CHAPITRE IV
Marche sur le djebel Belola. — Préparatifs d'hivernage à Bled-el-Aàala. — Marche sur Maktcr. — Bord] do Sidi Abd-el-Melek. — Goum des Ouled-el-Aoun. — Attaque et punition des Ouled-Ayar. — Le caïd de la Kessera-si-oI-Bormi. — Le bordj du caïd Deppich.
A l'arrivée à El-Oukanda, nous trouvons des lettres de M. le général de division qui prescrivent de porter le plus vite possible la brigade tout entière vers le djebel Belota, afin de pouvoir concourir, avec les colonnes de M. le général d'Aubigny et de M. le colonel de la Roque, à la répression de la grande tribu des Ouled-Ayar, coupable de révolte, d'attaques répétées contre la ligne du chemin de fer et enfin d'avoir détruit la gare de chemin de fer d'Oued-Zergua et assassiné les employés de cette gare. En même temps, M. le général de division demande que nous lui envoyions tous les chameaux dont nous pouvons disposer afin de permettre à la colonne qu'il commande de marcher sur Gabès. Il est bien difficile de satisfaire à toutes ces obligations, la plus grande partie de nos moyens de transport étant, comme nous l'avons dit, en route sur Tunis pour l'évacuation des malades et le ravitaillement en vivres de la brigade. Heureusement que, dans la dernière marche, nous avons eu la précaution de réunir tous les chameaux que nous avons pu nous procurer. En nous gênant énormément, nous parvenons à lui envoyer cent bons chameaux de charge.
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Ainsi désorganisés, il ne nous est plus possible de partir ensemble et réunis, et la brigade est mise en route par fractions successives vers le djebel Belota. Avec tous les arabas et les voitures régimentaires que nous traînons à notre suite, il est impossible de marcher directement à travers la montagne et nous faisons le tour par la plaine du Fahs-el-Rhia. Le mouvement commence le 8 novembre. Les étapes sont : Sidi-Henni, où nous sommes déjà passés souvent, Terf-Chenna, Oued-Bou-Arada. Nous ne faisons pas de longues étapes. Déjà quelques pluies ont rendu le passage des voitures pénible à travers tous ces terrains labourés.
Aussi, avec l'autorisation de l'autorité supérieure, nous formons une commission de remonte qui devra acheter des chevaux pour maintenir les escadrons au complet et surtout acheter des mulets pour remplacer nos gros mulets du Poitou, qui meurent en grand nombre. Mais, là, nous nous heurtons à une difficulté considérable. Les règlements sur les remontes fixent pour les mulets une taille élevée, et les mulets que nous parvenons avec beaucoup de peine à faire présenter à la commission sont généralement très petits. Ils sont extrêmement vigoureux, très solides, portent parfaitement la charge, mais ils n'ont pas la taille, et les officiers acheteurs, craignant que plus tard, à la rentrée en garnison, un inspecteur général ne mette ces animaux à leur compte, refusent de les acheter. Cependant, moi. j'ai besoin de moyens de transport, et, si je marche plusieurs mois, ce qui m'arrivera certainement, tous mes mulets seront morts; il faut absolument que je les remplace. Mais à toutes
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mes sollicitations, ils reconnaissent que les mulets sont très bons, parfaits, mais ils ne veulent pas les acheter. J'ai beau dire que le règlement a été fait pour la France et que nous sommes en Tunisie, rien n'y fait. Bref, il faut employer les grands moyens, et je me décide à faire un ordre écrit, dans lequel je dis que, malgré le règlement, pressé par un besoin urgent, j'ordonne d'acheter, que je couvre les acheteurs et assume toute la responsabilité des officiers acheteurs... Alors promptement nous fîmes à des prix très raisonnables acheter bon nombre de bêtes qui nous rendirent les plus grands services pendant toute la campagne. Jusqu'à présent, à mon grand étonnement, ma responsabilité ne m'a rien coûté.
