REPONSE A QUELQUES OBJECTIONS
Je mV atteiidais bien. Depuis huit jours il a plu sur ma tôle une averse de critiques et d'objections aux vues que j'ai exposées, sur le baccalauréat, dans ce journal. Aux personnes qui tiennent, avec une obstination touchante, à la routine, à la funeste tradition, à peine corrigée d'une main pieuse, pour quelques-unes, renforcée au contraire, pour d'autres, d'une façon folle, h ces partisans de l'antique machine du Marly scolaire, je n'ai rien à répondre. On a bien laissé passer, il y a cinquante ans, les cris, gémissements et menaces de MM. les
maîtres de postes, conducleurs de diligences et hôteliers, quand les chemins de fer furent décrétés. Que le baccalauréat encyclopédique meure, c'est l'important.
Saluons les fidèles qui iront sur sa tombe jeter des violettes et des roses, des pivoines et des lis. Manibus date lUiapieiiis !
Les critiques sérieuses qui portent non sur l'œuvre de destruction, mais sur l'essai de réforme, peuvent se ramener à quelques principales objections:
1" Votre œuvre est une réaction. Vous retournez, par le baccalauréat purement littéraire, au système condamné des Pères jésuites : du latin, et encore du latin ; les humanités vieillotLes ; la culture classique, fixée et figée une fois pour toute dans l'étude et l'admiration béate des anciens ; les langues modernes superficiellement eflleurées; les sciences surtout, jetées par-dessus bord avec une étonnante désinvolture. Vos prétendus jeunes lettrés ignoreront en quoi le télégraphe électrique diffère du télégraphe à signaux. Ils seront, dans la société con-
LE BACCALAUREAT
temporaine, si vivante et si curieuse de nouveautés, comme une caste réduite, solitaire et pédante. Cela n'est point enviable.
Je réponds : Vous confondez deux choses distinctes: un programme d'examen, que j'ai rapidement esquissé, et un programme d'études, que je n'avais pointa donneren détail. Je me suis efforcé de débarrasser le premier de toutes les matières spéciales dont la préoccupation a été la ruine de nos classes supérieures. Mais vous allez voir si j'ai perdu si fort le souci de la culture intellectuelle sans laquelle un Français de ce temps paraîtrait ridicule ou pitoyable. Un mot d'abord sur les langues vivantes. Quand on me présentera un écolier, un seul, qui avec les seules ressources de son éducation scolaire, ies seules leçons du professeur en classe, n'avant point passé un semestre à l'étranger, n'ayant point, à la maison paternelle, la conversation continue du précepteur allemand ou de l'institutrice anglaise, parlera l'anglais ou l'allemand dé façon vivante, ]&
LB BACCALAUIIEAT
ferai amende honorable, et je proclamerai, si l'on veut, qu'après tout, pour produire un si rare phénomène, ce n'est pas trop de 50,000 jeunes Français condamnés, Lon an, mal an, à la fabrication de tiièmcs barbares, "Voilà trente années que j'attends, sous l'orme, la venue de ce merveilleux écolier, C'est pourquoi, modeste en mes espérances, je demande simplement que, par une grammaire qui ne soit point formidable, par . la traduction de textes choisis avec intelligence, les enfants parviennent, à la fin de leur rhétorique, à lire couramment un roman anglais, un journal allemand. Ils posséderont ainsi un instrument utile, qu'ils perfectionneront à leur aise en franchissant la Manche ou le Rhin. J'ajoute les Pyrénées ou les Alpes. Car, plus libéral que l'archaïque programme, je tiPns l'italien et l'espagnol pour des langues de peuples européens, civilisés, avec lesquels la France a bien quelques contacts d'esprit ou d'intérêts.
C'est pourquoi, à l'examen du Laccalau-
LE BACCALAUREAT
réat littéraire, je me contente du seul exercice qu'il soit juste d'imposer: la traduction d'un texte étranger.
Et maintenant, au tour des, sciences.
Qu'il Boil nécessaire de maintenir, tout le long du cours d'études littéraires, un enseignement scientifique, ce serait une grosse sottise do n'en être point convaincu.
