‹ Le 9 Thermider; d'après les document a d'archives et les mémoiresChapitre 12 sur 22 · L ESCARMOUCHE · texte numérisé non relu

L ESCARMOUCHE

ration. Le discours de Robespierre leur a fourni de nouveaux arguments pour convaincre les députés de la Plaine. « C'est demain qu'il faut frapper! » dit Tallien.

La nuit, cependant, est bonne pour Robespierre, Son frugal souper dépêché cher les Duplay, il envoie un de ses

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Collection Le Vache/.. iHibliothcqui; Xatiouale. Estampes.)

fidèles annoncer au.\ Jacobins c[u"il va se rendre parmi eu.v et leur lire le discours que la Montagne a si mal accueilli à la Convention. Il tient à ce que le bruit des désagréments qu'il a essuyés précède son arrivée. En effet, au simple récit des faits, la Société s'attendrit (il, CoUot demande la

'1) Courtois. Rni>i)ort. p. ."5G, — Louis Blanc. Histoire de la Révolution française, t. II, p. 207.

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parole, mais, au moment où il allait parler. Robespierre arrive, et les Jacobins ne veulent écouter que lui. Les applaudissements de ses auditeurs le dédommagent des murmures des Montagnards de la Convention et l'impression lui est accordée avec empre.ssement. Le président du Tribunal révolutionnaire, Dumas, traite Collof et Billaud d'héritiers d'Hébert et de Danton. « Ils seront, dit-il, je le leur prophétise, héritiers du sort de ces conspirateurs. » Ces paroles mettent la Société en délire. Elle empêche CoUot de parler, elle hue Billaud. Ils sont obligés d'abandonner la tribune, au.x cris de : « A la guillotine ! » tandis que Couthon demande l'échafaud pour les conspirateurs. Robespierre n'a pas eu le triomphe modeste. Collot éperdu se jette à ses pieds et implore une réconciliation. Un renious de foule le repousse vers la porte, et il s'enfuit rejoignant Billaud- Varenne qui est déjà expulsé. Quand on sort des Jacobins, on comniente certains mots de Robespierre et de ses amis : « Si tu bois la ciguo, je la boirai avec toi, » lui a crié David. « Dans deux jours, Collot ne parlera pas si haut. » disent certaines dévotes. « On va te couper le caquet, » dit un des gardes du corps en montrant le poing à Dubarran. « Je les attends, demain, au Tribunal révolutionnaire, » dit Dumas... Coffinhal, Payan, Lescot entourent Robespierre et lui proposent un coup de main. On enlèverait les Comités, on cernerait la salle de la Convention. Enivré par l'accueil qui lui a été fait aux Jacobins, Robespierre juge inutile une mesure énergique. Demain, la masse de la Convention cédera à son éloquence et à celle de Saint-Just. Il rentre chez les Duplay pour prendre du repos avant la journée du lendemain qui sera son triomphe.

Au Pavillon de l'Egalité, Lindet, Carnot, Prieur, Barère sont au travail. Saint-Just les surveille. Assis à une table, il rédige le discours qu'il doit prononcer le lendemain et, au fur et à mesure qu'ils sont noircis, envoie les feuillets de papier à son secrétaire Thuillier. A une heure, Fréron essaie \'ainement de forcer la porte du Comité. Il ne peut arriver a se faire rece\'oir. (^ommo il se retire, il rencontre

L ESCARMOrCHr:

Cambon et lui e.xpliqui? qu'il vient insister pour l'arrestation des chefs de la Commune. Tandis que Cambon et Fréron ont échangé leurs idées dans les antichambres, Collot d'Herbois, encore tout chaud de la discussion revient des Jacobins. « Nous Vassiégeàmes de questions, raconte Carnot.

Saint-Just, sans lever la tête, lui demanda froidement : « (Qu'est-ce qu'il y a de nouveau aux Jacobins ? » Collot arpenta deux ou trois fois la salle à grands pas sans répondre, puis s'arrètant brusquement devant Saint-Just, et lui saisissant le bras avec force : — Tu rédiges notre acte d'accusation ! lui cria-t-il de sa voix de tonnerre.