De Bou-Arada à Ksar-el-Adid (le fort du Fer). Je ne sais pourquoi ce nom. C'est un petit fort carré de 25 mètres de côté environ, bâti en énormes blocs de pierre placés les uns sur les autres, sans ciment ni mortier. Les savants de la colonne, et parmi eux les capitaines topographes, prétendent que c'est une construction carthaginoise.
L'étape suivante nous porte à la zaouia de Sidi Abdel-Melek que nous avons déjà visitée en arrivant par le djebel Barkou.
Le premier détachement de passage à cet endroit y a monté nos fours de campagne, et la fabrication du pain a été poussée assez activement pour que chaque détachement puisse y recevoir plusieurs rations.
C'est pour le soldat une grande joie que d'avoir un peu de pain, lorsque, depuis plusieurs jours déjà, il n'a que du biscuit, et on peut être certain de s'assurer
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sa reconnaissance lorsqu'on se montre soigneux de ne manquer aucune occasion de lui en procurer quand cela est possible, c'est-à-dire toutes les fois que les fours peuvent rester sur place trois ou quatre jours.
A la zaouia, nous retrouvons au complet les Ouledel-Aoun, belle et riche tribu qui a envoyé nous saluer de nombreux et brillants cavaliers. Pour la première fois nous pouvons égayer les officiers et les soldats par la vue d'une brillante fantasia, qui rompt la monotonie de la route et éveille chez eux les plaisanteries et la gaieté. C'est du reste en pays arabe un honneur dû au chef et à ce titre bien dû à toute la colonne. Les Ouledel-Aoun, comme preuve de leur soumission, durent former un goum de 100 chevaux pour marcher avec nous, éclairer la colonne et nous aider à combattre leurs voisins les Ouled-Ayar.
A la zaouia, nous laissons nos voitures, nos vivres, nos impedimenta de toutes sortes à la garde du chef de la zaouia. afin d'alléger la colonne et de la rendre mobile pour l'opération qui lui incombe.
Cette multitude de charrettes que nous traînions à travers ce pays de terres labourées, détrempées par la pluie, sans route, à travers des ruisseaux encaissés, des rivières, a exigé de nous un travail énorme. Il a fallu pousser aux roues, comme ce pauvre général Ducrot embourbé dans les boues de Bou-Ghezoul. Un jour il traita d'emplâtre un pauvre capitaine du génie à propos d'une charrette attelée de plus de 20 chevaux qui ne pouvaient l'extraire de l'ornière. Sans se troubler, ce dernier lui dit a : Eh bien, poussez, vous, et vous verrez si elle marchera I » J'ai poussé moi
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aussi, mais j'ai été plus patient que lui, quoique aussi entêté et aussi opiniâtre.
Avec quel bonheur on s'en débarrasse de toutes ces entraves au mouvement! Peu à peu, partout où nous trouvons des tribus, nous recueillons des mulets, des chameaux, notre outillage s'améliore, mais au prix de quel travail I Bientôt nous serons organisés comme nous l'étions en Algérie; mais, mon Dieu, que nous sommes loin des calculs du ministère de la guerre, et quel temps il nous a fallu pour être enfin à peu près mobiles !
La colonne est à ce moment rejointe par le capitaine tunisien Si Mohamed el Bormi, caïd de la Kessera. C'est un gros village, haut perché sur l'emplacement d'un fort romain qui commandait toute la contrée, position extrêmement forte au-dessus de rochers à pic d'un accès très difficile au sommet desquels s'étale un petit plateau sur lequel est bâti aujourd'hui le village. Les ruines romaines sont partout encore visibles et les maisons habitées par les gens du village sont superposées aux assises des maisons romaines. Jusqu'à une élévation de 2 mètres au-dessus du roc les vieux murs du fort romain sont encore entiers et solides, défiant, par leur robuste épaisseur, les injures du temps. Une source abondante sort de l'intérieur du plateau et arrose la vallée, profondément encaissée au début, puis plus large et moins profonde et entièrement plantée jusqu'à perte de vue de beaux oliviers. Les habitants du village forment le contingent d'une compagnie d'infanterie tunisienne dont le caïd est le chef. C'est un homme d'une quarantaine d'années
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plus instruit et plus intelligent que ne le sont généralement les chefs des tribus tunisiennes. On voit qu'il a fréquenté la capitale et a reçu quelque culture intellectuelle ; il a reçu de ses chefs tunisiens Tordre de marcher avec la colonne et de lui rendre tous les services possibles.