Mais que la méthode fausse de cet enseignement, pour les écoliers dont la vocation n'est pas scientifique, puisse se conserver, là est la vraie question. Or, ici, je signale l'une des plus lourdes bévues de la ■■ vieille pédagogie. Que l'élève doive former plus tard un magistrat, un lettré, un diplomate, un jurisconsulte, un simple homme du monde, on l'oblige à la même discipline scientifique que le candidat à l'Ecole polytechnique, à Saint-Gyr, à l'Ecole centrale.
Démonstrations mathématiques au tableau, nomenclatures, analyses de laboratoire, description à la craie d'instruments de physique, tout le détail de l'orga-
mê^^^mtmm
LE BACCALAURÉAT S7
nisme, qu'il s'agisse du corps humain ou de la plante ; dos formules ou des lois rigoureusement établies. Le programme est sans doute moins énorme du côté du batrcalauréat littéraire ; mais il représente la même doctrine d'éducation polytechnique. Il faut que l'élève assiste à l'opération d'analyse dont le fait acientilique est le terme ; il faut qu'à l'examen du baccalauréat le candidat témoigne, par see réponses comme par ses dessins désordonnés au tableau noir, que la science s'est faite sous ses yeux et qu'il sait en expliquer rêhiboration. Do la cette iconographie ineffable qui est, pour les infortunés, le fruit définitif de leur culture savante : les baromètres grotesques ; les vagues cornemuses, figures de l'estomac humain ; les casseroles défoncées qui signifient la machine à vapeur; les pommes cuites incohérentes, qui sont l'image du cœur de l'homme... et do la femme. Ce régime est détestable 1 II faut courageusement l'abolir.
Abolissons et reconstituons.
1 est bien entendu, n'est-ce pas? que ces écoliers qui, par 1& baccalauréat littéraire, tendront à l'une des licences littéraires, ne seront ni ingénieurs, ni médecins, ni capitaines liu génie. Alora, ce que nous leur devons, c'est la sorte de culture scientifique qui est indispensable aux esprits dont la vocation n'est point purement scientifique.
Nous n'avons pas le droit de leur imposer un fardeau de connaissances qui, plus tard, leur seront absolument inutiles. Nous n'avons pas le droit d'exiger d'eux plus que ce que nous n'exigeons de nous-mêmes. Or, ce que nous comprenons et possédons très bien, nous qui, ignorons l'algèbre et les mystères des cryptogammes, c'est; 1° la méthode des sciences diverses : 2" les grands résultats présents de chacune de ces sciences. On n'est un honnête homme qu'à cette condition. Donc, aux programmes surannés substituons un programme nouveau, attrayant et vivant, qui prendra l'élève à la quatrième et ne l'abandonnera qu'à la fin de sa philosophie. U"'il sache
d'arithmétique ce qu'il faut à chacun de nous pour tenir sa maison, et de géométrie ce "que Pascal enfant iivait obtenu avec des barres et des ronds. Poulies autres sciences, celles qui font connaître la nature et l'homme, il faudra un enseignement à la fois philosophique et historique, montrant le long effort '.de l'esprit humain pour décomposer la ■.nature en sciences distinctes, analyser et ■ séparer les éléments et les forces, s'emparer des forces naturelles pour les tourner . bien de l'humanité, pénétrer et décrire l'inliniment petit comme l'infininient 'grand ; il faudra, par exemple, pour la Kcbîmie, développer les progrès de la re- ^' cherche savante de Lavoisier à Berlhelot ; I pour la physiologie, manifester la grandeur i l'œuvre de Claude Bernard et la fécon- ' dite de l'œuvre de Pasteur et de son école ; [■'ne demandez pas k votre écolier do démon- I ter minutieusement le télescope ou le mi- LorosGope ; mais qu'il sache ce que Leverrier [a fait avec le télescope, ce que Pasteur a
fait du microscope; ne l'obligez pas à manier, pièce à pièce, tous les engins électriques des cabinets de physique ; mais qu'il n'éprouve aucune surprise ingénue quand on lui parlera de quelque découverte d'un Edison ou d'un Lippmann. Et faites-lui comprendre, par-dessus le marché, qu'en dehors des manuels et des laboratoires, tout le long de aa vie, il trouvera, dans la lecture et la conversation sérieuse, le moyen de se tenir au courant des progrès de la science, et, sans être un savant de profession, d'entretenir en lui la notion et la vénération de la science.
