CHAPITRE V
Transfert du camp dans le Bled-el-Aâla à Sidi-Mohamed-ben-Ali. — Visites à Kairouan. — Le général de division tunisien Ben-Merabot. Description du camp d'El-Aâla. — Organisation et marche de la colonne Travailleur dans la direction d'El-Djem. — Marche de la colonne du général dans le sud. — Chasse au faucon.
Pendant que le général s'arrête quelques jours à Makter et à l'oued Ouzafa pour recevoir les sommes dues par les Ouled-Ayar, la brigade commence son mouvement successif sur El-Aâla. Le 27e bataillon de chasseurs va enlever le dépôt fait à la zaouia de Sidi- Abd-el-Melek, compléter la destruction du bordj d'Usapa et descendre ensuite sur El-Aâla avec les fours, les impedimenta, les voitures, etc., etc.
Le général craint, en sentant le temps devenir froid, d'être pris par les neiges, surtout pour son équipage de chameaux, qu'il a eu tant de peine à réunir. Ce pays de Makter est à plus de 1.000 mètres d'altitude. Il y aurait grave danger à y rester; aussi il met tout en mouvement sur El-Aâla. Au fur et à mesure du retour, les moyens d'évacuation, après avoir déposé leurs charges, rapportent aux troupes du pain, dont la fabrication a commencé à El-Aâla. De là on évacue les malades sur Kairouan en y portant successivement de grands approvisionnements de bois, dont le général Etienne manque complètement.
Le 7 décembre la brigade tout entière est réunie sur l'oued Marg-el-il, à Sidi-Mohamed-ben-Ali, sur les-
pentes du djebel Ousselet, camp superbe, à 300 mètres d'altitude au plus ; aussi la température y est douce et agréable et déjà nous éprouvons une vive satisfaction d'avoir fait ce plongeon de 700 mètres quand, en regardant les sommets qui nous environnent, nous les voyons tout blancs de neige (1).
Nous eûmes là quelques jours de repos forcé, l'automne nous amenant, comme d'habitude, des séries de jours de déluge, et j'en profitai pour corriger les épreuves de la biographie du général Margueritte. J'en étais alors à la campagne du Mexique, et sa situation avait bien des rapports avec la mienne. Aussi ses plaintes sur l'éternité de cette campagne, son peu d'intérêt, sur les ennuis de cet exil loin des siens, ses prières au bon Dieu pour qu'il le ramenât au foyer domestique trouvaient de l'écho dans mon cœur;
je sympathisais fort avec ses idées, et je me disais, comme lui, que vraiment les grandeurs et les hon-
(1) L'oued Marg-el-lil est un des fleuves les plus importants de la Tunisie. Il sort de la Kessera et du djebel Berberou, tout près de l'oued Ousafa, passe au pied du djebel Ousselet et se perd dans la vaste plaine de Kairouan, qui probablement était autrefois au milieu d'un lac et n'est plus qu'au milieu d'un marais. De l'ancien lac il reste deux témoins sur nos cartes : l'un le lac Salé au nord, l'autre, au sud, le lac de Kairouan ou Schkha-Sidi-Henni. Ce seraient là les derniers restes du grand lac Triton, selon M. le docteur Rouyre. Le commandant Roudaire avec beaucoup d'autres géographes, le voyageur anglais Shaw, Henri Duveyrier, Victor Guérin et notre ancien ambassadeur à Constantinople et à Londres M. Ch. Tissot, l'ont placé plus au sud, derrière le seuil de Gabès, dans ces lacs immenses qu'il voulait transformer en mer intérieure. Je ne voudrais pas trancher cette question fort obscure, mais le docteur Rouyre a donné de son opinion une très bonneraison : c'est que l'auteur latin qui nous a parlé du lac Triton a cité le djebel Ousselet comme bordant le cours de la rivière qu'il alimentait.