Aussi dès son arrivée, suivant l'habitude, nous lui demandons moyennant argent comptant, bien entendu, de l'orge pour la cavalerie qui en consomme beaucoup, des mulets, de la viande de boucherie et aussi des chameaux.
Le 15, le général escorté par la cavalerie se rend à Sidi-Djaber à la rencontre de M. le général d'Aubigny venant du nord. On arrête là les conditions dans lesquelles aura lieu l'opération contre les Ouled-Ayar. Il est convenu que le 21 le colonel de la Roque attaquera au nord-ouest, le général d'Aubigny au nord, et que la Ge brigade qui d'ici là se portera à Makter attaquera au sud et à l'est.
La tradition porte à croire que c'est à un point tout près de Sidi-Djaber et nommé Guaïna ou Zama que Scipion l'Africain a battu le grand général carthaginois et a, par la défaite d'Annibal, consacré le triomphe de Rome et la ruine de Garthage. Ce sol ne peut nulle part être foulé sans rappeler de grands événements et les grands hommes qui y ont été mêlés, et ici l'éloignement augmente la grandeur et des événements et des hommes. Hélas ! souvent les grandes choses et les grandes gens perdent beaucoup à être vus de près !
Le 1 7 novembre la tête de colonne arrive à El-Belota.
Le pays est boisé et présente une position superbe pour une installation de longue durée; mais, d'après tous les renseignements, le froid y est intense l'hiver et la neige y tombe en abondance et y séjourne. Par conséquent tous nos chameaux y périraient et il n'est pas possible d'hiverner en ce point. D'un autre côté on serait absolument séparé de Kairouan, auquel on doit rester lié. Le général renonce donc à y établir son biscuitville et écrit au général de division pour l'en informer et lui désigne comme endroit favorable le bled el-Aâla, plus rapproché de Kairouan, boisé aussi et d'une altitude inférieure de plus de 500 mètres à celle de Belota. Il demande à y transporter ses impedimenta de suite et à y descendre avec la colonne dès que l'opération contre les Ouled-Ayar sera terminée. Il envoie de suite un bataillon travailler à la route montagneuse qui passe au-dessous de la Kessera afin de la rendre praticable aux voitures. Le 19, la brigade campe sur les ruines d'Usapa, ancien camp d'une légion romaine reconnaissable aux aigles sculptées sur la porte d'entrée, magnifique monument parfaitement conservé. Le vieux fort a encore de solides fondations qui supportent d'affreuses masures, en grosses pierres de taille des anciens murs, et qu'on appelle du nom pompeux de bordj deSidi Abd-el-Melek, personnage qui a joué un rôle dans l'insurrection et s'est enfui à notre approche.
Le 20, l'autorisation de se transporter à Bled-el-Aâla étant arrivée, le bataillon du 46e, commandant de Santi, avec les voitures et tous les impedimenta, se dirige sur El-Aâla, où il a ordre de construire une redoute,
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d'y mettre en sûreté tous ses bagages et d'attendre la brigade.
Les troupes peu à peu se concentrent sur Makter. Le 20 au soir le général dispose là du goum des Ouled-el- Aoun, des 27e bataillon de chasseurs à pied, 61e de ligne, 110e de ligne, IIIe de ligne, 1er hussards, 4 pièces de la batterie de montagne et la batterie montée amenée jusque là au* prix de grands efforts et de grandes fatigues.