Saint-Just balbutia et voulut retirer ses papiers — Ces ruses sont inutiles, poursuivit Collot, tu rédiges notre acte d'accusation. Saint- Just alors se relève avec audace : — Eh bien ! oui ! tu ne te trompes pas, Collot, j'écris ton acte d'accusation. Puis se tournant vers' Carnot : — Tu n'y es pas oublié non plus, ajouta-t-il. et tu t'y verras traité de main de maître. » Carnot se contenta de hausser les épaules. Rillaud et Elie Lacoste entraient à ce moment; I>illaud attisa encore par sa pré-

Caricaliiro «lu 1T'.I4. ( [5ibliolln-«[iie Natioualc. Estunipcs.i

sence l'exaltation de Collot. On échangea des paroles de colère, de menace (i). Cambon qui, après avoir quitté Fréron, s'était avancé jusque dans la première salle du Comité, entendit les éclats de voix. On reprochait à Saint- Just de vouloir renouveler le coup de Couthon au 22 Prairial et d'apporter à la Convention, au nom du Comité, un rapport qui n'avait pas été délibéré. Quand on se fut bien égosillé, le ton de la discussion changea, mais Cambon s'était retiré. Quelques instants après, Lecointre, peu satisfait des assurances vagues de La Vicomterie, faisait passer au Comité réuni une lettre pressante. Vers trois heures du matin, on fit mander le capitaine Lecointre, qui of^it le bataillon de sa section pour défendre le Comité, mais à ce moment Saint-Just s'était engagé à donner lecture de son travail avant la séance, et à le supprimer même si on le désirait. Dans une salle voisine, on délibéra s'il ne fallait pas s'assurer de la personne du confident de Robespierre. Le Comité se décida pour l'expectative. Si Saint-Just voulait le rouler en manquant à sa parole, on le roulerait en feignant de croire à sa sincérité. Seulement, pour maintenir la balance égale on envoya Ruhl chercher Fouché dont on voulait les conseils.

Saint-Just faisait mine de prendre les choses en riant, et vers cinq heures du matin, quand il se retira, il prit l'engagement d'apporter son discours à dix heures au Comité pour le discuter en commun. Saint-Just parti, les Comités mandèrent Payan et Fleuriot. Tout en avouant leur dévouement pour Robespierre, ces deux personnages se refusèrent à séparer sa cause de celle de la Convention et des Comités. On les retint pendant cinq heures, et, quand on les laissa se retirer vers dix heures du matin, les Machiavel du pavillon de l'Egalité se félicitèrent de les avoir empêché d'agir. Il leur paraissait inutile de faire venir Hanriot, mais ils appelèrent le commandant de la cavalerie Aymard et furent satisfaits de ses déclarations.

(l) Mémoires sur Carnot, t. I, p. 545.

l'escarmolche i3o

A dix heures du matin, Couthon se fit porter au Comité. En attendant l'arrivée de Saint-Just, on discutait les mesures à prendre, les termes d'une proclamation destinée à calmer les esprits et la proposition d'arrêter les chefs de la force armée et de réorganiser la Garde Nationale, a De pareilles mesures tendent à la contre-révolution, dit Couthon. Hanriot est un excellent citoyen, un homme aimé du peuple. En le traitant mal, on aboutira à des malheurs irréparables. » Carnot qui détestait Couthon, insista pour des mesures actives. Il avait sur le cœur les attaques qu'il avait subies l'avant-veille et il laissa entendre que les intentions de Robespierre pouvaient bien n'être pas si pures. « Tu es un méchant, lui dit Couthon, de calomnier ainsi le vertueux Robespierre. — Toi, tu es un traître. » C'était la scène de la nuit qui recommençait, Carnot jouant le rôle de CoUot, Couthon celui de Saint-Just. Mais, cette fois, Couthon pérorait à perte de vue. Il se lançait dans des considérations sans fin, comme s'il cherchait à gagner du temps, et, cependant, Saint-Just n'arrivait pas. Midi avait sonné que la querelle continuait toujours. Un huissier, dépéché par les Montagnards, vint aviser les Comités que Saint-Just était à la tribune. Il apportait en même temps une lettre de Saint-Just ainsi conçue : « L'injustice a fermé mon cœur, je vais l'ouvrir tout entier à la Convention Nationale. » Tandis que les membres des Comités s'effaraient et que Couthon déchirait le billet de Saint-Just, Ruhl s'écria : « Allons démasquer ces traîtres ou présenter nos tètes à la Convention! » Barère, resté en arrière, arrêta David sur le seuil de la porte : « Tu n'es pas un homme politique, toi, reste ici ». Puis il se pencha vers Couthon qui attendait qu'on traîne son fauteuil dans la salle de l'Assemblée et fit avec lui à voix basse un arrangement d'assurances mutuelles. Savait-on comment les choses pouvaient tourner?...