neurs, en admettant que les campagnes vous en rapportent, ce qui souvent n'est pas, ne valent guère les sacrifices qu'elles imposent. Cependant, après avoir, comme lui, grondé, et épanché ma bile, je me disais : patientons et attendons. Mais c'est une lourde charge que ces 5.000 bouches à promener à travers ce pays sans ressources et presque vide d'habitants, et une grave préoccupation que celle de leur procurer leur pâtée journalière, pain, viande, etc., sans compter l'orge pour les animaux. Si encore il y avait assez d'eau pour les faire boire ! Mais tant d'hommes et d'animaux réunis mettent le pays à sec. Je n'ai trouvé qu'un remède, c'est de fractionner cette masse et de la promener en petits paquets, cela a l'avantage de couvrir plus de terrain. Mais, comme ils ne parlent aucun la langue du pays et qu'ils ne savent jamais ce qu'on leur dit, je crains toujours qu'il ne leur arrive quelqu'accident : par exemple, comme cela est arrivé à côté, qu'ils ne fusillent comme ennemis leurs propres gens, ce qui jette l'épouvante dans le pays et nous fait fuir des populations comme la peste ; ou qu'ils ne prennent leurs propres traces pour celles de l'ennemi, ce qui les entraîne à tourner sur eux-mêmes sans arriver nulle part; enfin, qu'ils ne fassent quelque excentricité. Quoi qu'il en soit, jusqu'à présent, tout a bien marché, ma conscience n'a pas de trop graves reproches à se faire, et, avec la protection du bon Dieu, que j'implore souvent à ce sujet, j'espère, sans qu'il arrive malheur, aller jusqu'au but, quoiqu'il me semble bien loin.
Pendant quelques jours, la cavalerie et les batail-
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Ions vont à tour de rôle à Kairouan porter du bois et voir la ville sainte, visiter ses curieuses mosquées, et rapporter des approvisionnements, qui peu à peu s'accumulent au camp. C'est une distraction pour tous ces pauvres gens, en route déjà depuis de longs mois.
Le 8 décembre, je vais moi-même à Kairouan faire ma visite au général Etienne. Je ne m'arrêterai pas à faire la description de la ville, de ses mosquées, on peut la trouver dans les ouvrages de plusieurs touristes. La ville, très agglomérée entre ses murailles qui l'enserrent, fait plutôt l'effet d'un souk (marché) que d'un centre religieux. La population n'est rien moins que belliqueuse et est essentiellement mercantile. En réalité, c'est une physionomie de cimetière noyé dans un marais infect; une boue noire et puante remplit les rues étroites et pleines d'immondices. J'aime mieux rester dans les champs et que ce soit le général Etienne qui la garde que moi. La mosquée de Si-Okba est immense et grandiose ; cette multitude de colonnes de marbre fait un effet magique, mais on ne peut chasser l'idée qu'elles ont été volées dans quelques vieilles basiliques romaines.
J'étais à peine arrivé chez le général Etienne, qui, en bon camarade, m'offrit l'hopitalité, que j'entendis le poste de la porte d'entrée prendre les armes et sonner le rappel. Etonné, je sortais pour demander la cause de ce mouvement, lorsque le commandant Mieulet, chef d'état-major de M. le général Etienne, me dit que M. le général tunisien Ben Merabet demandait si je voudrais bien lui faire l'honneur de le recevoir. Ce Ben Merabet était un des personnages les plus im-
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portants du gouvernement du bey. Il était général de division et commandait tout le sud-ouest de la régence. Son action s'étendait jusqu'au Djérid, à Gafsa, etc. Etonné de l'empressement que mettait ce grand personnage à me venir voir, je compris que la razzia des Ouled Ayar avait donné à mon nom un certain reflet de pouvoir et de sévérité. Je le reçus avec M. le général Etienne, et, habitué à traiter d'assez haut le monde indigène, je ne fis ni grands frais, ni grandes avances. Il fut facile de voir que moins j'étais ouvert et prévenant, plus le personnage, du reste très intelligent et très fin se faisait désireux de plaire et caressant. Je n'eus la clef de la situation qu'à la fin de la visite. Il avait appris que j'étais destiné — ce que je ne savais pas encore — au commandement de Gafsa, du Djérid et des tribus qui en dépendent; il était, par suite, inquiet de sa situation et désireux de s'acquérir ma bonne volonté. Ce fut en pure perte, car, peu soucieux d'avoir entre les- indigènes et moi