La portion de la brigade sous les ordres du lieutenant-colonel Frayermouth part de Kairouan pour rejoindre la colonne. Elle se compose des 33e, 43e, un escadron du 1er hussards, 2 pièces de la batterie de montagne. Passant à El-Aâla, elle y rencontre le bataillon du commandant de Santi. Elle dépose dans la redoute tous les bagages inutiles et continue sa route. La brigade, à Makter, organise dans la soirée du 20, sur un relèvement de terrain qui domine la source et tout le pays, une espèce de redoute dans laquelle on établit 2 pièces de la batterie de campagne et une compagnie du 111°. Le reste campe au-dessous et sous sa protection. Avant l'opération du lendemain le général adresse aux troupes l'ordre du jour suivant :
Ordre de la 6e brigade.
a A dater de demain, la Ge brigade va entrer en opérations contre la tribu des Ouled-Ayar, qui a trempé dans les meurtres et les incendies de l'oued Zerga et sur laquelle il est prescrit de faire un exemple.
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» D'après les ordres du général de division/les Ouled- Ayarquise présenteront pour offrir leur soumission seront reçus à coups de fusil et l'aman ne leur sera accordé que quand ils auront été battus, razziés et brûlés.
» Toutefois, le général recommande aux soldats de ne pas se laisser emporter par l'ardeur de l'action. Si les lois de la guerre permettent'de châtier avec une sévérité rigoureuse ceux qui sont nos ennemis, la générosité française exige que l'on ne se laisse pas aller à la cruauté et surtout que l'on ne maltraite pas les femmes et les enfants. Si le pays doit nous être reconnaissant de la vigueur et de l'énergie avec lesquelles nous punirons des actes coupables, il nous reprocherait à juste titre tout ce qui pourrait nous être reproché par les peuples civilisés. »
Les renseignements indigènes affirment que les Ouled-Ayar sont disposés à la résistance et que leur chef Ali ben Amar, le principal auteur des massacres de l'oued Zerga, est encore à leur tête. Le général, dans la pensée qu'il n'osera pas y rester jusqu'à la iîn et qu'en apprenant qu'il est cerné par trois colonnes considérables il se décidera à s'enfuir, essaie d'organiser un goum pour lui couper la retraite et s'en emparer. Il confie cette mission à un cavalier des plus vigoureux et réputé pour son intelligence et son énergie. Il lui fait espérer que s'il réussissait à nous livrer Ali-ben-Amar, il aurait droit à une récompense importante. Ce cavalier, nommé Bou Habana, choisit dans le goum une vingtaine de cavaliers connus et se porte avec eux vers Mazeroua, que le général
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d'Aubigny doit attaquer et où on signale la présence d'Ali ben Amar. Le plan de Bou Habana consiste à se placer sur la route par laquelle le caïd des Ouled Ayar s'enfuira vers le sud, pour lui couper la retraite.
Le 20 au soir, la hamada des Ouled Ayar apparaît tout en feu. A la lueur de l'incendie on croit voir de nombreuses tentes concentrées au sommet de la montagne. On est porté à croire que c'est une bravade des Ouled-Ayar, qui annoncent ainsi leur intention de livrer bataille le lendemain et nous provoquent. Je ne partage guère la croyance générale à cette résistance, en raison des forces considérables dont disposent les trois colonnes, et j'ai une furieuse envie de troubler cette démonstration en envoyant quelques obus de nos pièces de campagne dans ce ramassis qui est à peine à trois kilomètres; mais je m'arrête devant la crainte de troubler les autres colonnes. C'est un spectacle magnifique que ce vaste incendie de la montagne, et la lunette d'artillerie nous montre distinctement les gens qui le propagent en allumant l'alfa qui couvre toute la montagne, comme les diables rouges des légendes.
Le 21, au point du jour, selon les conventions faites avec M. le général d'Aubigny, la brigade, séparée en deux fractions, se porte sur les Ouled Ayar. Sur le versant sud, le long des coteaux qui bordent l'oued Saboun, le 27e bataillon de chasseurs à pied, deux pelotons de cavalerie et quelques fractions du goum avec M. l'interprète militaire doivent, sous les ordres de M. le commandant Malaper, marcher à la rencontre de M. le colonel de la Roque.
