CHAPITRE X
Préparatifs de marche sur Bir-Zemitz. — Ralliement des divers détachements. — Marche sur Bir-Zemitz. — Importance considérable de ce point. — Travaux d'occupation. — Ravitaillement sur Gabès. — Vipères cornues. — Mort d'un convoyeur. — Expériences du permanganate de potasse. — Départ du lieutenant-colonel de Saint-Haouen. — Préparatifs de marche sur les Ourghammas. — Coup d'oeil d'ensemble sur la situation. — Bir-Sultan.
Aussitôt Tordre est envoyé à tous les détachements en route et surtout au colonel Travailleur de redresser leur marche et de se diriger sur Bir-Zemitz au lieu de Kebili.
La colonne du général, elle aussi, pour obéir aux ordres du général de division, se met en route dès le 15 avril pour Bir-Zemitz ou Bir-Sultan. Les renseignements fournis par le kahya indiquent à Bir-Zemitz de très grandes quantités d'eau excellente, tandis que Bir-Sultan n'en possède qu'une quantité restreinte. Du reste, ils sont à peine à 20 kilomètres l'un de l'autre.
Cette marche a lieu à travers un pays peu connu; l'eau y est très rare. Aussi, sur les conseils des guides, on a pris de sérieuses précautions pour l'organisation et la garde du convoi d'eau. De plus, de Guelââ, le général a envoyé le nègre du yagoubi El Bachir s'assurer que l'oued Zalim a de l'eau dans ses redirs, et la colonne ne s'est mise en route qu'après qu'il a eu, à son retour, affirmé qu'il avait lui-même vu les redirs pleins d'eau fraîchement tombée.
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J'ai déjà, dans la Conquête pacifique, parlé des services rendus à la colonne par El Bachir et son nègre; il suffira de dire ici, sans en parler davantage, que ce sont ces deux hommes qui nous ont conduits jusqu'aux frontières de Tripoli, nous étonnant par leur connaissance complète des moindres plis du terrain et leur science, jamais en défaut, ni la nuit ni le jour, de toutes les ressources qu'il offrait.
Partie à 5 h. 1/2 du matin, elle s'arrête, après une marche de 18 kilomètres, à Bir-Mohamed-ben- Abdallah. Le puits, que rien ne permet de reconnaître à quelque distance, ne contient que très peu d'eau, boueuse et de mauvaise qualité.
Le général fait distribuer 2 litres d'eau par homme sur les tonneaux du convoi. On forme le camp, dresse les tentes et l'on se repose jusqu'à 5 heures, pour laisser passer la forte chaleur. On repart à 5 heures et l'on campe à 7 h. 1/2 du soir à Grar-el-Ma, sans eau. On distribue 5 litres d'eau par homme et 10 litres par cheval.
Le lendemain, 16 avril, on repart à 5 h. 1/2 et l'on gagne, vers 9 heures, l'oued Zalim. On ne peut se faire idée de la joie de tout le monde, en apercevant ce basfond, plein d'une eau limpide et fraîche. Depuis deux jours nous avions eu un peu soif, pas moi, — de longues campagnes d'Afrique, dans le Sahara, m'avaient appris ce que c'était qu'une vraie soif, — mais ces jeunes conscrits, que je traînais depuis des mois à ma suite, avaient été un peu desséchés. Cependant, je leur avais donné hier 7 litres, et c'est beaucoup. Mais il faisait siroco, la route avait été longue, et c'était
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la première fois qu'ils ressentaient les effets de la chaleur, et on leur avait dit qu'ils allaient s'enfoncer dans le désert. Bref, ce matin, ils étaient un peu inquiets de leur sort et me regardaient avec un certain effroi quand je disais que l'eau était encore loin. Aussi quelle joie et quel bonheur quand, vers 9 heures du matin, ils se trouvèrent en face d'une mare d'eau fraîche, abondante et pas salée !
Ceux qui vivent au milieu de tous les biens que le bon Dieu a prodigués et que la main de l'homme et le travail des siècles ont perfectionnés ne savent pas apprécier ces biens et croient qu'ils leur sont dus et qu'ils ne devront jamais en être privés. Mais, nous, c'est tout ce que nous rêvons comme jouissance, et l'on croit être en paradis quand, après y avoir mis la langue, on se relève en disant : « Pas salée ! » Aussi, aujourd'hui, non seulement on en boira à longs traits, mais encore on se lavera, soi, son linge. Pensez qu'en France, on se lave tous les matins, qu'on met tous les matins du linge propre. Bientôt, quand nous rentrerons en France, il nous faudra voyager en uniformes, et quels uniformes ! Ils sont en loques. Les gens qui nous verront ainsi nous prendront pour des souvenirs du passé, des vieux de la vieille, oubliés par le sort ou sortis, on ne sait pourquoi, de leurs tombeaux.