un personnage quelconque, je m'empressai plus tard de supprimer son action et de commander directement le pays qui m'était confié. A son départ, on observa le même cérémonial. Je m'enquis auprès du général Etienne comment, dans la maison même du représentant de l'autorité et de l'armée française, on rendait de pareils honneurs à un indigène, affublé d'un grade, sans fonctions, dans une armée n'existant que de nom; il me répondit que c'était l'ordre du général en chef et l'un des effets du protectorat. J'en fus d'autant plus résolu à ne pas supporter, si faire se pouvait, ce très grand personnage près de moi, désireux d'éviter à mes soldats pareille
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humiliation et pareille matière à raillerie. A Tunis ausssi, on voit le dey tenir des réceptions où on lui rend des honneurs souverains, trop souverains, même, car quelques-uns des chefs de l'armée s'y sont oubliés jusqu'à plier le genou et à baiser sa main, comme s'ils étaient les sujets de ce monarque, qui cependant, à tous les points de vue et au su et connu de tous, laissait par trop à désirer
Le 17 décembre, quelques bandes de coureurs ayant paru au sud de Kairouan et le général en chef ayant prescrit de faire parcourir le pays à de petites colonnes volantes, le lieutenant-colonel Travailleur, avec deux bataillons (61e et 46e), un escadron de hussards, deux pièces, douze jours de vivres et 50 tonnelets d'eau, descend au sud vers Haouch-Tâcha et Henchir-Khenafès, où il donnera la main à une colonne commandée par le colonel Moulin, de la brigade Etienne, qui est vers El-Djem. Il marche par Aïn-Beïda, Sidi-ben-Nacer- Allah, Haouch-Tâcha, où il reçoit la soumission de 125 tentes des Fetnaças (Hamamas) rentrant d'insurrection. Son goum donne la chasse à quelques coureurs ennemis et leur enlève quelque bétail. La colonne se porte vers El-Djem à la rencontre du colonel Moulin, mais ne peut le joindre. Des cavaliers du goum ont seuls pu pousser jusqu'à lui.
Le 21, la colonne revient vers Haouch-Tâcha et y rencontre le colonel; le 24, elle couche à Sidi-en-Nafi; le 25, à Rdiz-sidi-Bou-Zid ; le 26, au puits de Hamamas ; le 27, elle rejoint la colonne du général sur l'oued El-Hallouf.
Afin de pouvoir sans crainte quitter le camp de El-
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Aâla, le général se hâte de l'organiser et de le fortifier. La garnison se composera du 43e et du IIIe, de la batterie montée, de l'ambulance, convois, services administratifs, malingres, sous les ordres du lieutenantcolonel Frayermouth, qui reçoit des instructions détaillées.
L'emplacement du camp a été choisi au milieu d'une forêt, en vue de procurer aux troupes un séjour gussi sain et aussi confortable que possible. Il forme, sur la rive gauche de l'oued Marg-el-lil, qui domine sensiblement la rive droite, la moitié d'une vaste circonférence de 600 mètres de rayon dont la rivière est le diamètre. Au centre du diamètre, sur le bord de la rivière, le service de subsistance et les fours. A l'extrémité du diamètre en amont, sur une sorte de bastion qui fait saillie dans le large lit de la rivière et assez éloignée des corps pour éviter tout contact, l'ambulance. Cet emplacement, sec, élevé, bien aéré et couvert sur les pentes de bosquets de beaux arbres, sert de promenade aux malades. En aval, à l'extrémité opposée, la boucherie, près de ravins assez profonds où l'on enfouit le reste des animaux abattus. De ce côté, l'artillerie, la cavalerie, le train, en un mot tous les chevaux, pour qu'en allant boire ils ne troublent pas l'eau qui coule sur tout le front du camp. L'infanterie rangée sur la circonférence ; deux compagnies de chaque bataillon sur le front de bandière et une en retour sur chaque aile. Les officiers dans le rectangle ouvert à l'intérieur du camp. Les cuisines de l'autre côté d'une large rue de 40 mètres qui suit tout le front de bandière, et dont on a enlevé les broussailles et
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les arbres et qu'on a nivelée de façon qu'elle puisse être parcourue par les voitures chargées des distributions. Les tentes, très espacées, abritées par des arbres ou des gourbis et entourées par les broussailles, qu'il est interdit d'enlever. Des rues conduisent de la circonférence au centre ; elles se prolongent vers les feuillées et les grand'gardes.