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Le général, à la tête du reste de la brigade, franchit l'oued Saboun et se porte au nord vers le bordj d'Ali ben Amar le manchot, à la rencontre de M. le général d'Aubigny. A peine sur le plateau de la rive gauche, le général constate que le pays est vide. Les Ouled Ayar ont, la veille, allumé l'incendie pour nous tromper. C'est une ruse de guerre. Aussitôt la nuit venue, ils ont levé leurs tentes et ont fui ; il s'agit de trouver dans quelle direction. Le général se décide de suite.
Il ordonne au lieutenant-colonel Travailleur, avec un peloton de hussards, un bataillon d'infanterie, 2 pièces, etc., d'aller brûler le bordj d'Ali ben Amar. Quant à lui, avec le reste de la colonne, il se rabat à gauche et descend dans l'oued Aghzel, tête de l'oued Saboun, qu'il remonte en incendiant, au fur et à mesure qu'il avance, les maisons, abandonnées par les propriétaires depuis peu de temps, comme le prouvent les traces encore fraîches qu'il rencontre partout.
En suivant l'oued Aghzel, le général, habitué aux courses sahariennes, aperçoit dans le lit de la rivière des traces considérables d'émigration que les Ouled- Ayar ont cru pouvoir dissimuler. Il ordonne alors au caïd de la Kessera et au goum dont il dispose de galoper sur ces traces et de voir où elles conduisent après leur sortie de la rivière. Ils reviennent quelque temps après et annoncentque toute la tribu a fait route au sud en traversant le relief qui borde la rivière au col d'où sort l'une de ses sources.
Il est 10 heures quand les troupes arrivent au col. Le général fait faire la grand'halte. Il envoie des cavaliers prévenir le commandant Malaper et le colonel
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Travailleur qu'il va s'enfoncer dans le sud à la suite des Onled Ayar et qu'ils aient à le suivre aussi vite que possible. Il en informe aussi le général d'Aubigny et le colonel de la Roque.
Pendant la grand'halte les renseignements se confirment : les Ouled Ayar ont fui dans le sud et se concentrent probablement autour du bordj de leur caïd Salah ben Deppich.
C'est un des résultats fâcheux du double pouvoir qui règne en Tunisie : l'armée française qui en fait la conquête et le bey ou le ministre résident qui est son protecteur. Le bey a accepté notre protectorat, puisqu'il ne pouvait faire autrement; mais, en fait, comme nous l'avons déjà expliqué, ce sont les amis, les partisans du bey qui se sont révoltés et qui tiennent contre nous la campagne. De sorte que les intérêts sont tellement opposés qu'on voit ici le caïd, représentant du bey, absent de son territoire et près du bey, à Tunis, chercher les moyens de sauver les Ouled Ayar, pendant que l'armée française les poursuit pour leur infliger le châtiment qu'ils ont mérité. Et c'est auprès de son habitation, près de son frère et de sa famille, dont la place aurait dû être auprès de nos colonnes pour les guider, c'est sous sa protection qu'ils se groupent à notre approche I Oui ! les ennemis du bey sont avec nous et guident nos colonnes et ses amis sont contre nous. La Tunisie comme tous les pays arabes est divisée en deux çoffs (partis), l'un partisan de la dynastie actuelle du bey, l'autre hostile, et la seule clef pour s'y reconnaître, c'est de connaître à fond l'histoire du pays. Dans le cas présent la séparation en
