ROBESPIERRE ET SES AMIS JJ
pour elle, son dévolu sur Lebas. Médisances, calomnies, il employa toutes les armes pour rompre Vunion projetée. Rien n'y fit. Entre deux missions, Lebas revint tout exprès de Cassel pour épouser Elisabeth en août 1798 (i). Quelques jours après, il croisa Guffroy sur la terrasse des Feuillants. « Il se redressa en me voyant venir, raconte celui-ci, puis portant la tète haute au-dessus de l'épaule, le regard farouche, il semblait toiser sa victime prochaine. Moi, avec mon air pataud, je lui dis en passant: « Ah! jeune homme, ce ton s'abaissera un jour! » Je ne le croyais pas si prêt à s'abaisser (2^. »
Ce que Guffroy aurait voulu faire de Lebas, en l'éloignant du clan de Robespierre, d'autres l'ont tenté pour David. Ce n'était pas un homme politique que David; c'était un artiste, un rapin ivre d'importance. Avant de s'attacher à Robespierre, il s'était attelé au char de Marat. Il aurait été prêt à s'écrier qu'en fait d'aristocrates à raccourcir, les pires étaient les peintres qui n'appartenaient pas à son école, a Broyons, broyons du rouge ! » s"écriait-il, quand il signait les ordres d'arrestation. « Lors du concours des élèves de peinture et de sculpture, au printemps de l'an II, raconte Courtois, quelques artistes connus vinrent demander à David quand le jury des arts se prononcerait sur les différents morceaux exposés au Salon. — C'est au Tribunal révolutionnaire que cette affaire se jugera, répondit-il (3). » Il y aurait envoyé volontiers la moitié des hôtes du Muséum. C'est le nom que portait alors le Louvre, dont les galeries abritaient les artistes les plus connus. Au Comité de Sûreté Générale où il figurait, il passait simplement pour l'oreille de Robespierre.
(1) Stéphane Pol. Le Conventionnel Lebas, p. 276.
(2) Guffroy. Les secrets de Joseph Lebon, p. 116.
(3) Notes de Courtois. Révolution française, t. XII, p. 939. Après Thermidor, Menière, artiste demeurant aux Galeries du Louvre, se plaignait d'avoir été incarcéré comme suspect à Sainte-Pélagie par les soins de son ennemi David qui jalousait le logement qu'il occupait aux Galeries, (.archives nationales, Doss. Menière).
Quand il s'agit de renverser les Girondins, après les conciliabules de Charenton, avec Danton, Chaumette, Hébert, les chefs de la Commune et de l'Armée révolutionnaire, ce fut Couthon qui accrocha le grelot. Il demanda la mise en accusation et l'arrestation de ceux qu'on voulait débarquer, mais le véritable assaut fut donné par les tribunes garnies de ceux que Brissot appelait les « Brigands et les Bacchantes », rentiers oisifs, ouvriers sans travail, femmes patriotes qui imposaient à leurs voisins d'applaudir ceux qui leur plaisaient, et de chuter les orateurs qui n'avaient pas leurs faveurs. Quant à Robespierre, installé à la Tribune, où la Montagne lui fit passer une chaise, les bras croisés, il attendit 5 heures durant que la Convention ait voté le décret qu'il voulait imposer. Elle était prisonnière dans la salle des anciens bouffons italiens aux Tuileries, où elle venait de s'installer vingt et un jours avant, et elle ne recouvra sa liberté que lorsqu'il plut à Robespierre d'en donner la consigne au Pantalon à moustaches qui montait la garde dans la grande salle du Pavillon de Marsan, qui avait reçu le nom plutôt ironique de Pavillon de la Liberté (il.
Quand presque aussitôt on organisa les comités, ce fut le triumvirat, qui y joua le rôle capital, du moins dans les deux seuls Comités qui comptaient : le Comité de Salut public installé au Pavillon de Flore ou de l'Égalité, et le Comité de Sûreté Générale logé à l'Hôtel de Brionne. Les membres du Comité, surchargés de travail, pâlis par les veilles que leur imposait leur besogne journalière, vivaient du moins au sein du luxe et de l'abondance. Partout, c'était tapis des Gobelins, marbres, glaces, bronzes dorés, meubles de prix empruntés aux Magasins Nationaux. Des buffets bien garnis, des dessertes chargées de bouteilles, assuraient aux membres des Comités que, sans sortir du Palais, ils trouveraient à satisfaire leur appé-
(1) Les Pourquoi ou le Catéchisme politique des bonnes gens. An III.