Au centre, une grande clairière entre le camp du général et les subsistances. C'est là qu'ont lieu chaqug jour parade, défilé et retraite. C'est là aussi que le dimanche, appuyé contre un bosquet de vieux chênes et de lentisques, dans lequel il est encadré, s'élève Tautel sur lequel notre aumônier célèbre la sainte messe: Un grand nombre d'officiers et de soldats y assistent toujours. C'est vraiment un grand et beau spectacle qui fait battre nos cœurs d'une vive émotion et transporte chacun de nous près de la famille absente depuis si longtemps et qui, là-bas, bien loin, au pays natal, prie pour que le bon Dieu veille sur nos santés et abrège le temps si dur de la séparation. Moi, je lui rends hommage de nos fatigues, de nos souffrances, et je le prie de m'aider dans l'accomplissement de ma mission et de couvrir de sa haute protection ceux dont j'ai charge.
A cet endroit aussi est construit, par le génie, le cercle des officiers : quatre murs surmontés d'une vaste tente arabe qui sert de toiture. A côté, s'élève le monument qui rappellera le passage en ces lieux de la 6e brigade. Une pyramide sur un socle bâti en pierres romaines extraites des ruines considérables voisines du camp. Les consuls des légions romaines, quand ils
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s'arrêtaient quelque part, consultaient les augures et écrivaient : Marins ou Scipion, Sacrum fecit, sur la pierre. Nous les imitons, et, pour ne pas être oisifs, nous bâtissons des monuments.
Le terrain est en pente douce vers la rivière, assurant ainsi l'écoulement des eaux. En prévision du départ de la plus grande partie des troupes, on a creusé de larges tranchées-abris, formant, en ligne discontinue, un retranchement intérieur, en dedans duquel les troupes peuvent se placer et défendre facilement le camp. A l'ambulance, on a préparé l'emplacement de deux pièces de la batterie montée qui battent le lit de la rivière dans toutes les directions, ainsi que la rive opposée. Les quatre autres pièces ont leurs emplacements sur le retranchement.
Ces dispositions complétées, le général part le 18, avec trois bataillons (27e chasseurs à pied, 33e de ligne et 110e de ligne), quatre pièces de montagne, un escadron de hussards et 18 jours de vivres. Son intention est de se porter dans l'ouest, vers Sbeitla et J'oued el-Ateb.
Le 18, à l'oued Zabès.
Le 19, à l'oued Tseledja, où la colonne fait séjour.
L'oued Tseledja, qui prend plus bas le nom d'oued Zerroud, est très large et son lit se compose de sables mouvants, que le courant, assez fort en ce moment, creuse assez profondément pour rendre le passage difficile.
Le général avait prescrit au commandant de l'artillerie de reconnaître légué et de le rendre praticable. Toute la journée, l'artillerie avait, en conséquence,
travaillé à couper des fascines et avait fait un barrage avec ces fagots.
Quand, le lendemain matin, nous voulûmes passer, la rivière, en avant et en arrière des fascines, avait profondément creusé, les fascines étaient en suspension sur un fond sans solidité : le passage était impraticable.
