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mille par les mains. Je n'en suis pas sensiblement plus fier. Qu'est devenue cette foule obscure, dont les huit dixièmes auraient pu se priver, pour penser sainement, de la Logique de Port-Royal et,' pour bien aligner et cultiver les carrés de leur jardin, de la géométrie de Lagrange ? Ils sont quelque part et même quelque chose et, de temps à ajitre, l'un d'eux se dresse tout à coup devant moi, n'importe où : celui-ci, sur l'Alameda de Malaga ; celui-là, sur le pont d'un paquebot, dans les eaux de Ténédos ; cet autre, sur la voie Appia ; un quatrième, dans les carrières do Syracuse.
Plusieurs ont Fait un joli chemin, et c'est la consolation et la joie des examinateurs qui vieillissent de lire dans les journaux le nom des bacheliers de leur jeunesse. Je n'ai point, quant à moi, à mo plaindre du sort. Parmi les miens, je vois un académicien (Inscriptions et Belles-Lettres}, un professeur au Collège de France, écrivain militaire excellent, deux secrétaires d'ambassade réservés à un avenir brillant, un
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préfet, non seulement de première classe, mais de premier mérite, plusieurs jeunes littérateurs et poètes de l'ordre des Parnassiens, qui me vénèrent pour mes séjours à Delphes, à Délos, au Taygête. Je compte déjà trois colonels, deux avocats généraux, au moins vingt ingénieurs, dont plusieurs sont en chef ; je ne compte plus les avocats, les médecins, les conseillers de Cours d'appel. J'ai aussi, parmi mes docteurs, un évêque. Le jour où j'aurai un cardinal, je me trouverai fort heureux et récompensé des lieures innombrables, une si large tranche de ma vie. absorbées autour d'un lapis vert.
Il y a, néanmoins, des douceurs dans cette œuvre monotone. Nous connainsona seuls des recoins encore mal explorés, par les philosophes, de la psychologie humaine, les états d'ûmes des parents, les états intellectuels des candidats. On ne peut se faire une idée de l'afToUement des pères et des mères à la pensée que l'héritier de leurnom, s'il échoue d'une manière chronique, ne
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« sera pas comme les autres », n'emportera pas du collège, pour s'en faire une parure, le bouton de chrysocale du baccalauréat.
N'être point fonctionnaire, môme très humble, ne point user sa vie à s'occuper des affaires d'autruï, au lieu de faire les siennes propres dans une usine ou derrière un comptoir, voilà, pour beaucoup de familles, un accident qui ressemble à une fiétrissure. Alors, si l'écolier a perdu ses année d'adolescence à se débattre contre Virgile, à bâiller sur Bossuel et Boileau, on tente, pou rie pousser jusqu'au but désiré, des efforts surhumains. On recherche, avec une patience et une subtilité de juge d'instruction, à quel ami d'un ami on pourrait demander une lettre de supplication, au besoin un certificat de bonnes études compromises par la plus désolante timidité. Tel père de famille a suivi, pendant une année, en prenant des notes, le cours du professeur redouté ou souhaité ; tel autre fait entendre discrètement, par l'entremise d'une personne sûre, qu'il donnera, si l'enfant
LE BACCALAUREAT
[ est reçu, un Jîncr sardanapalesque. J'en ai rconnu un qui, quatre sessions de suile, m'a I guré sur l'honneur quo sa femme était déjà r mourante et qu'elle mourrait sans faute de [ l'échec de son Gis ; il y a de cela plus de I -vingt ans : la dame se porte encore comme I le Pont-Neuf. Un président de tribunal tint 1 un jour avec moi ce dialogue :
— Monsieur, vous avez refusé mon ûls, f -et c'est un grand malheu r !
- Non point, monsieur le président ; il ! est jeune, bien doué et, dans un an, je ne L doute pas de son succès.
— Monsieur, mon grand-père était pré- Tflident du tribunal de X.., et mon arrièregrand-père, et mon père, et moi-même. Et fpoîlfi que mon fils attendra une année ^vant de commencer ses études de droit.
— Eh bien ! monsieur le président, votre Bis sera une année plus tard président
1 tribunal de X... El voilà tout,
B n'ai vu encore qu'une famille qui ait icueilU gaiement l'échec. C'étaient des faègres et le candidat était... une jeune né-
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gressB. Cela se passait a la Sorbonne. Le père, la mère, deux frères et une petite sœur étaient rangés contre la bamère de la vieille salle d'examen. Quand la liste d'adniiaBibilité fut lue par Caro, la jeune étu- diante n'y étant point mentionnée, ils ouvrirent leurs cinq bouches et partireut d'un rire blanc, muet, tout à fait plaisant.
On ne les a jamais revus. Le baccalauréat au Dahomey serait peut-être, maintenant qu'on n'y coupe plus les têtes, une opération réjouissante.
Plus étrange est encore le cerveau de certains candidats.
Je ne parle point des réponses qui ne témoignent que d'une énorme ignorance, l'Ile de Malte transportée dans la Baltique, ou Napoléon III fils de Louis-Philippe. Cela n'est qu'attristant pour l'examinateur. Mais it est d'autres réponses d'une saveur très rare et par lesquelles on obtient, de le la pari de certains juges, d'humeur particulière, une bienveillance mêlée de reconnaissance :
LE BACCALAUREAT
— Mon ami, pour se rendre de Paris à Nîmes, quelle est la voie la plus courte?
— La. voie de mer !
