‹ Le babillardChapitre 108 sur 356 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

LE MARQUIS

L’idée est singulière.

LA COMTESSE

C'est un vieux préjugé qui porte à tort son nom

LE MARQUIS

Pour moi, je reconnais une saine raison.

Loin d’être un préjugé, madame, elle s’occupe A. détruire l’erreur dont le monde est la dupe ;

Nous aide à démêler le vrai d’avec le faux,

Epure les vertus, corrige les défauts ;

Est de tous les états comme de tous les âges,

Et nous rend à la fois sociables et sages.

LA COMTESSE

Moi, je soutiens qu’elle est elle-même un abus,

Qu'elle accroît les défauts, et gâte les vertus,

Etouffe l’erjoûment, forme les sots scrupules.

Et donne la naissance aux plus grands ridicules ;

De l’âme qui s’élève arrête les progrès,

Fait les hommes communs, ou les pédants parfaits : Raison qui ne l’est pas, que l’esprit vrai méprise, Qu’on appelle bon sens, et qui 11’est que bêtise.

LE MARQUIS

Le bon sens n’est pas tel.

LE BARON

Mais il en est plusieurs.

Chacun a sa raison qu’il peint de ses couleurs.

La comtesse a beau dire, elle-même a la sienne.

LA COMTESSE

J’aurais une raison, moi 1

LE BARON

La chose est certaine ;

Sous un nom opposé vous respectez ses lois.

LA COMTESSE

Quelle est cette raison qu’à peine ie conçois?

LE BARON

Celle du premier ordre, à qui la bourgeoisie Donne vulgairement le titre de folie ;

Qui met sa grande étude à badiner de tout,

Est mère de la joie, et source du bon goût ;

L’HOMME DU JOUR

Au milieu du grand monde établit sa puissance,

Et de plaire à ses yeux enseigne la science ;

Prend un essor hardi, sans blesser les égards,

Et sauve les dehors jusque dans ses écarts;

Brave les préjugés, et les erreurs grossières, Enrichit les esprits de nouvelles lumières,

Echauffe le génie, excite les talents,

Sait unir la justesse aux traits les plus brillants ;

Et se moquant des sots, dont l’univers abonde,

Fait le vrai philosophe, et le sage du monde.

LA COMTESSE

L’heureuse découverte ! Adorable baron !

Vous venez pour le coup de trouver la raison ;

Et j’y crois à présent, puisqu’elle est embellie De tous les agréments de l’aimable folie.

Le marquis à ses lois ne se soumettra pas ;

A la vieille raison il donnera le pas.

LE MARQUIS

Une telle folie est la sagesse même :

Je cède, comme vous, à son pouvoir suprême.

LA COMTESSE, montrant le baron.

Mais les plus giands efforts lui deviennent aisés,

Il accorde d’un mot les partis opposés.

Quel liant dans l’esprit, et dans le caractère 1 Adieu ; j’ai ce matin des visites à faire.

A trois heures chez moi je vous attends tous deux. Vous, baron, renoncez à l'hymen dangereux :

Vous ne devez avoir que le monde pour maître.

La raison, qu’aujourd’hui vous me faites connaître, Vous parle par ma bouche, et vous fait une loi De vivre indépendant, et libre comme moi.

Soyons toujours en l’air : des choses de la vie Prenons la pointe seule et la superficie.

Le chagrin est au fond, craignons d’y pénétrer. Pour goûter le plaisir, ne faisons qu’effleurer.

(Elle sort.)

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