Arrêtés sur le bord, nous étions assez en peine, et nous nous préparions à chercher un autre passage lorsque le caïd des Sendacen, qui m'accompagnait, me dit : « Pourquoi donc avez-vous mis tout cela? Vous avez gâté la rivière. » Je lui expliquai que nous avions voulu parer à la difficulté des sables mouvants et spongieux. Alors il me répondit : « Nous, quand il y a beaucoup d'eau comme aujourd'hui et que les sables sont devenus mous, nous nous bornons à faire passer et repasser plusieurs fois un troupeau de chameaux : leur pied mou et large tasse le sable, le solidifie, et alors on passe sans danger, à condition de ne pas s'arrêter, de ne pas stationner sur place. »
Nous laissâmes là les fascines et, un peu au-dessus, nous fîmes passer et repasser notre convoi d'environ 400 chameaux, et, en effet, au bout de trois ou quatre voyages, le plancher était devenu suffisamment solide, et nous traversâmes sans encombre avec de l'eau jusqu'aux genoux.
Quelque expérience que l'on ait, on apprend toujours quelque chose, et ce Bédouin, auquel, dans notre for intérieur, nous nous croyions très supérieur, nous démontra que notre science était sur bien des points incomplète et notre expérience en défaut.
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Le 22, la colonne couche à Adjeb-el-Aioun, importantes ruines romaines.
23 décembre. — Sur les nouvelles reçues du sud et de M. le général Etienne, qui représentent les insurgés comme se disposant à faire une pointe du Nefzaoua vers le nord, nous renonçons à marcher vers Sbeitla et l'ouest, et nous décidons de rester à portée pour couvrir Kai rouan.
Le pays dans lequel nous marchons est une grande plaine légèrement ondulée et coupée par de petites collines couvertes d'alfa, dans lesquelles les lièvres pullulent. Pour distraire les officiers de la colonne et égayer les marches sans fin et d'une rare monotonie auxquelles nous sommes voués, le général, ayant découvert un vieux fauconnier, lui fait organiser une équipage de faucons avec lequel on peut faire quelques parties de chasse. Le vieux, qui est un Ouled Sidi Brahim du cercle d'Aumale (Algérie), parent du vieux Bas-de-Guir que Margueritte a rendu quelque peu célèbre, est peu ingambe, peu actif, grognon, plein de prétentions, comme tout fauconnier.
Mais enfin, en le bourrant de mouton lui et ses bêtes, il va, et la vue des oiseaux, le spectacle nouveau de leur manière de rosser le lièvre, amusent beaucoup les officiers, qui se passionnent vite pour ce genre de chasse et oublient volontiers la longueur des étapes et la monotonie des séjours, en même temps qu'ils y trouvent pour leur popote une ressource précieuse.
Nous profitons aussi de ces marches à travers ces immenses plaines pour étudier et répéter les manœuvres en cas de combat avec les indigènes. La grosse
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difficulté d'un combat contre les cavaliers indigènes est surtout la défense et la garde du convoi.
A l'imitation des moyens employés parles indigènes eux-mêmes, le meilleur procédé à employer est la formation de ce qu'ils appellent le m'rah, qui, en réalité, est une vraie redoute de chameaux. A cet effet, au premier signal de l'apparition de l'ennemi, les premiers groupes de chameaux sont arrêtés sur place, en arrière du premier groupe d'infanterie qui couvre la marche; chaque convoyeur fait coucher ses animaux sur plusieurs rangs de profondeur et en travers de la direction, la charge qu'ils portent protégeant par conséquent leur flanc.
Après leur avoir attaché les deux genoux avec une espèce de jarretière nommée aguid, dont il doit toujours être pourvu, le convoyeur se place derrière eux. Les autres groupes de chameaux serrent sur les premiers, se couchent de la même façon à droite et à gauche et forment ainsi un rectangle ou un cercle, en fait une espèce de redoute dont les murs sont des chameaux couchés, incapables de se lever et porteurs de leurs charges.
