CHAPITRE II
Départ de la 6° brigade. — Difficultés de marche. — Rades. — Mchammedia. — Camp de l'agha des Zouas. — Occupation de Tunis. — Ouled Mokran. — Manœuvres préparatoires. — Colonel tunisien Ba rouda.
Le 28 septembre, selon les ordres reçus, les troupes du camp de Garthage et de la Goulette se mettent en route et font leur première étape à Rades. Le 29, elles arrivent à Mohammedia, où elles sont rejointes par une portion des troupes de la brigade qui étaient restées à la Manouba. Pendant ces deux petites étapes de 8 et 12 kilomètres, ce qui était prévu n'a pas manqué d'arriver. Les mulets sont incapables de porter leurs charges. Le premier jour cinq meurent en route, le second sept. Une grande quantité se couchent sous la charge et restent sur la route. Il faut partout laisser de petits détachements d'infanterie à la garde des caisses du Trésor, dont le poids énorme est au-dessus des forces de ces animaux, des caisses de vivres et des bagages. La brigade est, par suite, échelonnée le long de la route. Si l'on était en face de l'ennemi, on subirait certainement un désastre. Il devient absolument évident que les moyens de transport sont complètement insuffisants et que, dans ces conditions, il est impossible de marcher. Il en est aussitôt rendu compte, et le général de division décide que, pour mettre les moyens de transport de la brigade en état de la
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porter, ils seront renforcés par un nombre important de mulets de la brigade Maurand, qui garde Tunis, et par aulant d'arabas (petites voitures à un cheval) que Ton pourra en réquisitionner. Il prescrit aussi de faire tous les efforts possibles pour se procurer des chameaux.
Au début de toutes les expéditions, les mêmes f a i l s se reproduisent invariablement. Longtemps les troupes sont immobilisées, incapables d'action, s'usent à ne rien faire, et aussi malheureusement laissent, par cette inaction, à l'ennemi le temps de s'organiser, de multiplier ses moyens de résistance. C'est toujours le manque de moyens de transport qui est la pierre d'achoppement de toutes les expéditions. C'est un fait connu, rebattu, et il est probable qu'il en sera toujours ainsi.
Le 29 septembre, la brigade moins le 2e régiment est concentrée à Mohammedia, sur le parcours de l'aqueduc momumental qui conduit les eaux du Djukar et de Zaghouan à Tunis.
Mohammedia est une jolie petite ville, dont les maisons luxueuses appartenaient à un grand personnage proche parent du bey, qui a soulevé contre lui partie des populations et qui, après avoir eu quelques succès, a fini par être battu, pris, exécuté, et sa ville a été rasée.
Ces ruines sont d'un effet assez saisissant, car elles conservent l'aspect de constructions récentes. Ce sont de jeunes ruines.
La tribu des Béni Slimen, qui formait le noyau des révoltés, a préféré, après la mort de son chef, plutôt
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que de se soumettre, s'enfoncer dans le Sahara. C'est elle qui, parvenue dans le Ghanem, au bord du lac Tchad, a rempli le Sahara de son humeur batailleuse et s'y est rendue célèbre par d'audacieuses razzias sur les Touaregs. Quoique expatriée depuis de longues années déjà, elle a conservé avec la Tunisie quelques relations qui pourraient être utilisées par les voyageurs qui pénétreraient dans ces lointaines régions, et qui ont servi au docteur Barth lors de son voyage à Koukha et à Tombouctou.
A Mohammedia, nous avons fait quelques manœuvres d'ensemble pour mettre les troupes en main, au grand ébahissement d'une troupe tunisienne campée auprès de nous et commandée par l'agha des Zonas. Nous avons emmené ce dernier à la manœuvre, et il s'est montré très étonné de l'ordre, du silence et de la facilité avec lesquels les mouvements s'exécutent. Le voisinage de cette troupe de 5 à 600 hommes est fort désagréable. Toute la nuit, ils poussent des cris comme autour des prisons ; nos sentinelles aussi répétaient : « Sentinelles, prenez garde à vous ! » pour montrer à l'ennemi qu'elles sont bien éveillées et qu'elles font bonne garde. Le seul résultat, ici, où il n'y a point d'ennemis, est de nous empêcher de dormir; aussi j'ai décidé d'aller camper un peu plus loin. Du reste, les troupes venues de la Manouba ont beaucoup souffert de la fièvre typhoïde ; celles du camp de Carthage commençaient aussi à se ressentir d'un trop longséjour sur cet emplacement, déjà souillé par le séjour de troupes nombreuses, el il est de toute nécessité, si nous voulons éviter la contagion, de changer de
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place souvent, de ne jamais rester plus de trois ou quatre jours sur le même terrain.
