SCÈNE VI. — LUCILE
Enfin me voilà seule ! et bannissant la crainte,
Je puis dons respirer, et lire sans contrainte La lettre d’un amant qui règne dans mon cœur !
Sa lecture peut seule adoucir ma douleur.
(Elle lit.)
« Non, belle Lucile, il n’est point de situation plus « singulière que la nôtre, ni d’amant plus malheureux « que moi. Je vous vois à toute heure sans pouvoir « m’expliquer. Je m’aperçois qu’on vous méprise, et « qu’on vous croit sans esprit et sans sentiment, vous « qui pensez si juste, et dont le cœur tendre et délicat « égale la sensibilité du mien, et c’est tout dire. Vous « êtes à la veille d’en épouser un autre, et je n’ose « me plaindre. Je pourrais me consoler, si votre ma- « riage ne faisait que mon malheur; mais il va com- « hier le vôtre ; je le sais, je le vois, et je ne puis « l’empêcher ; c’est là ce qui rend mon désespoir af- « freux; : sans une prompte réponse j’y vais suc- « comber. »
(Après avoir lu.)
Mon cœur est déchiré par un billet si tendre.
Ma peine, et mon plaisir ne sauraient se comprendre. Non, mon état n’est fait que pour être senti !
J’ai là tout ce qu’il faut. Vite, répondons-y,
(Elle écrit en s’interrompant.)
Cher amant ! si les traits de l’ardeur la plus vive,
Si d’un parfait retour l’expression naïve Peuvent te consoler, et calmer tes esprits,
Tu seras satisfait de ce que je t’écris.
Les maux que tu ressens font mon plus grand martyre.