Le 17 avril, la colonne descend sur Redir-Mehalla, au pied d'un escarpement couronné par une ruine romaine dans laquelle on trouve encore un puits bâti par les Romains et qui porte le nom de Bir-Si-Mohamedben-Aïssa. La rivière où se trouve Redir-Mehalla suit le pied de l'escarpement.
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Le bas-fond fourmille de vipères cornues, du reste très nombreuses dans toute cette contrée. Nous en avons vu de deux espèces différentes, aussi dangereuses Tune que l'autre au dire des indigènes. L'une, très petite, courte, trapue, mesure à peine 30 centimètres de long; elle est jaunâtre, marbrée de taches plus foncées; sa tête est plate, triangulaire, et ses yeux surmontés de deux protubérances arrondies qui ne justifient pas complètement le qualificatif de cornue. L'autre, beaucoup plus grosse et plus longue — elle atteint jusqu'à 0m,80 ou 1 mètre, de même couleur, quoique d'un jaune moins foncé, à tête plate et triangulaire, a de vraies cornes longues d'un demi-centimètre et poin tues. Le matin, elle est pelotonnée en rond, au pied des touffes d'herbes qui parsèment le sol, et s'y chauffe au soleil. Ces animaux sont heureusement peu actifs et très engourdis; aussi les accidents sont assez rares Nous avons eu le malheur d'en éprouver un à Dar-Me hallah. Un des convoyeurs fut, en cet endroit, mordi par l'une d'elles à hauteur de la cheville. Les médecins de la colonne lui firent un pansement immédiat et à l'ambulance, essayèrent tous les moyens de le sauver. Il se maintint en assez bon état pendant les deux ou trois premiers jours, mais vers la fin du troisième il se manifesta des symptômes effrayants. Il devint aveugle, sourd et entra dans un état de décomposition générale qui ne fit que s'aggraver jusqu'à sa mort, qui eut lieu le cinquième jour.
Cette mort si horrible mit l'effroi dans la colonne; chacun prit les précautions les plus minutieuses, surtout avant de se coucher le soir. On s'aperçut, par ha-
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sard, que ie meilleur préservatif était d'avoir dans sa tente des poules. C'est un ennemi mortel des serpents, comme les grands oiseaux. C'est un spectacle curieux que celui de la colère et de la bravoure de ces faibles animaux ; dès qu'elles aperçoivent une vipère cornue, leurs plumes se hérissent, elles jettent au vent leur cri de combat et se précipitent dessus, les attaquent avec rage, à coups de bec, à coups de pattes, et finissent par les tuer.
Bientôt, dans tout le camp, on s'amusa à récolter ces vilaines bêtes et à les livrer à leurs ennemies, et bientôt aussi il y eut des poules célèbres par leur énergie et leur bravoure supérieure. Le capitaine Gariel, mon officier d'ordonnance, aujourd'hui commandant à l'état-major du 6e corps, en possédait une qui fit souvent notre admiration.
Malheureusement, cette protection, très efficace tant que durait le jour, cessait dès que la nuit était arrivée, et je me rappelle qu'un soir où, selon notre habitude, nous bavardions en nombreuse compagnie autour d'un bon feu de bivouac, Gariel nous ayant quitté pour rentrer dans sa tente, nous entendîmes tout à coup le sifflement bien connu de la vipère et nous vîmes Gariel revenir vers nous. Une vipère cornue était dans sa tente et en défendait l'entrée, et heureusement elle avait décelé sa présence, car nous nous empressâmes de l'assommer.
Le médecin en chef, M. Driout, aujourd'hui directeur du service de santé du 13e corps, se rappela alors avoir lu dans un journal de médecine qu'au Brésil, où les serpents venimeux pullulent, on employait avec suc-
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ces contre leur morsure le permanganate de potasse. Il en demanda à Tunis et, dès qu'il l'eut reçu, on fit de nombreuses expériences sur des chèvres que l'on fit mordre par des vipères cornues. Les chèvres que l'on soigna avec ce remède, en en injectant dans la plaie et en leur en faisant boire, furent sauvées, tandis que celles que l'on ne soigna pas de cette manière moururent toutes en quelques heures.
