ACTE I, SCENE III
Et qu’étant le jour votre frère, '
Je fusse votre époux le soir.
Mais c’est une douceur interdite à ma flamme. Depuis six mois que nous sommes unis,
J’en suis au point où j’en étais, madame,
Le premier jour que je vous vis ;
Et vous m’avez, sans me permettre De vous dire adieu seulement,
Fait partir pour mon régiment,
Lorsque du nom d’époux j’ai tout dû me promettre.
A cet arrêt, forcé de me soumettre,
Je me vois dans le monde un être singulier :
Je suis garçon ; mais garçon à la lettre.
LA COMTESSE
Monsieur, pour me justifier,
En même temps pour vous confondre,
Je n’ai qu’un mot à vous répondre.
J’ai voulu vous donner ma foi,
Pour vous prouver mes feux et rassurer les vôtres. Mais d’en faire un secret me faisant une loi,
Pour en mieux dérober la connaissance aux autres, J’ai dû vous éloigner de moi.
Et, plutôt que ma flamme, en croire mon effroi.
LÉ AND RE
Veuve et par conséquent, de votre sort maîtresse, Fallait-il tant de crainte et de délicatesse?
LA COMTESSE
Vous savez mes raisons.
LÉ AND RE
Bon ! discours superflus!
L’amour n’en connaît point, et passe par-dessus. Tant de prudence est importune.
LA COMTESSE
Quoi ! vous auriez voulu que, risquant mon secret, J’exposasse avec lui mon bien et ma fortune?
Que de quelques instants le plaisir indiscret Fût, peut-être, suivi de trente ans de regret ?
Jusques ici ma richesse incertaine Est, vous le savez bien, attachée au succès
LE MARI GARÇON
Du difficile et long procès Que doit juger le parlement de Renne.
Gléon, qui, pour son fils, m’a demandé ma main, Doit rapporter cette affaire importante,
Qui tient mon état incertain,
Et j’attends tout de sa faveur puissante.
J’ai, par cette raison, dû flatter son erreur,
Et cacher notre nœud, jusques à la journée Qui doit, par un arrêt, fixer ma destinée Songez que, s’il venait à savoir, par malheur,
Le secret de notre hyménée,
Pour ennemi j’aurais mon rapporteur,
Et qu’infailliblement je serais ruinée.
Ai-je tort ?
LÉ AND R E
Oui, madame, et non.
A Rennes vous aviez raison;
Car vous et. moi nous étions sous sa vue.
Auàsi, pour éviter toute ombre de soupçon,
J’ai vécu dans ma garnison.
Et ma tendresse vous a crue.
Mais à Forges, madame, où vous êtes venue,
Vous avez tort, et très-grand tort.
LA COMTESSE
En quoi, monsieur? Vous me surprenez fort.
Je vous ai rappelé. ..
LÉ ANDRE
Pour augmenter ma peine, Dans ces lieux éloignés, où l’on vit librement, J’arrive, plein de l’espérance vaine Que je vais être heureux, du moins secrètement. Point du tout ; un excès de prudence ou de crainte D'un nouveau joug m’impose la contrainte.
Ma femme, malgré moi, qui veut être ma sœur,
A tenir mes feux en souffrance Goûte une maligne douceur,
Leur refuse l’attrait de la moindre faveur.
Comme un autre Tantale, nu sein de l’abondance, J'expire de famine, et vois fuir mon bonheur.