Le 7 octobre, la brigade campe à Birin, à 8 kilomètres de Mohammedia, sur l'aqueduc de Tunis.
Le 10 octobre, le général commandant la division fait occuper les forts et la ville de Tunis. Cette prise de possession a lieu sans aucune difficulté.
Le 15 octobre, un certain nombre de cavaliers des Ouied Mokran de la Mecljana, compromis dans la révolte de 1871, et parmi eux Saïd ben bou Daoud, l'ancien bach agha du Hodna, que j'avais eu sous mes ordres quand j'étais chef du bureau arabe de Bou-Saada, et avec lequel j'avais fait, en 1854, l'expédition de Tuggurth, sont venus me trouver ici. Lors de ma visite à la Manouba, M. le général de division m'avait exprimé ses regrets de n'avoir à son service aucun cavalier indigène, et m'avait fait part des difficultés, de l'impossibilité qu'il y avait à faire la police du pays avec la cavalerie française seule. C'était peu de temps après l'assassinat de M. le capitaine Mattei, et l'on croyait encore, à ce moment, qu'il avait été tué par des rôdeurs arabes. Je répondis qu'il me semblait facile d'avoir des gens de la province de Constantine, qui était voisine de la Tunisie, tout en me demandant pourquoi le général, qui venait précisément de Batna, n'avait amené personne avec lui. Et, dans cette conversation, je lui parlai des Onled Mokran, au sujet desquels mon ami Féraud, consul général de France à Tripoli, venait de m'écrire. Le général me dit : « Je leur ai écrit, mais n'ai reçu d'eux aucune réponse. — Je les connais beaucoup, mon général, dis-je à mon
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tour, surtout le vieux Saïd ben bou Daoud, et, si vous le voulez, je lui écrirai, et je suis sûr qu'il viendra. » Le général ne fit pas d'autre observation et ne me parla pas de la situation de quelques-uns d'entre eux, condamnés par la justice française comme contumax après la révolte de 1871. De mon côté, je commis la faute de ne point soulever cette question, selon ce qui avait été convenu, j'écrivis à Saïd ben bou Daoud, et quelques jours après il était à mon camp de Birin avec quelques-uns de ses parents. Je joins ici copie des lettres échangées à ce sujet; elles éclairent cette affaire d'un jour complet.
lre lettre à M. le général de division.
« 13 octobre 1881.
» Je viens de recevoir, à mon camp, Saïd ben bou Daoud, qui est venu de Béja pour me voir, amenant quatre de ses parents, gens de grande tente et vigoureux cavaliers, qu'il est tout disposé à laisser à notre service.
» Saïd ben bou Daoud m'a demandé une lettre pour vous; il désire vous saluer et vous offrir ses services, bien que déjà vieux, et ceux des siens. Je vous les envoie. Si vous désirez les garder près de vous, je serai heureux de vous les avoir procurés; si au contraire vous me les laissez, je crois, le cas échéant, pouvoir en tirer bon parti.
» Il me dit que son fils El Hamlaoui est retenu
comme otage par Ali Bey. Puisqu'il offre de marcher avec nous, ainsi que ses parents, je crois qu'il est inutile qu'Ali Bey garde un garant de la neutralité de cette famille. Je vous serai, en conséquence, reconnaissant de demander à Ali Bey qu'il le relâche le plus tôt possible, afin qu'il puisse nous rejoindre. »
2e lettre à M. le général de division.
« Birin le 15 octobre 1881, n° 12.
» J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai été, ce matin, informé que Saïd ben bou Daoud et les cavaliers qui l'accompagnaient avaient été arrêtés.