Le 18 avril, la colonne arrive à Bir-Zemitz et y campe autour d'un mamelon couronné par un vieux fort en ruines. Le général, à cause de l'abondance et de la bonté de l'eau, décide de s'arrêter là et de ne pas pousser jusqu'à Bir-Sultan. Il informe le général de son arrivée, de sa résolution de rester là et qu'après l'arrivée du colonel Travailleur et de son convoi sa colonne sera approvisionnée de vivres pour vingt jours.
Sept puits très abondants et peu profonds, du bois en grande quantité font de Bir-Zemitz un point des plus importants sur le vrai chemin des tribus pour passer de Tripolitaine en Tunisie. Il commande toute cette grande vallée qui suit le versant sud des montagnes des Ourghammas. Le bey Ahmed, qui autrefois avait résolu de tenir en soumission tout le pays tunisien, avait compris l'importance de ce point, et il y avait fait bâtir un fort où il maintenait une garnison de montagnards de Tamezert. Naturellement, la solde des gardes n'ayant pas été payée par le bey actuel, ils sont partis, et le bordj est tombé en ruines. Le général, se rendant bien compte de tout l'intérêt qu'il y a à barrer cet important passage et désireux aussi de ne pas
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laisser son monde dans l'oisiveté, entreprend de réparer le bordj . Il obtient du général de division d'y établir un poste et de le solder, à condition que la garde s'engage à empêcher les insurgés de boire aux puits de Bir-Zemitz, qui sont à bonne portée de leurs fusils. De cette façon, on aura la certitude, si les colonnes rentrent sans avoir obtenu la soumission des insurgés, que leurs bandes de coureurs ne pourront pas s'établir sur ce point pour y séjourner. Nous leur aurons par suite enlevé une ressource matérielle et nous aurons aussi produit un effet moral en établissant, par cette prise de possession, notre volonté de rester dans le pays et, par suite de cette idée de durée, l'obligation de se soumettre et l'inutilité de prolonger la résistance.
M. le commandant Lecoat de Saint-Haouen, chef d'état-major de la brigade, nommé lieutenant-colonel en France, quitte la colonne pour rejoindre son nouveau poste, au grand regret du général et de tous ses camarades. Il se rend à Gafsa par Kebili, Seftimi et Oum-Ali, accompagné par la compagnie indigène de Gafsa, qui retourne après avoir amené un convoi.
Le capitaine Le Brun, jusqu'à présent adjoint à l'état-major de la brigade, prend à partir de ce moment les fonctions de chef d'état-major, qu'il a remplies à l'entière satisfaction de tous et dans lesquelles il a rendu les services les plus intelligents et les plus distingués par son activité, son soin de tous les détails et son application au travail.
De la colonne partent tous les jours des reconnaissances sur Bir-Sultan et sur Gabès des convois pour augmenter l'approvisionnement de vivres. A Bir-
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Zemitz, on a du côté du nord, dans la direction de Gabès, une vue superbe; de là on peut suivre indéfiniment la marche de ses convois et veiller sur eux. Toutes les montagnes des Mahmatas ferment l'horizon, sur lequel leurs divers étages se profilent; on dit que ces populations habitent sous terre, comme les Troglodytes d'autrefois. Notre curiosité, vivement excitée, nous pousse à y faire un voyage d'exploration; mais nous n'osons nous absenter pour plusieurs jours.
Le 20 avril, le général reçoit de la division une lettre qui le prévient que les inquiétudes causées par la présence des Turcs près de la frontière font désirer de ne pas laisser la brigade du général Jamais seule en face d'eux et l'invite à étudier la possibilité d'une marche de Bir-Zemitz sur Ksar-Moudenin, afin d'être prêt, le cas échéant, mais seulement sur un ordre de sa part, à porter la brigade à ce point.
Le général, pour se préparer à exécuter cet ordre, écrit à tous ses détachements de se concentrer sur Bir- Zemitz et de l'y rejoindre aussitôt qu'ils pourront le faire. Il prescrit à Kebili de placer en sûreté dans le bordj du kahya et sous sa responsabilité les vivres et le matériel qu'on ne pourra pas enlever, et ensuite de rejoindre. Il ordonne également à Gabès de ramener le convoi aussitôt que ce sera possible. En résumé, il rallie tout son monde, afin de rejoindre le général de division avec le plus grand nombre de combattants et avec la plus grande quantité de vivres possible.
