SCÈNE VII. — LE BARON, LE MARQUIS
le marquis. [s’ouvre,
Nous sommes seuls, monsieur; il faut que mon cœur Et que ma juste estime à vos yeux se découvre.
Les plaisirs que de vous dans huit jours j’ai reçus,
La façon d’obliger que je mets au-dessus ;
Ce dehors prévenant, cet abord qui captive,
Tout m’inspire pour vous l’amitié la plus vive.
Votre intérêt, monsieur, me touche vivement;
Et puisque vous allez prendre un engagement, Instruisez-moi, de grâce, et que de vous j’apprenne La part qu’à ce lien vous voulez que je prenne.
C’est sur vos sentiments que je veux me régler ;
Je m’y conformerai, vous n’avez qu’à parler.
LE BARON
Mon estime pour vous est égale à la vôtre,
Et je vous ai d’abord distingué de tout autre.
Je vous connais, monsieur, depuis fort peu de temps, Et vous m’êtes plus cher qu’un ami de dix ans.
Ma rapide amitié se forme en deux journées,
Et les instants chez moi font plus que les années.
Un mérite d’ailleurs frappant et distingué...
LE MAR QUIS
Ah! monsieur... le baron.
Je dis vrai, vous m’avez subjugué.
Mon cœur, autant par goût que par reconnaissance, Va donc de ses secrets vous faire confidence.
Aux yeux de la comtesse il vient de se cacher ;
Mais il veut devant vous tout entier s’épancher.
Celte dont j’ai fait choix est jeune, belle, sage.
Et sa première vue obtient un prompt hommage.
11 n’est point de regard aussi doux que le sien.
Elle a de la naissance, elle attend un grand bien.
Ce qui doit à mes yeux la rendre encor plus chère, Une longue amitié m’unit avec son père.
LE MARQUIS
Que de biens réunis ! je puis présentement Vous témoigner combien...
L’HOMME DU JOUR
LE BARON
Arrêtez; doucement.
Vous croyez, sur les dons que je viens de décrire, Qu’il ne manque plus rien au bonheur où j’aspire. !Détrompez-vous, marquis; apprenez qu’un seul trait En corrompt la douceur, et gâte le portrait.
Cet objet si charmant dont mon âme est éprise,
Sous un dehors flatteur cache un fond de bêtise :
Je ne sais de quel nom je le dois appeler.
C’est un être qui sait à peine articuler :
Triste sans sentiment, rêveuse sans idée,
C’est par le seul instinct qu’elle paraît guidée.
Dans le temps quelle lance un coup d’oeil enchanteur, Un silence stupide en dément la douceur.
D’aucune impression son âme n’est émue,
Et je vais épouser une belle statue.
LE MARQUIS
Le temps et vos leçons l’apprendront à penser.
LE BARON
Non, il n’est pas possible, et j’y dois renoncer. Auprès d’elle, il n’est rien que n’ait tenté ma flamme Tous mes efforts n’ont pu développer son âme. Trompé par le désir, mon amour espérait Qu’au sortir du couvent elle se formerait.
Prêt d’être son époux, et brûlant de lui plaire,
Je l’ai prise chez moi, de l’aveu de son père;
Elle est avec ma sœur, qui seconde mes soins :
Mais, inutile peine ! elle en avance moins.
Son esprit chaque jour s'affaiblit, loin de croître;
Je la trouvais encor moins sotte dans le cloître :
Elle montrait alors un peu plus d’enjoûment,
De petites lueurs perçaient même souvent;
Elle répondait juste à ce qu’on voulait dire,
Et quelquefois du moins on la voyait sourire.
A peine maintenant puis-je en tirer deux mots!
Un non, un oui, placés encor mal à propos,
A sa stupidité chaque moment ajoute :
Son âme n’entend rien, quand son oreille écoute. Jugez présentement si mon bonheur est pur,