— Mon ami (c'était un examen sur la géographie agricole de la France, au temps de la garance), quelle est la plante fort utile, pour l'usage derarmée, qui se cultive en Vaucluse?
^- Le grenadier I
Un candidat semblait si bien au courant
de l'histoire de l'indépendance hellénique,
et parlait des exploits de Canaris d'une
façon si pertinente, que je me hasardai,
, afin de le faire Lrillef, A lui demander :
— De quelle Ue Canaris était-il origi-
- Des îles Canaries !
Ne nous reprochez pas ces menus plaisirs,
fliea perles fines recueillies, au cours
np8 très long, dans un monceau de
L'aridité et la platitude de
An sont la cause d'une réelle souf-
■intellectuellc, par quoi s'explique la
I quelques examinateurs. Et
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puis, il y a l'angoisse du juge, qui sait !
sentence sans appel, et, pour être bien sûr de ne point se montrer trop sévère, force Sa note à grimper jusqu'au chiffre sacramentel de la réception. Quinze ou vingt pour cent des candidats doivent leur succès ft cette condition nécessaire de tout examen.
Un série où tous les candidats sont reçus est chose plus rare que le merle blanc. J'en ai vu deux, fondues en une seule liste ; mais quel triste jour, et quel lugubre examen ! C'était à Nancy, après ReichshotVen, l'avant-veille de l'entrée de l'ennemi, 11 nous restait une trentaine de jeunes gens à examiner, venus la plupart des environs de Metz, de la Lorraine allemande, de Sarrebourg, de Lunéville. Il fallait, en tout* hâte, les renvoyer â leurs familles. La Compagnie de l'Est ne garantissait plus le départ de ses trains que pour vingt-quatre heures.
Les deux séries furent donc réunies, à six heures du matin; je leur adressai, au nom de la Faculté, ce petit discours :
LE BACCALAUREAT
« Mes pauvres garçons, vous avez deux heures pour vos trois compositions. Je vais vous dicter, pour la version latine, deux lignes de César. Vous écrirez une phrase de cinq lignes en latin, sur cette matière:
Cicéron recommande à son fils Tétude de Platon. Enfin, dix lignes de dissertation française sur un sujet simple : la vertu. Je vous préviens que vous serez tous reçus, à l'écrit, à l'oral. Seulement) afin que les formalités de l'examen soient observées, vous mettrez de l'écriture sur les papiers de la Faculté. Vous ne quitterez pas l'Académie.
II faut que, pour midi, tout soit fini. »
Et tout fut fini.Ils n'entendaient point nos (questions et nous n'écoutions pas leurs réponses. Plusieurs répondaient en pleurant.
Et ils s'en retournèrent bacheliers, avec tine tristesse extrême, à la maison paternelle, où déjà leurs pères n'étaient plus les maîtres.
LE PROBLEME DU BACCALAUREAT
C'était en des iemps fort antiques i La Crète vivait dans un trouble terrible et la question Cretoise préoccupait tous les peuples riverains de la Méditerranée. Un monstre à face humaine, taureau par le reste du corps, armé de cornes extraordinaires, le Minotaure bouleversait Tile de Jupiter. Il se repaissait de chair adolescente, et, de divers points du monde hellénique, on lui envoyait, chaque année, à des époques fixes, un contingent déjeunes garçons et de jeunes filles, ses victimes. Le poursuivre et l'atteindre n'était point possible, car il avait
MMtMaa^Ma^MB«MB^B^.^.HM.a^ -» « « . m m . , . „m ^. . 1 ■■ ■ ^ fc j^fcj^ Ji dbi»<«»
LE BACCALAUREAT
i tanière en un lieu inaccessible, tant les détours en étaient compliqués. Cela s'appelait le Labyrinthe. Et, chose triste à dire, le MinotaurG devait une part de sa force à la protection de Minos, qui n'était son père qu'à la faveur d'une fiction légale et dont l'épouse Pasipliaé... Mais l'histoire de la bonne dame m'entraînerait trop loin. Or, Minos, que ces massacres réjouissaient, semblait aux hommes de ces âges lointains le symbole de toute justice, la figure visible de la tradition sacro-sainte : entre ses deux augustes compères ^Eaque et Rhadamante, il présidait, sur le seuil de l'Enfer, au jury d'examen pour les Morts, une balance à la main, étemelleraenl.
L'affreuse aventure dura jusqu'au jour où Thésée résolut d'y mettre un terme. Thésée était prince d'Athènes, ce qui lui donnait qualité pour surveiller les affaires de Crête et y intervenir. Il avait un fils charmant, le très chaste Hîppolyte, qu'il ne voulait à aucun prix jeter eh pâture au monstre. Cet excellent jeune homme de.
vait, d'ailleurs, finir d'une façon bien malheureuse, d'un accident de voiture.
Donc Thésée surprit le secret des détours du Labyrinle, grâce à la fille même de Mînos, la naïve Ariane que le prince grec aima et bientôt abandonna sur un rocher, à Naxos.
Mais il avait tué le Minotaure et, pour ce grand service, l'histoire lui pardonne la légèreté de sa conduite en cette circonstance.
Il y avait, à la même époque, dans les marais de Lerne, non loin d'Argos, un autre monstre, l'Hydre, bête aquatique, remarquable par ses sept têtes de dragon et les sept langues venimeuses dont elle jouait à merveille pour la désolation de la race hu- . maine. Ce marais était l'un des lieux les plus mal famés de l'ancien monde. C'est dans les fanges profondes de Lerne que les cinquante Danaïdes, qui n'y allaient point par quatre chemins, avaient précipité les têtes livides de leurs cinquante maris.