Ceci est une réforme profonde, radicale, de l'enseignement scientifique à l'usage des étudiants de carrière littéraire. Je sais bien que cela n'ira pas tout seul. Toucher au baccalauréat, c'est ébranler le système enlier de l'enseignement secondaire. Mais nous avons bien réformé de fond en comble notre régime militaire et, tous les jours, i nous réformons notre armement militaire ou maritime. L'éducation de la jeunesse, la
vie inteltectuelle de notre pays valent bien
quelques pèlards énergiques dans les \ieijx
murs seolasUques.
Au collège, les professeurs ordinaires de [ sciences, maintenus par de rigoureux pro-
graniraes; àrexamen, la Faculté des Lettres I seule, maîtresse de l'épreuve, c'esl^-dire I l'interrogateur de philosophie chargé de vé- [rifier cette notion historique de la méthode I et des résultais généraux et actuels de In- I science. Ceci est, en elfct, de la pluft hante [et de la plus claire philosophie. Vous avez
remarqué le vide que j'ai creusé nu pro- , gramme de l'examen, du côte de ta métii- L physique et de l'histoire des théories philof sophiques, Nous le rempliriouK, ce vide,
non plus par un très sec chapitre sur l'inr duciion, l'hypothèse et ses cl nssifl cation K, [ mais par un questionnaire oi'i révolution [ séculaire de l'esprit humain dans l'obwr- I vation du monde se n)anifest<<ra, ituppelez [ un professeur de la l-'acullé dun SeiiîiiceB «l, F quelle que soit sa bonne volonté, nous re- [ tombons dans l'iconographie au tablonu
noir, et je vois revenir, pour la physique la notation mathématique, pour la chimie les beautés de la nomenclature, pour la physiologie notre vague, notre éternelle cornemuse, pour la machine à vapeur la casserole que vous savez. Non, j'aime mieux cinq minutes de conversation sur Galilée, bu Cuvier, ou Pasteur, ou Claude Bernard, je dis conversation et non point tlémonstration, car ce que nous demanderons, ce sont des idées qui devront se perpétuer et grandir et non des connaissances techniques destinées à un rapide oubli. Enquête toute philosophique, qu'il vaut mieux abandonner aux soins des seuls philosophes.
Encore deux ou trois courtes objections, et ce sera fini.
RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS (Suite)
On me demande si je supprime le moyen Age du cours d'études littéraires. Ce serait bien mal à moi. Ici, comme à l'examen, notre littérature médiévale, notre Renaissance du xvi" siècle devront obtenir une largo place. La Chanson de Roland s'impose autant que VOdyssée à l'éducation I notre élite d'écoliers. De grands l'rag- ' ments des chansons de geste, deux ou trois [ mystères, quelque honnête fabliau, des I pages de chroniqueurs ; puis de larges dé-
coupures de Rabelais, de MonLaigne, de la Ménippée, Ronsard et d'Aubigné...
— Ilalte-là, me crie quelqu'un. Voilà que vous retombez dans les programmes énormes que vous prétendez abolir. Vous nous apportez toute une bibliothèque.
— Point du tout. Cette culture se réaliserait surtout en classe, parla lecture en commun et la conversation de maître à élèves.
Vous n'imaginez pas le nombre admirable d'heures retrouvées que nous légueraient :
1° le thème de langues vivantes ; 2° les expérimentations de laboratoire ; 3" la récitation des leçons, les vingt-cinq premières minutes de chaque classe, sans comptei', à la maison, l'opération de perroquets qui s'enfoncent dans la mémoire des tirades oubliées le lendemain : 4° les trop longues corrections de devoirs, non écoutées par les huit dixièmes de la classe. Je le vois bien, mon baccalauréat, première épreuve d'une des licences littéraires, fait éclater de plus en plus l'écoree du vieux régime scolaire.
Mais cela n'est point pou r me chagriner.