La Journée du 9 Thepmidop.

UAND le soknl se leva, le o Thermidor, par un de ces lourds brouillards de chaleur qui enveloppent si souvent Paris en plein été, toute la population était en mouvement. Pas un moment, aux heures les plus fraîches de la nuit, le thermomètre n'était descendu au-dessous de iS° et il en était ainsi depuis le début du mois li). Si bien que, malgré la misère et la pénurie de tout, les Parisiens essayaient de combattre cette atmosphère orageuse et excitante par des libations nombreuses (2). Hanriotetbiend'autres comme lui, étaient ivres dès le matin. Dès cinq heures, les abords de la Convention étaient obstrués par des groupes serrés et tumultueux où les menaces et les insultes n'étaient pas ménagées aux Conventionnels. Mais à mesure que l'attente se prolongea, car l'Assemblée n'ouvrait ses portes qu'à dix heures, de nouveaux afflux d'arrivants, vinrent déverser, sur les terrasses des Tuileries, l'écho d'autres passions. Chose étrange même, quelques-uns de ceux qui affichaient peu avant les sentiments les plus robespierristes, évoluèrent alors, se sentant appuyés et encadrés par des forces nouvelles, vers des opinions contraires. Beaucoup de ceux qui se pressaient ainsi aux abords des Feuillants, du Manège, aux environs de la salle de l'Assemblée, n'appartenaient pas au public spécial qui fréquentait ces lieux. Il

1) Diiuhan. Paris en llOk, p. 447.

2) Kllcs itviiicnt aussi ji>iié leur l't'ilo iiii l't juillet, cl itu 10 anùl. Elles 1 oui jiuié, plus lard dans iiuli-e liisluirc. l'n juillet liS4.S.

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Y avait aussi nombre d'hommes que leurs travaux habituels retenaient loin de la Convention aux heures de séance. C'étaient ces six mille employés de qui dépendait la vie administrative de la Nation, et qui vivant chétivement, électeurs ignorés, constituaient la masse inerte de la population parisienne (i). Un peu avant dix heures, les députés arrivèrent à leur tour, avec une exactitude rare (2). Le 9 Thermidor, la Convention se trouva, pour la première fois peut-être, presque au complet (3i. Il n'y manquait guère, outre les députés incarcérés, que les ùS représentants en mission dans les départements, presque tous robespierristes, et dont l'absence allait enlever des voix à leur chef de file. Ceux qui arrivèrent les premiers, c'étaient les députés qui, la veille aux Jacobins, avaient pu se rendre compte que leur popularité était à son terme dans la terrible Société et s'étaient juré que Robespierre ne parlerait plus, puisque sa parole suffisait à déchaîner de pareilles haines contre eux. Javogues, Bentabole et ceux qui, comme eux, avaient été houspillés la veille, le « clan des pourris », étaient résolus à brusquer les choses. Tous les Montagnards, les groupes de droite, avaient passé la nuit à se concerter et, oubliant les flaques de sang versé qu'il y avait entre eux, avaient scellé l'alliance contre le « tyran ».

Robespierre arriva à son tour vers dix heures et demie. Didier, Nicolas, Gérard et ses cinq ou si.x: autres gardes du corps étaient allés le chercher une demi-heure plus tôt, chez Duplay. Il était déjà frisé et poudré, vêtu d'un habit de soie violet et des culottes de nankin, qu'il portait le jour de la fête de l'Etre Suprême. La salle à manger des Duplay était encombrée de ses dévotes, depuis Eléonore jusqu'à la vieille Chalabre empressée à lui tenir le miroir pour jeter un dernier coup d'œil à sa cravate. Lui et son cortège,, traversèrent lentement la cour et il dépassa le seuil pour la

(ly Barère. Memuircs. Il, ITC.

(2) Barère. Mémoires, t. II, p. '2\ii.