Il écrit alors au général de division qu'il est en mesure de marcher sur Ksar-Moudenin, mais lui demande, pour y arriver plus facilement, de descendre
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d'abord sur la ligne des ksours qui s'étend de Ksar- Moudenin à Douirats, de façon à traverser la chaîne vers Ghoumerassen, objectif le plus rapproché, le plus facile à atteindre et le plus avantageux pour tourner les insurgés qui ne surveilleront pas les routes du sud. La colonne, une fois la traversée du Sahara accomplie, remontera vers le nord avec chance de produire un effet plus décisif en les prenant ainsi entre les deux colonnes. Il annonce que, sous sept ou huit jours, temps nécessaire pour rallier ses détachements, il sera prêt à exécuter cette difficile opération avec toute sa brigade et ses convois.
Qu'on nous permette, au moment décisif où nous sommes arrivés, de jeter un coup d'œil sur l'ensemble delà question.
Les insurgés, après notre marche sur Kairouan, après la punition des Ouled Ayar et notre établissement à Gilma, avaient, après quelques essais malheureux de combat, été obligés de reconnaître qu'il leur était absolument impossible de tenir contre notre discipline, nos canons rayés et nos fusils à longue portée. Dès lors, ne pouvant se défendre par la force, ils. s'étaient enfoncés dans le sud. Ils avaient trouvé autour du Nefzaoua un pays riche en eaux, en pâturages, et des ressources nombreuses dans les dattesr que ce pays produit en grande quantité. Le principal centre de leurs groupements était la grande vallée qui longe le pied des montagnes des Mahmatas et des Ourghammas. Ils y restèrent longtemps sans que leurs troupeaux eussent à en souffrir, et ils les abreuvaient facilement aux puits de Bir-Zemitz et de Bir-
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Sultan. Ils firent alors de grands efforts pour forcer le kahya à embrasser leur cause et à leur livrer les oasis ; mais, comme nous l'avons vu, il leur résista énergiquement. Son hostilité fut du reste peu gênante pour eux, puisqu'il n'avait pas les moyens de tenir la campagne; il se borna à résister dans Kebili. Le rassemblement des révoltés était considérable et s'élevait, croyons-nous, à peu près à 10.000 tentes.
Tout conseillait de marcher aussitôt que possible sur ce rassemblement. Si nous avions marché sur eux, les révoltés eussent alors été obligés ou de combattre, ou de se disperser dans le Sahara, ou de passer enTripolitaine.
Or, combattre était au-dessus de leurs moyens, ils le savaient. Quant à nous, nous ne pouvions que désirer un combat; notre brigade, durcie par ses marches sans fin, était rompue à toutes les fatigues, à toutes les manœuvres; les troupes avaient appris toutes les ruses de cette guerre, tous les moyens d'y parer. Elles marchaient, campaient, gardaient, chargeaient leur immense convoi, très solidement organisé et parfaitement dressé, avec une merveilleuse facilité, sans jamais perdre une minute, sans commandement, sans agitation d'aucune sorte, chacun sachant sa place, son rôle. Durs à la fatigue, les soldats étaient toujours prêts aux suprêmes efforts, sous des chefs qu'une discipline sévère avait dressés à ménager leurs forces, à s'appliquer constamment à éviter toute peine, tout travail inutile et qu'ils savaient soigneux de leur procurer tout le bien-être que ces contrées permettent Aussi, avec de pareils hommes, nous étions pleins de
confiance, prêts à tout essayer, et nous étions certains que nos 3.000 hommes étaient de taille à bousculer toute cette nouvelle zméla.
Passer en Tripolitaine était sans doute possible pour eux et n'entraînait pas pour les insurgés l'obligation d'une soumission immédiate. Mais la Tripolitaine, elle aussi, a des populations jalouses de leur sol, de leurs cultures, de leurs herbages, qui suffisent à peine à assurer leur subsistance et celle de leurs troupeaux. La contrée qui borde la mer n'est pas riche; c'est une plaine sablonneuse de peu de largeur et qui a déjà la physionomie saharienne.
Déjà, aux abords de Tripoli, il y avait, je n'ose dire, comme mon ami Féraud, une armée, mais des bandes de soldats turcs de 12 à 15.000 hommes, peu vêtus, pas soldés du tout, pas nourris non plus, et dont la subsistance et l'entretien étaient déjà une lourde charge pour les populations. Il était évident que, si, de plus, cette multitude de sauterelles, sans discipline, sans police, y pénétraient, les conflits naîtraient promptement, et qu'il y aurait vite échange de coups, et que, par suite/une dislocation s'imposerait à bref délai. Sans doute, les plus compromis voudraient y rester ; mais on devait espérer que la masse, qui avait, comme dans toutes les insurrections, suivi le mouvement les uns par force, les autres sans conviction, voudrait revenir dans son pays, qu'en somme l'insurrection se désagrégerait.