LE BACCALAUREAT
Passons à l'épreuve d'histoire. Du mo- Kineot que l'on rétablirait au programme l'histoire ancienne et celle du moyen Age, itl est bien clair que la Faculté ne devrait Idemandep que des notions générales. Moins Ide batailles, de traités, de conquêtes ; mais ides vues sur l'œuvre de chaque race poli- I tique, de chaque siècle historique dans la ■ marche des choses humaines. II s'agiraitde I faire comprendre aux j'eunes gens le mouvement et les conditions de la civilisation, depuis l'Egypte. Pourl'Kgypte, par exemple, on leur montrerait son apport religieux et noral dans la civilisation de l'ancien ïmonde ; mais des dates mortuaires de |Rhamsès, çlde tous les Rhamsès et de tous ; Sésostris, il ne serait question que pour plaisir de prononcer le nom de ces véné- ■ables personnages. De même pour la Grèce. Ici la matière philosophique est issez belle pour que les querelles des cités fet leurs petites ligues et leurs petites balailles soient rapidement mentionnées :
l'originalité d'Athènes opposée à Sparte est
LE BACCALAUREAT
plus intéressante à connaître que l'ilini raire des Dix mille. Je ne demande mieux que de croire k la bataille de Sala mine; mais je suis plus assuré de la réalité d( Phidias et de Sophocle, de Platon et de Dé-1 mosthène, L'histoire grecque ful.grùce à un.
douzaine de Grecs, le plus beau chapitre di l'histoire intellectuelle du monde : c'est à; ce chapitre qu'il convient de s'attacher. Et^; pour Rome, ne croyez-vous pas que Tétat,] moral, social, économique de la République entre le temps des Gracques et celui de César est une leçon d'histoire plus édifianta que les marches et les contremarches romaines ou carthaginoises à l'époque des.
guerres puniques? Pour le moyen âge, même méthode. Qu'on explique aux jeunes J gens le grand organisme de cette Famille des peuples qui s'appelait la chrétienté : ce qu'étaient l'Empire et la Papauté, la féodalité, la royauté, les communes, la force morale de l'Eglise, l'Université de Paris, les grandes hérésies ; que ces notions ne demeurent jamais dans le demi-jour de l'abs-
iBli
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traction, mais prennent une figure, Grégoire le Grand, Charlemagne, Grégoire VII, Frédéric P% Frédéric II, saint Louis, Philippe le Bel, Boniface VIII, Florence, Milan/ Venise, Abélard, Arnauld de Brescia, Charles V, Louis XI, Charles le Téméraire.
Et la méthode, tout à fait analogue à celle que nous appliquerions à l'étude des sciences, conduirait nos écoliers jusqu'aux frontières du temps où ils vivent. Les étapes delà campagne de 1812 ou de celle de 1813, c'est fort bien. Mais avoir conscience de l'œuvre colossale, multiple, de Napoléon et de la rénovation politique de rOccident labouré, remué de fond en comble par le passage de ses armées, cela vaut mieux.
Dernière question. Pourquoi cette façon philosophique d'enseigner l'histoire cesset-elle brusquement, arbitrairement, à la guerre de 1859, et pourquoi exigez-vous, à cette date, le détail rigoureux des faits dont vous faisiez, jusqu'ici, si bon marché?
