SCÈNE VI
Votre songe commence à se trouver menteur,
Car vous aurez grand monde à votre comédie ;
De carrosses déjà cette rue est remplie.
Tant pis, un si grand monde est toujours dangereux : Le tumulte accompagne un public trop nombreux.
ARLEQUIN
Ah! monsieur, dissipez la peur qui vous domine.
Le souffleur, avec qui j’ai bu tantôt ehopine,
M’a dit que sur la pièce il faisait un grand fond;
Et, qui plus est encor, tout l'orchestre en répond.
CLITANDRE
Ce suffrage me donne une assurance extrême.
DAMO N.
Mais les comédiens en répondent eux-mêmes»
Ils le disent tout haut.
CLITANDRE
Que m’annoncez-vous là?
Je suis perdu, monsieur, ma pièce déplaira.
Le malheur suit toujours les ouvrages qu’on vante. L’exemple nous le prouve, et le sort m’épouvante.
DAMON
Moi, j’espère au retour vous faire compliment;
Et je cours me placer sans perdre un seul moment.
CLITANDRE
Allez vite; en un jour de combat et de guerre,
On ne saurait avoir trop d’amis au parterre.
De marcher sur vos pas je ne puis m’empêcher,
Au fond du paradis je m’en vais me cacher.
ARLEQUIN
C’est l’enfer des auteurs qu’un paradis semblable , Monsieur.
CLITANDRE, en s’en ellant.
Ce qu’il me dit n’est que trop véritable. SCÈNE VI ARLEQUIN.
S’il tremble maintenant, ce n’est pas sans raison.
L'AUTEUR SUPERSTITIEUX
Tout brave que je suis, j’ai pour lui le frisson;
Ce qui présentement m’alarme davantage,
C’est qu’il m’a, ventrebleu, dépeint dans son ouvrage : J’y parais sous mon nom comme sous mes habits :
Un homme comme moi craint d’être compromis;
Si le nom d’Arlequin, ce nom si respectable,
Se voyait bafoué, ce serait bien le diable !
Comme la comédie est à deux pas d’ici,
Je n’irai pas bien loin pour en être éclairci. Courons-y de ce pas,.. Mais on vient; c’est mon maître. O ciel ! en quel état je le revois paraître!