Les convoyeurs armés assurent la défense de la redoute, au milieu de laquelle se groupent les hommes des sections de munitions, de l'ambulance, du train, etc.
Si l'on craint quelque trahison de la part des convoyeurs, on fait entrer dans la redoute un certain nombre de fantassins, qui se placent en arrière des convoyeurs et couverts, par le rempart que forment les
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chameaux, tiennent sous leurs fusils les convoyeurs, qu'ils font coucher avec défense de se lever.
Si Ton considère que nos hommes sont armés de fusils à tir rapide, portant très juste à 500 et 600 mètres, même 1.000, tandis que l'ennemi n'a que des sabres, des bâtons, des fusils à pierre, il est facile d'admettre que cette redoute offrira une résistance invincible. L'infanterie et la cavalerie de la colonne auront, par suite, toute liberté de se mouvoir et de prendre l'offensive sans aucune crainte pour la sûreté des subsistances.
Après quelques exercices, lorsque chacun sait bien ce qu'il a à faire, il faut au plus cinq à six minutes pour que le m'rah soit complètement établi et formé.
25 décembre, redir Zoubès entre l'oued Gilma et l'oued Fekka.
2(3 décembre, oued Fekka, au pied des hauteurs de Rekmats, sur le redir Rekmats.
Sur l'oued Fekka, le pays est bas, marécageux. Le temps est froid, la pluie menaçante. Nous nous décidons à franchir l'oued Fekka, qui, s'il pleuvait, pourrait devenir un obstacle à notre marche, et nous nous portons sur l'oued El Hallouf, dans une immense plaine très giboyeuse.
27 décembre, séjour; la colonne du colonel Travailleur rejoint celle du général.
28 décembre. Cette plaine est à une altitude assez élevée; le temps est très mauvais, il tombe une pluie froide, pénétrante et continue, quelque peu de neige apparaît sur les sommets des montagnes.
Le général craint de perdre une partie de ses cha-
meaux, 1res sensibles au froid. Quelques officiers parlent en reconnaissance et trouvent vers Sidi-Ali-ben- Aoun une vallée encaissée, abondante en alfa et en bois, où la colonne serait bien abritée contre le mauvais temps. A l'entrée de cette vallée, nommée l'oued Céhéla, nous trouvons un barrage romain considérable qui réunissait les eaux de la rivière dans un aqueduc qui les conduisait, à travers la plaine, vers un immense réservoir (majen).
Le même jour que la colonne venait s'abriter dans l'oued Céhéla, un convoi de ravitaillement conduit par M. l'interprète Vallet partait pour Gafsa, avec ordre d'en rapporter huit jours de vivres.
Le 30, le bataillon du 110e part, avec un escadron, pour chercher des ravitaillements en légumes, vivres d'ordinaire et vivres pour les officiers.
Reçu à Céhéla une lettre du général Saussier prescrivant de transporter le camp d'El-Aâla sur Gilma, en attendant le départ pour Gafsa, que le général de division prescrira.
Pour l'exécution de cet ordre, le général écrit au lieutenant-colonel Frayermouth de faire partir d'El- Aàla un premier échelon porteur de vivres et emmenant les divers services, fours, subsistances, ambulances, trésor, etc., et de recommander qu'on commence à Gilma la fabrication du pain aussi vite que possible.
La colonne attend, pour partir et rejoindre Gilma, d'avoir rallié les détachements du 110e et de M. l'interprète Vallet. Nous avons donc passé là le 1er janvier, triste premier jour de l'an, sans enfants, sansétrennes, bien loin de tout ce qu'on aime. Nous nous sommes
cependant réunis le soir, dans une grande tente plantéaau milieu du camp, et nous avons fêté Tannée nouvelle avec un grand bol de punch. Mais la gaieté n'est pas venue, on a envie de s'en aller de ce pays; c'est du reste l'effet que finissent par produire ces éternelles expéditions sans combats, sans intérêt : au bout de quelques mois, on aspire à la fin. Ce sentiment s'est traduit et j'ai été obligé de leur dire, à mon grand regret, qu'évidemment nous en aurions encore pour longtemps, puisqu'il nous faudrait aller dans l'extrême sud joindre ces sauterelles pour obtenir leur soumission.