L'Hydre vivait-là, à demi-plongée dans la boue sanglante, alerte etguillerette comme le poisson dans l'eau.
LE BACCAr,ADH*;AT
Elle se savait invulnérable, immortelle.
Si quelque héros parvenait à trancher l'une de ses sept têtes, la tète renaissait aup-le^ champ, hideuse et sifflante. Un soir Hercule vint à passer le long du marécage, sa massue à l'épaule et sa peau de lion lloltant au vent. L'Hydre courut au dieu, comme à un simple berger. Hercule broya, l'une après l'autre, les sept têtes du monstre. Dès lors le marais tragiquen'a plusété qu'une mare pacifique. Les petites tortues d'ArgoHde se promènent gravement sur ses rive,s et, dans les nuits d'été, des milliers de crapauds, attendris par la lueur de la lune, y modulent leur humble chanson mélancolique.
Le lecteur a compris, sans un sérieux effort de réflexion, que, par l'évocation de ces deux antiquailles mythologiques, c'est au baccalauréat que je me propose de le conduire. H ne m'était point permis, à cause de certains scrupules professsîoninels, de crier, dès les premières lignes de cette enquête et sans préambule : cet exa-
mpn est la mort des études, une préoccupation funeste pour l'esprit de la jeunesse et, par-dessus tout, une peste sociale. Cette façon quelque peu brutale d'aborder une grosse question eût paru aux personnes timides l'indice d'un tempérament révolutionnaire. Tandis que le Minotaure et l'Hydre de Lerne, vénérables symboles, me fournissent une entrée en matière convenablement universitaire et classique.
On nesaurait, sans injustice, accuser de visées anarchiqnes l'écrivain qui place d'abord son ouvrage à l'abri de ces augustes mémoires, Minos, Hercule et Thésée.
Et, si l'on veut bien regarder et comparer, on reconnaîtra dans ces vieux mythes de si notables rapports avec l'institution pédagogique dont je vais dénoncer les maléfices, que certainement les exégètes de l'avenir s'y arrêteront quelque jour et en berceront les séances d'été des plus savantes Académies, J'ai déjà signalé le bureau d'examen où siège Minos, devant qui doivent comparaître « tous les pâles hu-
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mains ». Les contingents réguliers de llorissante jeunesse qui vont assouvir la rage du Mînotaure {enjuillel et novembre, évidemment) sont un trait de ressemblance assez suggestif. Enfin il y a le Labyrinthe, l'effroyable embrouillement des voies qui mènent au monstre, et aux détours inextricables desquelles le monstre . attendait les malheureux éphèbes. Or, il y a quatre ou cinq années à peine, nous avions treize baccalauréats divers, qui s'enchevêtraient les uns dans les autres, de telle sorte qu'un garçon reçu k l'un d'eux gagnait de n'être point tourmente sur quelque chapitre du programme de l'autre auquel il se présentait. Treize baccalauréats ! Nous y cheminions laborieusement, à tâtons, pareils à des voyageurs égaré^T'' dans les énormes forêts ténébreuses de l'Afrique centrale, ou dans les brouillards, mortelsdndésert de Gobi, en Asie. Aujourd'hui, je n'en aperçois plus guère que quatre un cinq, mais jene réponds point du chiffre. J'en ai tant vu défiler devant moi
lE BACCÀIAUREAT
depuis trente ans, de ces nmlliformes examens, que, tel qu'un pèlerin las de sa route et découragé, je m'assieds au bord de mon sentier et n'ai plus le cœur de compter.
Quant aux têtes de l'Hydre, c'est ici que la relation du baccalauréat avec le mythe hellénique est bien frappante. Compositions, épreuves orales, dissertations et discours, versions et thèmes, langues et liltéiratures classiques, langues vivantes, géométrie, algèbre, astronomie, physique, chimie, anatomie, botanique, géologie, géographie, toutes ces tètes (et j'en dois oublier) se dressent, s'agitent, sifflent, vibrent leur langue fourchue, et dire qu'une seule suffira pour dévorer un jeune homme de bonne famille! J'en ai vu, de loin en loin, couper une par la hache d'un ministre audacieux; le lendemain, la tête repoussait plus haute, plus formidable qu'avant. On avait supprimé, à la seconde partie du baccalauréat es lettres, la composition scientifique; l'autre jour, brusquemont, sans que les Facultés aient été con-
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sultées au moins pour la forme, le Conseil supérieur en a demandé le rétablissemenl.
On avait obtenu, dudit Conseil, à une seule voix de majorité, la suppression du thème de langue vivante pour la première partie de l'examen. Il semblait alors que l'expérience des méthodes pédagogiques pour les langues étrangères fùl définitive. On n'avait point réussi, malgré le zèle des maîtres et la bonne volonté des écoliers, à faire parler couramment l'anglais ou l'allemand à nos jeunes gens ; quelques heures de classés par semaine, pendant cinq ou six ans ; quelques centaines de thèmes, des listes de verbes irréguHers enfoncées dans la cervelle à coups de marteau, ce merveilleux système n'avait produit qu'une petite et maigre notion, analogue à celle des langues mortes, le grec et le latin. On savait bien que, pour la langue vivante, la seule méthode d'éducation est la méthode vivante, c'est-à-dire la conversation continue, perpétuelle, et par conséquent, six mois de séjour â l'étranger. Donc, le thème avait
coulé à pic, ainsi qu'avait fait auparavant la version. Mais ce fut pour beaucoup d'âmes excellentes, dans l'Université, comme une captivité de Babylone, une veille de l'An Mille. De toutes les régions où l'on pouvait, aux saules des fleuves, attacher des harpes gémissantes, s'éleva une plainte douloureuse, immense, qui ne tarda pas à monter jusqu'aux oreilles des ministres. Et l'un des derniers grandsmaîtres décida la création du thème oral écrit. Je dis oral écrit. Les admissibles seuls, pour l'épreuve de rhétorique, devaient en connaître la douceur. Par conséquent, entre la proclamatien de l'admissibilité et l'examen oral, il fallait trouver une place pour ce curieux personnage. A Paris, avec nos deux mille huit cents candidats rhétoriciens, cela faisait un encombrement.