» Saïd ben bou Daoud est venu en toute confiance me voir, sur une lettre que je lui ai écrite après que je vous en avais parlé, et je pensais, avec votre approbation, qu'il devait avec ses enfants servir de goum à la colonne.
» S'il est retenu prisonnier, j'aurai donc en réalité abusé de sa confiance, et je resterai chargé de l'odieuse accusation de lui avoir tendu un piège. Vous seul pouvez juger dans quelle limite cela doit influer sur le sort qui lui est réservé ; mais je ne dois pas vous taire que cette idée m'est infiniment pénible et que je ne puis accepter la responsabilité de cet acte de malhonnêteté. Il était facile de s'emparer de Saïd ben bou Daoud, si c'était nécessaire, mais rien ne me justifierait de l'avoir amené entre nos mains. »
Réponse de M. le général de division.
« La Manouba, 45 octobre 1881.
« J'ai reçu votre lettre du 14 octobre n° 12, et, à mon grand regret, je me vois forcé d'arrêter ceux à qui vous l'avez confiée. Les uns et les autres étaient signalés et recherchés; ils se sont de nouveau gravement compromis durant les événements de l'oued Zergua.
)) El Hamlaoui, dont vous demandez la mise en liberté, n'a pas quitté jusqu'au moment de son arrestion les bandes insurgées et Messaoud ben bou Daoud, jeune frère de Si Saïd, a fait partie des gardes du corps d'Ali ben Amar.
)) Tout cela est certain, confirmé par mes renseignements, par ceux du capitaine Sandheer, par ceux du consulat, par ceux que M. le commandant Breton a pu prendre sur place au camp d'Ali Bey et enfin par les demi-aveux des intéressés.
» Encore une fois, mon cher général, je suis désolé d'arrêter des gens porteurs d'une lettre signée par vous et qui les recommande à ma bienveillance. // y a là quelque chose qui répugne.
)> Ce désagrément m'aurait été évité si vous vous étiez abstenu d'écrire à Si saïd ben bou Daoud, acte selon moi très imprudent, vu le pays où nous sommes, la situation que nous avons et, surtout, vu la fausse position de Si Saïd ben bou Daoud. »
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3e lettre à M. Je général de division.
« 15 octobre 1881.
(( Je crois devoir vous faire observer respectueusement que, dans un entretien avec moi, à la Manouba, vous m'avez parlé des Ouled Mokran et de votre désir d'avoir près de vous un certain nombre de ces cavaliers. Je vous ai répondu que je connaissais Si Saïd ben bou Daoud, que je me mettrais en relation avec lui et que, par son intermédiaire, je pensais pouvoir vous procurer les cavaliers dont il s'agit.
)> J'ai également parlé de cet ancien chef arabe à l'officier chargé des affaires arabes à votre état-major. Il ne m'a été fait aucune objection.
)> Dans ces conditions, j'ai dû croire que vous approuviez ma démarche, et que j'étais autorisé à faire venir Saïd ben bou Daoud près de moi. Vous estimerez sans doute avec moi, mon général, que je ne puis accepter la responsabilité de l'acte « très imprudent » que vous me reprochez.
)> Il me serait excessivement pénible de rester chargé, vis-à-vis de Saïd ben bou Daoud, de l'odieuse accusation de l'avoir attiré dans mon camp pour lui tendre un piège et le faire jeter en prison, et, comme je vous l'écrivais ce matin, je ne puis supporter l'idée de cet acte de malhonnêteté, que je considérerais comme une tache à mon honneur militaire. »
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Réponse de M. le général de division.
« 15 octobre 1881.
)) Comme je vous le disais dans ma dépêche du 15 octobre, n° 214, Si Saïd ben bou Daoud et les siens se sont de nouveau et tout récemment compromis.
» Lorsqu'ils ont reçu votre lettre, ils ont pensé, avec raison, que vous ignoriez leur conduite. Ils ont pensé pouvoir alors abuser de votre bonne foi, obtenir votre recommandation et essayer ensuite, grâce à elle, de se tirer du mauvais pas où ils se trouvaient engagés.