Enfin, quant à se disperser dans le Sahara, l'expérience de l'Algérie nous avait appris que les nomades ne peuvent y séjourner quelque temps sans perdre
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tous leurs troupeaux et sans être exposés à y mourir de faim. Et le Sahara tripolitain est encore bien plus inhospitalier que le sud d'Alger ou de Gonstantine. Et, de plus, on peut sans crainte de se tromper affirmer que la dispersion au milieu d'un pareil déclassement de tribus inconnues les unes aux autres, c'est la certitude à bref délai d'être pillé, volé, assassiné, etc.
Tout nous portait donc à vouloir marcher en avant, sans retard sur les agglomérations. On a vu que nous l'avions proposé au mois de décembre. Mais, à Paris, on était inquiet de l'attitude de la Porte ottomane; on craignait que les troupes qu'elle avait débarquées à Tripoli ne prissent l'offensive contre nous et que, par suite, nos troupes ne se trouvassent avoir à combattre non seulement les Tunisiens révoltés, mais encore l'armée turque. Au lieu d'agir énergiquement à Gonstantinople et en Tunisie, on hésitait, et nous étions arrivés au mois d'avril sans avoir touché l'insurrection. Cependant, Féraud m'écrivait à la date du 27 avril :
« Les indigènes annonçaient ici, d'après la presse turque, qu'une grosse insurrection éclaterait en Tunisie à la fin de mars. Ali ben Khalifat devait naturellement prendre l'initiative du mouvement et tous les préparatifs de l'armée 'turque étaient de nature à faire supposer en effet une action prochaine. Mais tout cela s'est évaporé. L'armée turque a toujours le même effectif de 15.000 hommes. Il est parti des libérés, on les a remplacés par des recrues, et voilà la vérité sur les vaet-vient de troupes. Il est arrivé seulement un cadre complet, depuis le colonel jusqu'aux trompettes, d'un régiment de cavalerie, qui sera recruté parmi les in-
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digènes et organisé sur le type de nos spahis. Son effectif serait de 1.200 hommes; seulement l'argent manque pour acheter des chevaux. Il manque partout. Il est des bataillons qui n'ont pas eu de solde depuis deux ans. Les fournisseurs de vivres, ayant déjà fait trop d'avances, ne veulent plus rien donner, de sorte que l'on est réduit aux expédients pour nourrir au jour le jour cette armée en guenilles; aussi la maraude vat-elle grand train, et les indigènes qui en pâtissent sont très surexcités. Tous les insurgés tunisiens, groupés près de la frontière, se sont bercés de l'espoir de voir arriver l'armée de secours de Stamboul; mais aujourd'hui qu'ils constatent que ces promesses n'étaient que des excitations, ils commencent à réfléchir et songent à l'avenir. La désunion règne parmi les chefs; la lassitude et le découragement, parmi leurs adhérents. Ils souffrent et ont faim; ils se battent entre eux et avec les Tripolitains des campagnes, qui voient leurs récoltes dévorées par ces sauterelles affamées. »
Comme on le voit par ces renseignements certains, il était évident que, si l'on produisait quelque part un choc sur cette agglomération, elle se dissoudrait, et que cela aurait eu lieu si on l'avait fait quelques mois plus tôt. Mais, à Paris, on n'était point résolu à aller aussi vite, et, malgré toutes les instances, nous n'obtînmes qu'à grand'peine l'autorisation d'avancer... et d'avancer très timidement et sous la condition expresse de ne pas dépasser telle ou telle ligne, bien loin encore de la frontière, afin d'éviter tout contact avec les Turcs, tant les 15.000 hommes dont parlait Féraud rendaient notre haute direction circonspecte.
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Oui, pour en finir, il faudrait avancer franchement. Nous sommes depuis longtemps en état de le faire; mais, à Paris, on n'ose pas, de crainte de complications internationales; cependant, nous ne pouvons pas rester longtemps ici, car bientôt les chaleurs vont nous rendre le séjour impossible.