Le thème om/ écrit (je ne saurais trop répéter l'étonnante dénomination) ne devait durer que vingt minutes. Où placer ces vingt minutes? J'avais suggéré une solution. Le candidat, appelé à la table des
LE BAOCAI-AUBEAT
langues vivantes, pouvait traduire, au tableau, à la craie, deux phrases remises pur écrit, tandis qu'un autre, admissible expliquait son auteur. Mais ici, un problème tout métaphysique, je dirai même Ihéologique, apparut. La craie, sur tahleau noir, répondait-elle à la notion pure du thème ot-al écrit ? Depuis le Filioque, la chrétienté n'a pas vu de plus épineuse difficulté. Il nous fut répondu que non, et qu'il fallait de l'encre, du papier et une plume. Alors que faisons-nous ? Une heure avant la proclamation des admissibles, les séries complètes rentrent en séance de composition, et les vingt-sept candidats, — sur lesquels huit ou dix seulement peuvent composer de façon utile. — traduisent leurs deux phrases. Les deux tiers de la troupe aura fait son thème pour le roi de Prussae.
C'est ainsi que repoussent les têtes de l'Hydre. Hercule ! dieu de lumière, de sagesse, de bonté, pourquoi tardez-vous à repasser, votre massue sur l'épaule, aux bords du marais de Lerne?
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LE PROBLEME DU BACCALAUREAT
[Suite)
Le baccalauréat a tué les bonnes études.
Je sais bien que Taccusation est fort grave. Je suis obligé en conscience de la démontrer. L'an dernier déjà, dans ce journal, j'ai eu la velléité de lancer mon réquisitoire. Et puis, j'ai hésité et me suis répandu simplement en anecdotes plaisantes ou pathétiques sur cet examen. Mais la dernière session des rhétoriciens, d'où je sors h peine, m'a paru vraiment trop triste. Huit séries de candidats m'ont passé par les
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mains, près de deux cent vingt écoliers, dont les doux tiers sont restés gisant sur le champ de bataille. C'est, je le veux, la faute de leur paresse, delà hâte qu'ils ont à vivre de trop honne heure à la façon des jolis jeunes gens, du magnifique dédain qu'ils affichent pour tout eflbrt intellectuel ; mais c'est aussi, c'est surtout la faute de l'examen. Le baccalauréat est mortel aux aspirants bacheliers.
Il est mortel, parce qu'il ne répond plus depuis longtemps à sa destination naturelle.
Jadis, il y a quarante ans, si vous voulez une date, et je vous donne celle de mon propre examen, jadis il s'adaptait exactement aux études; tout le système scolaire des classes supérieures aboutissait au baccalauréat, en ce sens que le, programme du collège se retrouvait au programme de la Faculté, mais allégé de toutes les parties encombrantes, les langues vivantes, par exemple, qu'il est impossible d'apprendre sur les bancs, la chimie, la botanique, la ioologie. On n'y laissait, on fait de sciences.
.que l'arithmétique, un peu de géométrie et de physique. On avo italors la sagesse d'attribuer les matières scienliliqaes h ce qui était vraiment le baccalauréat es sfciences, puis au programme des grandes Ecoles de l'Etal.
Le baccalauréat es lettres était un examen tout littéraire où reparaissaient les trois compositions essentielles des classes supérieures : le discours latin ou le discours français, désigné par tirage au sort entre deux enveloppes, et la version latine. Puis, les auteurs do seconde et do rhétorique, grecs, latins, français. Puis l'histoire, à partir de l'antiquité. Enfin, la philosopHIe une philosophie cousinienne, cicéronienne^ littéraire, dépourvue de grandes témérités, qu'éclairaient les bons vieux textes d'écrivains qui comprenaient parfaitement ce qu'ils disaient et le faisaient comprendre à autrui. Je ne suis plus très sûr qu'il y eût un programme de géographie ; en tout cas, il était bien modeste. Car cela se passait avant Sadowa, bataille gagnée, comme on sait, par des maîtres d'école forts en géû-
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graphie ; avant Sedan, bataille perdue par une armée qui ne savait pas l'allemand...
Qui pourra calculer le contre-coup de cette K inelTaltle découverte sur les destinées de notre éducation publique, depuis vingt-cinq années"?
Or, en cet Age reculé, l'examen n'était qu'en un seul acte. Huit candidats sur dix 'le passaient h la fin de leur philosophie : les plus distingués se présentaient tranquillement a l'issue de la rhétorique. Ceux-ci n'avaient pas eu beaucoup de peine à se mettre au courant de la philosophie traditiafinelle que les littératures classiques leur ayaieiU lentement inoculée depuis deux ou trois ans. Mais ils ne s'étaient pas donné beaucoup de mal non plus pour la préparation littéraire de l'examen auquel menaient, 1 par une pente fleurie et très douce, tous les ï travaux scolaires. Pour le plus grand • nombre déjeunes gens, le baccalauréat ne se dressait qu'au terme dernier des études ; c'était l'étape de la fin, îl Inquelle on tendait sans angoisse, parce que c'était la lin.