)> En arrivant à votre camp, Si Saïd ben bou Daoud vous a appris que son fils El Hamlaoui était prisonnier, et il vous a prié d'intercéder. Gela seul, mon cher général, était de nature à éveiller la suspicion. Il était rationnel de supposer qu'Ali Bey n'avait pas opéré cette arrestation sans motif et que quelque chose avait dû se passer. Ce quelque chose, que je vous ai appris, a eu et devait avoir comme conséquence forcée la capture de Si Saïd ben bou Daoud dès qu'il serait vu et partout où il serait trouvé.
» Je ne connais pas d'autre façon d'accomplir le devoir, et il me paraît obligatoire de s'assurer d'un homme dont la culpabilité nous est démontrée, cet homme aurait-il été notre meilleur ami, serait-il même notre hôte.
» Vous vous exagérez, je crois, votre rôle dans les circonstances actuelles. Moi seul suis responsable de
ce qui a lieu; moi seul, et non vous, ai ordonné Tardes tation.
)) Je me souviens, en effet, que, lors de votre visite à la Manouba, la conversation a roulé sur les Ouled Mokran, sur les services qu'ils pouvaient rendre et sur le moyen de les employer. En conséquence, j'endosse la responsabilité de l'imprudence commise en écrivant à Si Saïd ben bou Daoud, imprudence qui aurait dégénéré en faute si ce personnage n'avait pas été arrêté hier.
)) Je m'arrête, mon cher général. J'espère que la question sera maintenant bien close.
)) J'espère aussi que vous voudrez bien éviter de vous occuper de tout ce qui peut friser la politique indigène telle qu'on l'entend en Algérie. Nous n'avons ici d'autre rôle que celui qui réside dans l'accomplissement des actions militaires proprement dites : marches, combats et pacification. »
4e Lettre au général de division,
«16 octobre 1881.
(( J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre dépêche du 15 octobre 1881, n° 216 (Bureau des renseignements), concernant Si Saïd ben bou Daoud, et de vous prier de vouloir bien transmettre à M. le général commandant en chef le corps expéditionnaire de Tunisie la lettre ci-incluse, que je lui adresse par la voie hiérarchique.
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» Croyez bien, mon général, qu'il m'en coûte d'en appeler de votre décision à un chef supérieur; mais vous penserez Je l'espère, que la demande respectueuse que je soumets à cet officier général n'a rien de contraire aux lois de la discipline et qu'elle est suffisamment motivée par le rôle joué par moi dans cette affaire, rôle dont, je vous l'ai dit, la responsabilité me pèse. »
Lettre à M. le général commandant en chef le corps expéditionnaire de Tunisie,
« 16 octobre 1881.
)) J'ai l'honneur de vous adresser respectueusement, et par la voie hiérarchique, un appel à votre bienveillance en faveur de Si Saïd ben bou Daoud, appel qui m'est dicté par des considérations touchant à mon honorabilité personnelle.
» Sans vous transmettre tout le dossier des lettres officielles que j'ai échangées à ce sujet, et que j'ai conservées, je me borne à vous exposer que Saïd ben bou Daoud et quatre de ses parents ont été arrêtés à la suite d'une lettre que je leur ai écrite et dans laquelle je l'engageais à venir me voir et à se mettre à notre service pour nous aider dans l'expédition qui commence. Il s'est rendu à mon camp et, à la suite de sa visite, je l'ai accrédité près de M. le général de division. Je ne chercherai pas à le défendre des torts qui sont, dit-on, à sa charge. Je n'ai point
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d'avis à émettre à ce sujet, je veux seulement dire, mon général, que, vis-à-vis de lui et des Arabes, j'assume l'odieuse responsabilité de lui avoir tendu un piège.
» Il appartient à vous seul d'apprécier de quel poids pourra être dans la balance de votre justice la prière que je vous adresse, lorsque vous examinerez les charges, si faciles à créer et si contradictoires en pays arabe, qui pèsent sur lui, et vous jugerez peut-être que, si ces charges ne sont pas trop accablantes, la réputation de loyauté et d'honnêteté d'un officier général milite en faveur de l'abandon des poursuites.