révoltés et en soumis l'éclairé d'un jour complet. Et malgré le ministre résident, forcément étranger à ces questions, les intérêts français seront sacrifiés aux intérêts du bey. C'est que, la conquête terminée, nous verrons peu à peu, sous une accusation ou sous une autre, accusations toujours faciles à faire naître dans ce pays où les témoignages ne coûtent pas cher, tous ceux qui nous auront servis punis par le gouvernement du bey et enchaînés dans le bagne de Tunis, sous les yeux de nos généraux et du ministre résident, qui ne s'en doutent même pas. Ainsi, Ali Srir, caïd des Fraichich, dont les goums nous conduiront jusqu'aux frontières de la Tripolitaine pendant que sur nos derrières il maintiendra l'ordre, sera destitué. Son neveu Mohamed ben Salah, qui commandait le goum marchant avec nous et m'a conduit jusqu'à Douirat, qui, de plus, par une marche forcée a dégagé le commandant supérieur du Djerid attaqué dans Touzer par les Hammamas, sera destitué. Le kahya du Nefzaoua, dont la conduite avec nous a été parfaite et a subi dans son bordj de Kebili un long siège, destitué aussi et remplacé avec une audace, qui aurait mérité une punition, par le neveu d'Ali ben Khalifa, le chef de l'insurrection. Le caïd d'El-Aiacha, Brahim ben Souissi, destitué et emprisonné au bagne de Tunis pour avoir fait échouer un coup de main des insurgés, dans lequel ils devaient enlever les chameaux de ma colonne à Gafsa, en venant lui-même de nuit informer le chef d'état-major, au risque d'être pris par les insurgés.
Bou Habana, le chef du goum des Ouled el Aoun au bagne, et il y est resté longtemps, pour avoir essayé de
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nous livrer Ali ben Amar et avoir guidé ma colonne.
Partout, autour de nous, l'intrigue et les accusations les plus odieuses contre tout ce qui nous approche.
Pendant la grand'halte, Bou Habana revient aussi avec son goum. Ils ont manqué Ali ben Amar, qui s'est enfoncé dans le sud avec quelques cavaliers et leur a échappé.
Dès que le repas est terminé, le général marche directement au sud, sur les traces des révoltés, suivi à quelque distance par le bataillon de chasseurs à pied, qui a fait quelques prises assez importantes après un engagement rapide mats assez vif du goum avec l'ennemi, dans lecfuel M. l'interprète Vallet, qui le commandait, a montré une énergie et une vigueur qui ont rapidement décidé l'affaire.
Après avoir marché toute la journée, la colonne se trouve, un peu avant la nuit, en face d'un rassemblement considérable de tentes et de troupeaux groupés près du bordj du caïd Deppicn, dans la forêt et sur les pentes du djebel Skarna. Entre nous et l'ennemi est un ravin profond, à pentes abruptes et boisées, dont la tète est au col qui sépare le djebel Skarna du pic de Kef-el-Raï (la tête du Berger). L'ennemi est évidemment surpris, mais il a déjà été prévenu cependant et ses guerriers prennent position au col dont les pentes laissent déjà voir un grand nombre de burnous tachant les broussailles. La moindre hésitation de notre part lui permettrait de faire fuir ses troupeaux et ses biens par le col, et les guerriers en couvriraient la retraite. Le général dispose de peu de monde en ce moment, les colonnes Malaper et Travailleur n'ayant
pas encore rejoint. Il y a une lourde responsabilité à prendre. Il faut s'exposera recevoir soi-même un échec ou perdre l'occasion d'en infliger un à l'ennemi, car s'il échappe, il sera bien difficile de le rejoindre. Après quelques secondes de réflexion, il se décide à agir. Il envoie dire au bataillon de chasseurs du commandant Malaper de forcer le pas et qu'il a besoin de lui comme réserve. Puis il ordonne au commandant de Battisti de descendre dans le ravin, de tourner à droite et de se porter sur le col, afin de séparer les guerriers, qui ont pris position sur ses pentes, des troupeaux, des tentes, des femmes et des enfants qui sont près du bordj du caïd. Il prescrit au commandant d'engager contre les guerriers du col un combat de tirailleurs, mais sans s'engager à fond jusqu'à nouvel ordre. Il porte l'artillerie toujours sur la rive gauche du ravin à 1.500 mètres de l'ennemi environ, en gardant près d'elle une compagnie du 110e en réserve. Puis il ordonne au 110e de se porter directement sur les tentes pleines de femmes, d'enfants, de s'en emparer et d'empêcher tout chargement de bêtes de somme. Il pense que, si ces populations sont à notre merci, toute lutte cessera.