Aujourd'hui, l'examen est en deux actes :
l'examen de rhétorique n'est qu'un commencoment, un fantôme qui en cache un autre, une épreuve qu'il faut franchir avec succès sous peine de reculer sa carrière d'une année et qui, manquéc une fois, deux fois, compromet gravement la préparation du second baccalauréat. Dès la classe de troisième, les enfants vivent dans le cauchemar du premier examen, et cette préoccupation suffit pour ruiner les études. Je crois bien que les augustes personnages qui ont provoqué naguère la division du baccalauréat en deux épreuves s'imaginaient fortifier la culture classique. Ils se sont lamentablement trompés. Et voilà de longues années que nous payons les frais de celte étourderie et que la lourde machine, qu'aucune force humaine ne saurait repousser en arrière, continue sa marche à travers les jeunes générations qu'elle écrase sans pitié. Pendant ces deux années, les plus précieuses de la vie, las années de la floraison intellectuelle etmoralo, la quin-
LE BACCALAUREAT
zième et la seizième, le temps où l'homme futur se dessine par les traits dû l'adolescent, nous courbons les i\mea sous la teri-eur du baccalauréat. 11 fallait, à ces enfants, la sécurité du lendemain, l'air libre, la lecture *désîntéres5ée, le vagabondage de l'esprit, le loisir de la méditation ; il fallait, à leurs maîtres, le temps d'appliquer à chacun la discipline convenable, de régler les imaginations, d'affiner le goût, de deviner les vocations naissantes. C'était, même pour È les élèves ordinaires, une période heureuse ^ de la vie que ces deux années de seconde et de rhétorique. Ils fréquentaient la compagnie la jilus noble et la plus aimable du monde, Homère, Platon, Virgile, Horace, Racine, La Fontaine, Molière, et. dans ces classes que n'attristait point encore l'ombre do l'examen prochain, la conversation familière du maître et des élèves s'égarait joliment k travers champs, je veux dire parmi les poètes et les écrivains du temps même oij l'on vivait. L'année d'après, la dernière, un peu de logique, la logîijue de
Je LE BACCALAUREAT
ces braves gens de Port-Royal, un peu d'analyse psychologique, une teinture d'idéalisme platonicien et de rationalisme cartésien achevaient l'éducation du disciple que recueillaient alors sans secousse, sans surprise, les bras de ce baccalauréat paternel. La France possédait un bachelier de plus, mais aussi un esprit bien pondéréj curieux des choses de l'esprit, très capable de pousser très loin, dans l'avenir, le progrès intellectuel dont le collège lui avait révélé le secret. Et, bien qu'il ne fût pas toujours capable de commander correctement son déjeuner en langue allemande ou do remonter à la source de tous les affluents du Rhin, ce n'en était pas moins un bon Français de France.
Aujourd'hui, regardez et jugez. Le jeune garçon, déjà bien troublé par la vue du premier fantôme, n'a plus qu'un souci :
rejeter de son régime d'études toute étude qui ne conduit pas au baccalauréat. Et le malheureux ne comprend pas que cette dangereuse opération est sa plus forte
UB BACCALAUREAT
' chance d'insuccès. Comme i] ne se heur- I tera plus, à l'examen, aux épines du dîs- [ cours latin, il se demanda, non sans stupeuià quoi bon la composition latine que maintient le programme scolaire : il l'abandonne et ne voit pas que, du même coup, c'est la grammaire latine, le notion même du latin dont il fait fi. Mais la version latine l'attend à la Faculté. Plus de grammaire, plus de ' version, mais d'effroyables contresens qui [ témoignent d'une ignorance grammaticale I dent rougirait un honnête élève de cin- I quième. D'autre part, comme l'histoire an- Lcienne, l'histoire romaine a disparu du protgramme d'examen, le prudent écolier se I garde bien d'en conserver le moindre brin l en son souvenir. Mais la version latine le ■ u-guette sournoisement et ces textes d'historiens ou d'orateurs romains ont la Mcheuse habitude d'être remplis d'allusions vogues I à des hommes ou à des faits qu'il est bon e connaître un pou pour voir clair dans . cette prose latine. L'autre jour, beaucoup de versions recevaient unosérîeuse blessure
; «ACCALAUKKAT
de l'ignorance où se trouvaient lus candidats de l'écart de temps qui sépare les Gracques de Galilina. Et la dissertation.
française ne saurait racheter la .".ullité de la version. C'est une composition vague et creuse qui vient une année trop tôt dans l'ordre raisonnable des épreuves. On demande trois pages de critique littéraire à des enfants qui n'ont encore eu que des sensations littéraires dont la préparation haletante du baccalauréat a gâté la fraîcheur. La composition serait mieux à sa place après la psychologie, la logique, la morale, c'est-fi-dirs les études qui obligent le jeune homme à la réflexion, au raisonnement rigoureux, à l'examen de conscience. L'ancien discours français était une O'uvre d'imagination excellente pour un rhétorîcîen ; la dissertation française est une œuvre de dialectique ou d'expérience intellectuelle trop forte pour la grande lajoritc des candidats. C'est une incohérence ou une contradiction de plus entre réel des études scolaires et les né-
LE BACCALAUREAT
cessités du programme. Et ce déplorable régime, dont le programme. — et non point la classe, — est responsable, fait du baccalauréat, deux fois par an, une véritable baie des Trépassés.