A ce moment même, un ambassadeur fut envoyé directement de Paris à Tripoli, afin d'arrêter avec le pacha turc la limite que nous ne devions pas franchir. De cette ambassade, plus ou moins compétente dans la question et en dehors des droits acquis du gouvernement tunisien, qui cependant aurait dû avoir voix au chapitre, il résulta Tordre de ne pas dépasser l'oued Fessi. Dès lors, il était évident que le but de la marche de nos colonnes ne serait pas atteint, puisqu'entre l'oued Fessi et la frontière réelle s'étendait un espace considérable, sur lequel les insoumis pourraient rester sans que nous pussions aller les y atteindre.
Cette crainte de provoquer les Turcs est telle que même cette indication de : oued Fessi est interprétée de la façon la plus restreinte. Le nom d'oued Fessi n'est donné à la rivière qui le porte qu'à sa sortie de la montagne des Ourghammas et dans la plaine qu'elle traverse, entre la montagne et la mer.
Dans la montagne, une quantité de rivières lui servent de sources et font partie de son cours. C'est une patte d'oie à branches multiples: l'oued el Akhal, l'oued Guermassa, l'oued Ghoumerassen, etc., etc. Au lieu de dire d'emblée tous les affluents de l'oued Fessi sont l'oued Fessi lui-même, on va ergoter à l'infini pour choisir chacun, suivant son intérêt, l'une de ces
branches et en faire l'oued Fessi. Nous aurons beau dire que ces noms viennent des villages qu'ils arrosent, que c'est leur ensemble qui fait l'oued Fessi, dont le nom n'existe qu'après les confluents, on n'en persistera pas moins à nous accuser d'avoir foulé le sol turc, qui est encore à plus de 40 à 50 kilomètres de nous. L'ambassadeur parisien, du reste complètement étranger à ces sortes d'affaires et à la Tunisie, avait justifié le vieux proverbe : « On avait besoin d'un médecin, on prit un danseur. »
Cependant la brigade Jamais avança jusqu'à Ksar- Moudenin et la nôtre jusqu'au Nefzaoua.
Féraud m'écrivit alors :
« L'arrivée de nos troupes à Ksar-el-Moudenin a produit un effet considérable. On nous annonce bien à son de trompe que l'armée de Tripoli va être portée de 30 à 40.000 hommes, mais ce n'est encore qu'un moyen d'excitation pour pousser les rebelles à marcher en avant. » Cependant, quelques camps ont été installés à la frontière pour empêcher les troupes françaises de la franchir et le ferik annonce à grand bruit son intention d'aller les passer en revue. »
Cette visite mit les cervelles en effervescence et l'on put croire un instant que nous allions avoir tout ce monde sur les bras. C'est à ce moment que l'on décida que la 6e brigade rejoindrait celle du général Jamais.
Le 25 avril, un bataillon et la section du génie quittent Bir-Zemitz pour se porter à Bir-Sultan. Ce dernier paraissant, d'après les renseignements, avoir un débit trop faible pour la colonne, le général prescrit au capitaine du génie, celui-là même dont la dynamite
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avait fait si triste effet à Neggaâ, d'organiser, à côté du puits, un bassin dont le fond, fortement damé et au besoin enduit de chaux, serait rendu imperméable, puis de le remplir, afin d'avoir de quoi abreuver les chameaux et les bêtes de somme, et de laisser le puits entièrement à la disposition des hommes de la colonne.
Bir-Sultan est à 20 kilomètres de Bir-Zemitz dans la direction de Ghoumerassen, l'un des ksars des Ourghammas. C'est donc de ce point qu'il faut partir pour rejoindre ce relief montagneux et trouver de l'eau.
A vue d'œil, c'est une distance d'environ 80 kilomètres à franchir, et les deux guides dont la colonne dispose, El-Bachir el Yacoubi et son nègre, ne connaissent dans cette direction aucun puits.
La carte, elle, ne donne aucune indication ; elle est en blanc, et la ligne du village des Ourghammas qu'il faut atteindre pour sortir du désert y est seule indiquée, et bien certainement au hasard. C'est plutôt une hypothèse qu'une indication ferme.
Aucun Européen n'a abordé ces contrées.
Heureusement que notre convoi d'eau, fortement organisé, permet de suffire largement aux besoins de la colonne pendant trois jours.
Quant aux chameaux, abreuvés à Bir-Zemitz, où ils ont aussi trouvé une nourriture abondante, ils sont en pleine santé, gras, vigoureux; ils peuvent facilement atteindre Ghoumerassen sans boire.
C'est donc avec une entière confiance que nous allons nous lancer dans le vide.
Le 29, tous les détachements ont rejoint la colonne.