Le commandant du 110e a reçu l'ordre de tenir son monde réuni, de ne laisser tirer que s'il recevait luimême des coups de fusil, et de ne permettre aucun pillage s'il n'y a pas de résistance.
La cavalerie, elle, reçoit ordre de descendre dans la plaine et d'y ramasser tous les troupeaux qui la couvrent.
Puis il fait commencer le feu à l'artillerie, qui
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envoie quelques obus sur les pentes. Il prescrit même à la compagnie du 110e d'envoyer quelques feux de salve à 1.000 ou 1.200 mètres, sur les défenseurs du col, pour aider le bataillon du 61e. Il faillit là arriver un grand malheur, trop fréquent, hélas ! à la guerre. Le général avait montré avec soin à la compagnie de réserve l'objectif à battre. Déjà l'artillerie avait tiré quelques coups et les obus avaient par leur éclatement marqué clairement le but. Il semblait donc que nulle erreur ne fût à craindre. Cependant, au premier feu de salve, au moment où le commandement déjoue retentissait, le général s'aperçoit que la généralité des fusils au lieu d'être en direction du col sont en direction du 61e, qui avait traversé le ravin et remontait de l'autre côté et dont les pantalons de toile grise se détachaient en lumière. Il put heureusement se jeter en avant et faire relever les armes avant le commandement de feu et éviter un malheur qui eût provoqué d'éternels regrets. Oh I celui qui commande peut être cruellement éprouvé et doit toujours trembler. Heureux sont ceux qui portent facilement le poids de la responsabilité! Ceux-là sont rares.
La manœuvre ordonnée eut un plein succès : après un engagement insignifiant, les guerriers du col, reconnaissant l'impossibilité de faire échapper leurs familles et leurs troupeaux, renoncent au combat, d'autant plus vite que les obus et les feux de salve leur ont fait subir quelques pertes. Le fils du caïd Deppich avec les principaux personnages de la tribu conduits par le caïd de la Kessera, Si Mohamed el Bormi, viennent affirmer leur soumission et demander grâce.
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L'eau manquant au bordj du caïd Deppich, la brigade descend sur l'oued Adgila, à quelques kilomètres, où se trouvent des flaques d'eau de médiocre qualité. Les chasseurs à pied, la colonne Travailleur, rejoignent au bivouac, qu'on installe de nuit. La journée a été dure pour les troupes, qui ont fait 35, 40 ou 42 kilomètres. Elles ont bien marché et n'ont laissé personne en arrière.
Le 22 novembre, le général d'Aubigny est informé des événements de la veille; il est prié de régler les questions d'amendes, de versements d'armes, qui ressortent au commandement de ces tribus faisant partie de la division nord, et lui propose une entrevue à Makter pour le 25.
Le général, habitué à ces razzias, sait que la brigade encombrée de ces immenses troupeaux est incapable de les emmener et d'en tirer parti; qu'ils sont pour la troupe une cause de désorganisation et de faiblesse et qu'elle est incapable d'aucune action tant qu'elle n'en sera pas débarrassée; que, d'un autre côté, il n'est pas possible de les vendre à qui que ce soit leur valeur. Il se résoud donc à réunir les chefs des Ouled Ayar et leur dit : « Je suis maître de vos tentes, de vos femmes, de vos enfants et de vos troupeaux; je puis, si cela me plaît, les faire ramasser et les emmener. Mais puisque vous vous êtes soumis sans conditions, je me bornerai à exiger de vous le remboursement d'une partie de la valeur de ce que j'aurais pu vous prendre. En conséquence, vous déposerez à mon camp, d'ici à dimanche, la valeur de : 4.000 moutons à 10 fr 40.000 francs.
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