit entendu sous la tente et qui avait frappé sa jeune intelligence et dont le héros, jeune enfant comme lui, recueilli par quelque bey, avait fait fortune à Tunis; peut-être même un souvenir de l'histoire du fameux Moustapha, devenu le favori du bey actuel Si Mohamed ben Çadoq.
Il avait compris, au respect et aux égards dont j'étais entouré, que j'étais le premier personnage, et avait bâti là-dessus une espérance de fortune dont sa gracieuse et jolie figure, sa distinction naturelle et son intelligence précoce le rendaient peut-être digne. Malheureusement pour lui, il se trompait; les soldats chrétiens ne se donnent ni semblables charges, ni semblables favoris. Je le remerciai et le renvoyai avec quelque argent à son vieux père et à ses chèvres.
Le 21, j'étais de retour au camp avec la cavalerie et constatais de grands progrès dans les travaux. Ce camp de l'Oued-Gilma était à cette époque extrêmement avantageux pour les chevaux et les mulets de la colonne. Arrivés là dans un grand état d'épuisement, ils y avaient trouvé d'abord du repos, puis ensuite une herbe abondante et très nourrissante produite par les pluies de l'automne; une température très douce à la place des nuits glaciales du plateau de Makter. Les bords de la rivière étaient couverts de sainfoin en
LA 6e BRIGADE EN TUNISIE 107
fleur, de chiendent et de toutes sortes de plantes salées et aromatiques, dont ils purent manger à satiété et qui leur rendirent promptement leurs forces.
Nous, nous avions découvert que les flaques d'eau de la rivière étaient pleines de barbillons et nous y passions de bonnes heures à pêcher à la ligne; et en allant et revenant on récoltait toujours quelques perdreaux, quelques lièvres, qui entretenaient mon ami Tom en belle humeur; grâce au gibier abondant de ces contrées, le bon animal se trouvait heureux et ne regrettait pas la longueur du voyage.
Bref, nous étions là aussi bien qu'on peut l'être en ce pays, quand une dépêche du général de division vint, le 28, m'inviter à me porter sur Gafsa avec 4 bataillons, 2 escadrons et la batterie de montagne, pour y remplacer les troupes de la division de Constantine.
Dès le 29, on écrit aux détachements en ravitaillement sur Kairouan ou occupés à divers endroits pour les ramener à Gilma et on presse tous les travaux, afin qu'avant le départ la redoute ou caravansérail soit fermée et puisse servir d'abri ; on presse aussi le 110e d'envoyer les bois préparés.
A ce moment les murs de la redoute sont achevés, la porte monumentale est bâtie ; le cimetière est entouré de murs ; le puits est terminé, muni d'un bassin assez grand, et pour lui servir de margelle nous avons trouvé une superbe pierre en porphyre rose, ancienne meule de moulin romain. Le four en briques est fini et a déjà servi; un second est bien avancé. Les maçonneries des chambres du caravansérail sont aussi terminées et la partie gauche est couverte. Il n'y a que
les toitures et la menuiserie en retard; cependant, une partie des bois nécessaires sont arrivés et on a commencé à les débiter, mais les outils dont nous disposons sont insuffisants et nous forcent à un travail long et pénible. La fabrication des tuiles laisse aussi beaucoup à désirer; nous n'avons pu jusqu'à présent trouver de terre convenable. En somme, la redoute, avec ses murs solides et ses fossés, est fort en état de prêter aux troupes qui la garderont un solide point d'appui, et deux compagnies d'infanterie de garnison y seraient inexpugnables à tous les Arabes du monde.
Dans ces conditions et avec 3 bataillons, que nous lui laissons, le lieutenant-colonel Frayermouth, largement approvisionné de vivres, pourra terminer tous les travaux et y mettre la dernière main.