» Les accusations portées contre eux ne furent pas bien prouvées, car M. le commandant Breton, signalé comme ayant sur place pris les renseignements envertu desquels on les avait arrêtés, fut leur défenseur et me recommanda plus tard, à plusieurs reprises, ce jeune Messaoud qu'on disait avoir fait partie des gardes du corps d'Ali ben Amar. »
M. le général commandant en chef le corps expéditionnaire de Tunisie, gêné sans doute par le rôle joué par Saïd ben bou Daoud et ses parents dans l'insurrection de 1870, n'osa pas trancher ouvertement la question et prit à leur égard une demimesure. Il les fit sortir de prison, mais les interna à Tunis; ce qui, dans un sens, était plus pénible pour eux, car, en prison, ils étaient nourris, tandis que, sans ressources dans cette grande ville, ils seraient morts de faim, si bien des gens, émus de pitié, n'étaient venus à leur secours.
Pendant les derniers jours, nous commençons à
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nous échelonner sur la route et à transporter des vivres de manière à pouvoir avancer. Dans l'impossibilité de nous mouvoir avec les moyens que nous possédons, et à cause de la difficulté de réunir le nombre d'arabas nécessaires, on fait venir de France des voitures régïmentaires à deux roues. C'est un moyen de transport peu approprié au pays, qui n'a pas de routes. Au fur et à mesure de leur arrivée, nous nous suivons par petits échelons ; nous sommes forcés d'agir ainsi par la rareté de l'eau et l'impossibilité d'en trouver assez pour faire boire de grosses agglomérations de troupes. Dès que nous serons à quelques lieues d'ici, il est probable que les insurgés rempliront le pays derrière nous et viendront insulter jusqu'aux murs de Tunis. Car nous avons la preuve qu'ils ont des complices jusque dans l'entourage du bey. Nous avons dernièrement, en poursuivant des bandes d'insurgés répandues dans le pays autour de nous, acquis la certitude qu'un certain Barouda, colonel et aide de camp du bey, les avait hospitalisés et nourris; que, de plus, il était venu dans ses propriétés pour s'entendre avec eux et les encourager. Signalé à l'autorité supérieure, il a été, sous sa pression, destitué de ses fonctions et expulsé de l'entourage du bey. Mais c'est une punition qui ne durera que jusqu'à notre départ, et qui n'aura pas grand effet sur ceux qui, comme lui, sont les soutiens et les meneurs de la révolte.
En revanche, sur l'ordre formel que j'en ai reçu, on a fusillé hier deux pauvres diables qui étaient porteurs de papiers pour des prisonniers du bagne de
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Tunis. Ces papiers ne traitaient que d'affaires tout à fait personnelles à ces gens, dont ils étaient probablement parents ou proches. A Tunis, le bagne ne peut être considéré comme un lieu rempli de criminels; les gens qui y sont enfermés ne sont pas, comme en France, des malfaiteurs condamnés par la justice de leur pays : ce sont simplement des gens qui, pour une cause quelconque, ont encouru la colère du bey ou ne se sont pas soumis à certaines exigences de gens puissants. En tout cas, le fait d'être au bagne n'impliquait pas du tout une hostilité quelconque commise ou voulue à notre égard, et, par suite, leur apporter des nouvelles de leurs parents ou de leurs amis n'était pas non plus un acte d'hostilité. Ces gens avaient été arrêtés par nous, parce qu'ils étaient des étrangers, qu'ils circulaient dans le pays. C'était une affaire de police. Dieu merci, dans notre longue carrière, dans les campagnes sans fin que nous avons faites en Algérie, nous n'avons jamais cédé à l'esprit public, à l'opinion, qui, nous le reconnaissons, à cette époque, et aussi à d'autres époques antérieures, poussait dans cette voie. A notre avis, le conquérant doit éviter avec le plus grand soin de mettre du sang entre lui et le peuple auquel il s'impose. C'est bien assez de celui qui se verse dans le combat, quand chacun a le droit de frapper. Ce sang-là, il est vrai, quelque abondamment qu'il soit versé, ne reste pas à jamais entre les deux ennemis; mais l'autre, versé en dehors du combat, ne se pardonne pas : éternellement il fait tache et appelle la vengeance.
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