Les conséquences morales de cet état de choses méritent d'être signalées. Et je prie le lecteur d'y appliquer toute son attention.
LE PROBLEME DU BACCALAUREAT
(Suite)
Le baccalauréat est un examen aléatoire parce que son programme n'est point la résultante raisonnatle des études classiques. L'incertitude de l'épreuve fait que beaucoup de jeunes gens et de familles le considèrent comme ;Une loterie où il importe, par tous les moyens, de s'assurer un billet gagnant. Pour remédier à cette regrettable situation, on a imaginé, il y a quelques années, le livret scolaire. Places, valeur relative des élèves, notes des pro-'
feaseurs et des. proviseurs, principaux, directeurs ou préfets d'études, toutes les sources de renseignements se rencontrent en ces livrets. Le livret idéal, qui donnerait avec une précision mathématique la notion vraie du candidat, ce devrait être, pour les élèves simplement, passables, l'examen tout entier. El de là à absorber tout l'examen dans le livret, il n'y a qu'un derai-pas. Un minisire de l'instruction publique l'a franchi, l'autre année, par une circulaire qui n'a pas médiocrement agité les Facultés.
Le bon livret, disait cette grandis epUtola, doit primer les compositions mauvaises. Le coup porto au baccalauréat était si joliment mortel que je m'en suis réjoui. Encore un autre demi-pas : Que le livret absorbe aussi l'examen oral, et c'est fini. L'hydre est à • terre. L'expérience récente n'a pas été mauvaise. J'ai vu des candidats sauvés de leurs compositions médiocres par le livret, qui se comportèrent très décemment à l'oral.
Mais avons-nous le livret idéal, le livret sincère? Non. Toutes les notes sont loyales,
LE BACCALAUREAT
je l'accorde. Le passeport est fidèle : visage rond, teint coloré, yeux gris, cheveux blonds, bouctie moyenne. C'est la même antienne : élèoe studieux, a fait de sérieux efforts ; consciencieux, laborieux, digne du succès. Voilà le passeport scolaii-e. Mais les places? Elles nous donnent un renseignement plus utile, mais encore bien vague :
que le candidat soit premier, dixième, quarantième, nous nous heurtons toujours à.
ce mystère insondable : Quelle est la force de la classe, le niveau des études dans la clasao? On aura beau faire, multiplier à l'excès les informations que les maîtres donnent à la Faculté, jamais, non jamais on ne jettera un pont sur ce fossé, jamais les témoignages des premiers éducateurs n'éclaireront d'une façon irrésistible la conscience du jury d'examen, que sa fonction et son devoir lient à la matière même de l'examen. Et je ne parle même pas de cette longue gamme de couleurs, c'est-àdire d'établissements scolaires qui se déroule sous nos yeux. Elève studieux, a fait
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de sérieux efforts, consciencieux, laborieux. Lycées de Paris, lycées de province, collèges communaux, écoles libres bien connues pour la gravité de leur discipline et la loyauté de leurs maîtres, écoles plus obscures cachées dans l'ombre des départements et dont les traditions sont ignorées absolument de la Faculté, répètent la même.
litanie. Et qui nous fournira le diapason normal à l'aide duquel nous déciderons que le candidat classé, en cette maison, parmi les trois premiers pour la version latine a juste la valeur du candidat classé, par exemple, à Louis-le-Grand, le vingtième pour la même composition?
Un coup de pioche terrible vient d'être lancé dans le vieux mur décrépit. Attendons, comme au cinématographe, le nuage de poussière.
Mais, pour le quart d'heure présent, la chasse haletante au bon billet de loterie continue fiévreusement et jamais le caractère immoral du baccaulauréat ne s'est manifesté de façon plus éclatante. Je laisse
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de côté regitatioa malsaine des familles, l'illusion où sont les candidats, en partie par la faute de leurs parents, du diplôme emporté à force de recommandations, le délire des pères, une fois leur héritier refusé, ot qui sont capables d'écrire aux tortionnaires du cher enfant, avec la sécurité de l'anonymat,' les plus ridicules niaiseries. Mais le mal, le mal profond est dans l'esprit de perversité auquel s'hahitue uns foule d'écoliers qui s'exercent à l'art de regarder dans l'urne pour y choisir le bon billet. Je vous jure qu'un examen auquel on se prépare en ae façonnant à la ruse du Peau-Rouge devrait subir le sort du figuier stérile de l'Evangile. Il doit y avoir un manuel, — manuscrit, — qu'ils se passent furtivement de main en main ; De l'Art de tricher au baccalaiiri-at, avec flgures explicatives et coloriées. Des cent aventures de fourberie maluhanceuse dont j'ai été le témoin, je ne veux rapporter que la dernière, qui eut pour théi\tre une Université située plutôt à l'est qu'au nord ou nu midi
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de notre territoire. On composait en version latine dans le chef-lieu d'un département voisin de la métropole académique. Ville sérieuse, alpestre, camp retranché, région montagnarde et candide. Vous n'avez pas oublié les violentes chaleurs de la fin de juillet. La composition se faisait au rez-dechaussée de l'Hôtel de Ville, dans la salle des ventes aux enchères {coïncidence symbolique), toutes fenêtres ouvertes, sur la rue. Le candidat le plus voisin d'une de ces fenêtres montre à un officieux passant les premiers et les derniers mots du texte dicté, avec le nom d'auteur. L'homme bondit à la bibliothèque, saisit la traduction Nisard et, vingt minutes plus tard, la version traduite glissait de table en tahle, légèrement retouchée par les malins, car il y a aussi, sans doute, dans notre manuel, un chapitre sur l'art de démarquer les textes. Mais voyez le malheur, ou le doigt de Dieu, si vous voulez déranger la Providence pour de telles misères. Le texte latin extrait de VOralor avait été allégé, en son beau milieu, d'une
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assez longue phrase, que l'homme de la rue avait prise avec le reste du Nisard, et que mes petits sots, tout joyeux de n'avoir pas même à jeter les yeux sur ce latin maudit, avaient reproduite en l'arrangeant un brin. Cette fois, le Beati pauperes spiritu reçut un cruel démenti. La Faculté soumit le cas au ministre, tout en corrigeant les quelques versions qui, évidemment, étaient honnêtes et bien trébuchantes. Le ministre ordonna que l'épreuve serait recommencée, fenêtres closes; on parlera longtemps de l'événement sur les rives, ombreuses de la Moselle.