(3) Roussel. Le Châtexiii des Tiiileriis, II, ;i73.

dernière fois. Quand il entra dans l'Assemblée, les tribunes et les couloirs l'applaudirent, tandis qu'une vingtaine de députés, siégeant sur les gradins, mesuraient des veux leur •ennemi. Lui dédaigna de regarder la Montagne, il reposa ses yeu.x .sur les rangs serrés de la Plaine. Les hommes du Marais se montraient silencieu.x et graves. Ils avaient pris non plus l'attitude humble et indécise de .su.spects qu'on laisse vivre, mais l'allure hautaine de juges, dont le verdict sera décisif. Robespierrre, pour mieu.x marquer sa rupture avec la Montagne vint se placer au pied de la tribune, debout (i). C'était là son empire. C'était là qu'il allait conquérir les têtes des derniers opposants. Il dardait sur ses victimes prochaines, ses regards farouches qui avaient été si souvent le prélude de la proscription. Depuis son entrée, les députés étaient silencieu.x, indifférents, d'ailleurs, à la lecture de la correspondance par laquelle débutait toute séance de la Convention.

Dans les galeries extérieures, quelques-unes des notabilités de la Montagne battaient le rappel des voix. Ils abordaient ceux qu'ils considéraient comme hésitants et s'efforçaient de les rallier par quelque promesse ou l'évocation de quelque service rendu. Au cours de ses promenades, Bourdon de l'Oise se trouva en face de Durand de Maillane. Il alla à lui, lui tendit la main : « Oh! les braves gens, fit-il, que les gens du côté droit! (2). » Durand de Maillane accepta la poignée de main et monta au Salon de la Liberté qui touchait à la salle des Séances. Là, il s'entretint avec Rovère et bientôt Tallien vint les rejoindre. Saint-Just. plus solennel que jamais, la tête haute, la lèvre dédaigneuse, montait l'escalier de la tribune. Midi sonnait. Aussitôt, Tallien quitta brusquement Durand Maillane et Rovère : « Voilà Saint-Just à la tribune, leur dit-il, il faut en finir! » Puis, comme il croisait Goupilleau de Montaigu qui sortait : « Rentre donc dans la salle, lui dit-il, viens

(1) Saladin. Rapport.

(2) Durand de Maillane. Mémoires, 199.

LA JOIRNtE Dr 0 THERMIDOR 14-I

être témoin du triomphe des amis de la Liberté. Ce soir, Robespierre ne sera plus (i). » Rovère et Durand Maillane entrèrent quelques instants après dans la salle, et ce dernier se plaça sur les bancs du Marais, non loin de Palasne-Champeaux. Saint-Just en était à parler de la roche tarpéienne, lorsque les membres des Comités firent leur entrée. Les tribunes les saluèrent en battant des mains, gâterie à laquelle ils n'étaient pas habitués, témoignage d'approbation qui les rassura sur les dispositions de l'auditoire. Tallien, qui semblait n'attendre que leur arrivée, coupa dès lors le discours de Saint-Just d'interruptions insolentes, réclamant énergiquement qu'on mit (ïn aux équivoques et qu'abandonnant les insinuations lâches, on en vînt aux accusations directes. Billaud, si furieux la nuit. était encore plus e.vaspéré. Collot, Carnot et lui, ne pouvaient se dissimuler que le tour que leur avait joué Saint- Just aurait pu les amener à ne paraître à la séance que la harangue du triumvir achevée, alors qu'il aurait sournoisement emporté contre eux le décret d'accusation (2^ Saint- Just, cependant, terminait son discours, encouragé par Robespierre, applaudi par Soubrany et d'autres Montagnards fidèles à la cause de Robespierre, soutenu par certains groupes des tribunes. Billaud, aussitôt, demanda la parole et arrêtant Tallien qui montait à la tribune, il en escalada les gradins, accroché en route par Barère qui lui dit à mi-voix, mais asse- haut pour qu'Espert l'entendit : « N'attaque que Robespierre, laisse-là Couthon et Saint- Just. (3) » C'était là, probablement, l'aveu de l'entente arrêtée quelques instants avant au Comité, avec Couthon et le résultat de cette conviction qu'il suffisait de décapiter le groupe robespierriste dans la personne de son chef, tandis que ses lieutenants, exemptés de la proscription, asservis et diminués , serviraient de contrepoids pour

(1) Courtois. Rapport, p. 39.

(2) D'Héricault (p. 406) n'admet pas ce mobile chez Snint-Just.

(3) Courtois. Rapport, p. 39.

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