Là aussi nous avons appris que M. le consul général Roustan avait perdu son procès contre Rochefort. Peutêtre cela va-t-il entraîner son départ de Tunis. Qui le remplacera ? Cela nous importe peu.
L'auteur du traité du protectorat nous est inconnu; nous n'en savons que les récits scandaleux qui courent sur son compte. Quant au protectorat, comment pourrions-nous en tenir compte? Pour nous, c'est lettre morte, et nous agissons forcément comme si le bey n'existait pas.
C'est une existence d'une monotonie féroce. Il ne se passe rien : on marche, on reste sur place, pas de relations, pas de correspondance officielle. Je n'ai, en tout, pas reçu plus de trois ou quatre lettres, et ce qu'elles contiennent se borne à ceci : « Ne faites pas de politique. Nous comptons sur votre expérience et sur votre connaissance du peuple arabe pour V organiser, le soumettre, etc. Créez un poste à Gilma et rayonnez autour pour pacifier le pays et en faire la police. »
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Tout cela se contredit. En somme, aucune ne donne de pouvoirs et toutes défendent de faire quoi que ce soit. Et cependant je suis assailli tous les jours par des masses de Bédouins, demandant des ordres, des décisions, et je n'ai pas autre chose à leur répondre que : cela ne me regarde pas, je ne suis pas le chef. Mais, si je répondais cela, mes troupes seraient vite mortes de faim, car toutes les ressources me viennent de ce que je commande et exige énergiquement bœufs, moutons, orge, moyens de transport. Non, je ne puis pas prendre vis-à-vis d'eux cette apparence de nullité. Aussi, pris entre deux difficultés, je fais ce que je crois juste, et, si, au fond, ceux qui ont charge de me conduire ne sont pas contents, moi je ne tiens pas du tout à ce commandement.
En somme, rien que le vide, l'ennui et la préoccupation d'assurer la subsistance... 5.000 pains quotidiens, etc..
De temps en temps, il pleut comme au temps du déluge. Le jour des Rois, nous avons eu une de ces avalanches au milieu de la nuit : un gros coup de tonnerre et l'inondation immédiate. Je me suis levé pour voir le coup d'œil. Il passait tout autour des nappes d'eau, et la rivière, quelques minutes après, grondait avec rage. J'ai eu pitié de ma pauvre sentinelle: je lui ai ouvert ma porte et l'ai fait entrer dans ma tente. Si encore on avait un but, une mission définie, on patienterait en se disant : « Quand j'en serai venu à bout, je m'en irai» ; mais cette vie sans action. et sans but, sans rien faire qu'attendre des ordres qui ne viennent pas, rien de plus fastidieux. Jusqu'à quand va-
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t-il pleuvoir ? La tente a dix-huit pieds carrés et la stagnation sur cet étroit espace porte sur les nerfs.
Le 5 janvier, le bataillon du 110e et l'escadron de hussards reviennent de Gafsa.
Le 6 janvier, le général franchit l'oued Fekka et campe sur la rive gauche. C'est un mouvement heureux, car, dans la nuit, la rivière a une crue considérable. L'eau y coule avec une rapidité et un bruit prodigieux. L'oued serait absolument infranchissable; longtemps nous restons sur la rive à regarder les vagues gigantesques, les troncs d'arbres, les débris de toutes sortes que cette rivière, la veille à sec, roule avec une rapidité toujours croissante. Au-dessous, elle a franchi ses rives et la plaine est inondée à perte de vue. Nous nous applaudissons d'avoir passé la veille cet obstacle infranchissable et d'avoir placé notre camp sur les pentes du djebel Rakmats. Si nous avions campé dans la plaine, nous serions noyés. Pays redoutable, où le moindre oubli, la moindre négligence peut être payée de la vie de ceux que l'on a mission de conduire.
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