Je n'ai pas à moralisera propos de cette affaire. Mais je conclus sur l'incertitude aléatoire de l'épreuve. Un garçon, à qui je m'intéressais, et qui n'avait point triché, à la première version, avait obtenu un 7, et se trouvait éliminé ; à la seconde, il eut un 13 et fut reçu très convenablement à l'oral. C. Q. F. D.
Un dernier mot sur le vice essentiel du baccalauréat. Qu'il affole des familles en-
lières, qu'il gâte des caractères d'écoliers qui, d'avance, ne valaient pas grand'chose, cela est fâcheux, ce n'est point un désastre social. Mais je vous conjure, ami lecteur, de méditer les dernières lignes de cet article. L'Etat françfiis dît à la jeunesse française: Mes enfants, vous tousqui ambitionnez l'honneur de me servir, de porter la livrée du fonctionnaire, de vous loger au budget, fût-ce dans les combles, vous qui, pour la gloire du rond rie cuir, l'orgueil de la fonction publique, oubliez de plus en plus qu'un peuple vit d'agriculture, de commerce, d'industrie, d'entreprises coloniales, d'action individuelle et non pas de fonctioanaires ; mes chers enfants, je suis prêt à vous tendre mes bras et les feuilles d'émargement, mais à une condition : vous serez bacheliers- Je vous olfre une vingtaine au moins de sortes d'emplois, très différents les uns des antres, mais qui ont ceci do commun : le baccalauréat, qui n'a de rapport apparent qu'avec deux ou trois de ces emplois, conduit à tous, puisque je l'exige
pour tous, pour les magistrats comme pour»
lés ingénieurs, pour l'enregistrement et les postes, les contributions, toutes les formes d'administration ou de bureRuoratie que l'Europe m'envie. Je l'exige même de gens dont la carrière ne me regarde point : médecins, avocats, pharmaciens ; les avoués, les notaires peuvent à la rigueur s'en passer; mais un notaire qui n'est point bachelier, quel pauvre notaire ! Donc, pour ouvrir toutes ces portes, les plus humbles comme les plusnobles, j'ai forgé une clef excellente. Obtenez cette clef par huit années de travail, beaucoup de thèmes allemands, de métaphysique et de botanique, et vous verrez comme ça ira bien pour vous et vos familles.
L'enfant travaille, courageusement d'abord, puis, effrayé par un programme écrasant, avec angoisse etdégoût ; ilobtiont la clef. Il ouvre. Il se heurte k une seconde porte. Ce sont les concours qui défendent l'accès de chaque fonction, les concours pour les grandes Ecoles de l'Etfit. les bar-
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rières professionnelles qu'il faut franchir pour atteindre le rond de cuir rêvé. Tout est à recommencer. Le baccalauréat lui rend à peu près le service d'un certificat de vaccine. Mais les forces, chez beaucoup de Jeunes gens, sont épuisées. Refaire, entre dix-huit et vingt ans, sa destinée intellectuelle, n'est point à la portée de tous. Et beaucoup, dès lors, s'en prennent à l'Etat de leur vie manquée. Ils n'ont plus lo courage de se retourner vers la charrue.l'atclier, le comptoir, le bureau. Songez-donc : un bachelier vendre des mandarines, tenir des écritures, traîner de ville en ville ses caisses d'échantillons, est-ce que c'est possible?
Plus simple est l'oisiveté haineuse, l'enrôlement sous le pavillon noir des sectaires, l'éternelle déclamation contre l'ordre social, les bourgeois, les hauts barons de la finance...
Mais, tout de même, si l'Etat faisait ici son petit mca culpa ?
LE PROBLEME DU BACCALAUREAT
(Suite)
Et après ? dirent, d'une seule voix irritée, mes deux amis Pancrace et Marphurius, après avoir entendu lecture de ces trois petits pamphlets sur le baccalauréat.
— Et après, Monsieur? Que proposez-vous au pays, à l'Université, au nom de votre prétendue expérience, et peut-être de vos rancunes d'écolier? Car cette haine contre le thème allemand et les sciences nous est fort suspecte.
— Il est vrai, Messieurs. J'ai suivi jadis pendant cinq années le cours d'allemand,
LE BACCALAUREAT
dans mon lycée provincial. Il m'a fallu plus tard quelque courage pour surmonter, en l'étudiant seul, l'aversion que le professeur m'avait inspirée pour cette langue.
Quant aux sciences, je le confesse humblement,j'ai failli, par elles, échouer à mon baccalauréat. C'était la faute au côté de l'hexagone. Mon examen ajourné seulement de trois mois, toute ma carrière était changée. Et cela prouve, sans doute, l'excellence du côté de l'hexagone pour le développement des destinées littéraires.
— Trêve aux plaisanteries, Monsieur.
Quelle est votre réforme ?
— Très simple. Messieurs, je supprimerais absolument le baccalauréat.
Ils jetèrent un cri et levèrent au ciel leurs quatre bras.
Ces Messieurs sont conservateurs des chinoiseries doctes, des programmes cyclopéens, et, plus la jeunesse succombe avec dégoût sous le fardeau des examens, plus ils sont heureux.
— Parlez, dirent-ils froidement.
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— Je le supprime pour toutos les fonctions publiques, toutes les carrières libérales, toutes les Ecoles de TEtal. Et je ne l'impose même pas aux cantonniers ou aux:
gendarmes.
— Assez de railleries, Monsieur. Expliquez-nous ce cataclysme.
— En trbis mots, Messieurs. Voici d'ailleurs, mon projet de loi :
Article l"'. Le baccalauréat est, dans l'ordre des grades littéraires, le premier degré d'examen, de mèms que dans l'ordre des grades scientifiques. Il est nécessaire d'être bachelier ôs lettres pour se présenter à l'une des licences conférées par les Facultés des Lettres. De même, il est nécessaire d'être bachelier es sciences pour se présenter à Tune des licences conlerées par les Facultés des Sciences.
Article 2. Pour l'accès h n'importe quelle fonction de l'Etat, à n'importe quelle Ecole de l'Etat, à n'importa?" quelle carrière libérale, le bacca lauréat est remplacé par un simple cerliflcat d'études, délivré par
LE BACCALAUREAT
les professeurs des candidats, qu'ils appartiennent aux collèges de l'Etat ou aux écoles libres. Pour les jeunes gens qui ont fait leurs études à la maison iiaternelle, lo certificat d'études sera délivré par le pèro ou le tuteur, assisté de deux témoins, pardevant le maire de la commune.
Articles. A l'entrée de toutes les Ecoles, de toutes les fonctions, de toutes les carrières, sont institués dos examens d'Etat.
Les candidats aux postes, aux contributions à l'enregistrement, etc., subiront un examen comme les candidats aux Ecoles subissent un concours, qui est leur examen d'Etat.
Article 4. Le baccalauréat es lettres sera purement littéraire, et le liaecalauréat es sciences sera purement scientilique.
Le premier est dégagé de tout programme scientifique, le second de tout programme littéraire,
— Ainsi, d'un côte, plus d'algoltre, ni de chimie, ni do cosmographie, ni d'anatomie? gémit Pancrace.
dit Pancrace. Plus do baccalauréat, d'études !
— Je délivre les classes d'une servitude affreuse, celle du mauvais écolier, dont la paresse, la turbulence et l'exemple ont tué les bonnes études. Les bons seuls demeureront. La multitude des autres frappera à la porte des écoles professio nu elles qui prépareront, par des exercices spéciaux, aux spécialités des divers examens d'Etat. La plupart des petits collèges communaux, qui croupissent dans la misère scolaire des chefs-lieux d'arrondissement, renonçant au grec et au latin de pacotille, se transformeront nécessairement en écoles professionnelles où les industries et le commerce et l'agriculture de la région trouveront leur pfiïsonnel. Ne craignez point que les bancs de nos lycées se vident. Les élèves y seront assis plus à leur aise, voilà tout. Mais à ce baccalauréat littéraire, — je ne parle point du scienLiflquo, dont les conditions seront toutes semblables, — se prépareront tous les élèves disUnguos, non seulement
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latin, — interrogation, sur un écrivain français.
Interrogation sur l'histoire générale de la civilisation depuis l'antiquité j'usqua nos jours, ou sur l'histoire détaillée de la France et des Etats européens depuis 1859.
Interrogation sur des notions sommaires , de psychologie, de morale, de logique, d'histoire de la philosophie. L'érudition philosophique, la métaphysique, les monades et les noumènes, Stuart Mill et Herbert Spencer, Aristote et Kant ne regardent pas les jeunes gens. Ils les retrouveront, s'ils en ont envie, dans l'enseignement supérieur.
Enfin, traduction d'un texte anglais, ou allemand, ou espagnol, ou italien.
— El la géographie? clamèrent mes inierlocutours.
— Elle est dans l'histoire. Histoire générale ou histoire précise des années récentes, elle comporte, Je pense, le Rhin, le Tibre, le Danuhe, l'Ebre, la Meuse, les Alpes, le théâtre de toutes les grandes crises du
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monde civilisé. Solférino, Sadowa, le Tonkin et Madagascar n'y manquent point- Que voulez-vous de plus? Les 400 sous-préfectures de France, avec le nom des souspréfets ?
Ils n'osèrent point répondre : oui.
Les sous-préfectures et les chefs-tieux de cantons. Et cela, simplement parce que ce fatras accable la mémoire et qu'il représente le régime d'éducation que nous subissons depuis si longtemps, ce régime auquel il est grand, temps de remédier, qui, au lieu de cultiver les jeunes esprits de façon à les rendrepropres aux pensées justes, aux sentiments nobles, au.x. raisonnements droits, I les comble de notions quelconques, disparates, inutiles; discipline mortelle dont le baccalauréat est, — je voudrais tant dire éiait.' — la résultante et le symbole.