LE BACCALAUREAT
— Il y a longtemps que je cherche à m'expliquer sur ce point. Huit fois sur dix, à l'examen des philosophes, quand je propose la guerre de 1859, on me répond que c'est la guerre de Crimée. Quand j'interroge sur la guerre de 1866, on me répond que c'est la guerre du Mexique, ou celle du Danemark, ou ceUe de Chine. Si je rae risque jusqu'au traité de Francfort, sixfois sur dix cette jeunesse, lamentablement iadilTérente, donne Nancy et Toul à l'Allemagne et Verdun même n'est pas toujours épargné. Et ils répondent Cfis énormitôs do l'air calme, ennuyé de gens à qui cela e*st bien égal. Songez que cette histoire est, avec la philosophie, la dernière partie du dernier cours nouveau qui couronne leurs études. Leur cervelle, saturée d'études incohérentes, lourdes du dégoût des choses de l'esprîL, s'est fermée inexorablement à des notions historiques dont la portée leur échappe. Ils revisent, à coups de manuels, les matières de l'examen. Celle-ci, l'Iiisloire des quarante dernières années, iU lu né-
LE BACCALADBEAT
gligenl sans miséricorde, parce qu'il leur faudrait apprendre quelque chose de neuf, tîindîs qu'ils ont la machine pneumatique et la circulation du sang à mettre au bout ; des doigts qui tiennent la craie. Un accident, qui se reproduit trop souvent, vient encore en aide à leur paresse. Le professeur n'a pas le temps d'achever ce cours qui va de 1789 à 1875. La Révolution et les campagnes dp l'Iimpire dévorent son temps ; il Dnit embourbé dans la coalition Mole, l'oc- ) cupation d'Aneône ou le dernier ministère ► Guizot, Eteuxsedisentque, puisque le professeur ne les a pas menéa plus loin, ils seraient vraiment bien bons d'y aller tout seuls. Et ils vont entrer à la caserne, eux, des bacheliers, les fils d'une humanité su- ' périeure, aussi ignorants des raisons qui ■ les y conduisent que le plus humble pâtre I de la Camargue, le plus inculte paysan du t Morbihan ou de la Lozère.
Il faut, à tout prix, que cette honte f finisse. Le cours historique de philosophie [ est surchargea l'excès; que celui do rhéto-
rîque aille jusqu'au Second Empire. Et je tiens à ma date avec entêtement, jusqu'en 1859. La guerre de Crimée est la, dernière guerre d'ancien régime, guerre de cabinet, d'influence politique en Europe, non encore de race et de nationalité. 1859. c'est l)ien autre chose, c'est le premier anneau d'une chaîne d'acier, forgée par de rudes forgerons, dont nous tenons aujourd'hui un chaînon entre nos mains, sans que nous puissions prévoir quand nous viendra le suivant, et surtout quel il sera. Cette histoire est de devoir national strict. Donnonslui la place que nous enlevons aux monades de Lcibnitz et aux noumènes de Kant. Et, si j'ayais l'honneur de professer ce cours capital aux jeunes gens de dixsept ans, je commencerais, chaque année, invariablement, ma première leçon par ce petit discours : « Mes enfants, dans les vingt années que nous raconteron's, il s'est passé en France eten Europe des choses qui méritent votre altenliou, celle-ci entre autres que ceux d'entre vous, dont les.
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épaules sont solides, porteront le sac au dos jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans.
Ceci n'est point, dans une destinée individuelle, un événement négligeable. Je vous prie d'y réfléchir, d'observer et de retenir le détail des faits politiques et diplomatiques et d'étudier les deux grandes guerres qui ont rendu possible, peut-être inévitable, la guerre de 1870. Si cette histoire n'est pas finie, c'est vous qui la terminerez, vous ou vos fils. Regarder le , passé fixement, face à face : c'est une vision qui vous fera du bien et vous disposera à la venue de l'avenir. »
REGENTS MEFAITS DU BACCALAUREAT
L'année dernière, j'avais proposé, au^oMrnaldes Débats, une réforme du baccalauréat.
La question semblait être à Tordre du jour. Le ministre d'avant et celui de Theure présente s'en étaient préoccupés visiblement.
Ma réforme était radicale. Elle tuait à peu près le baccalauréat ; car elle ne le conservait qu'à titre d'examen purement littéraire ou scientifique, condition première de la licence. Elle dispensait d'un diplôme suranné les neuf dixièmes des jeunes Français à qui l'Etat l'impose, tout en se réservant de présenter à ces mêmes jeunes ci-
LE BACCALAUREAT
loyens de fort respectables programmes d'examens spéciaux à l'entrée des écoles ou des carrières dont il délient la clef. Par convenance universitaire, sachant que j'écrivais pour des professeurs et des lettrés, j'avais appliqué d'abord au baccalauréat un régime de critique mythologique : je le comparais à l'Hydre de Lerne. puis au Minotaurc de Crète. Cette île n'était point encore en feu (août 1896) et l'on en pouvait écrire tout à son aise, sans faire de peine à personne. Ce rapprochement n'avait, d'ailleurs, rien d'outrageant, étant pris aux souvenirs les plus vénérables des temps classiques.
J'ai tenté ensuite de montrer la mortelle blessure que cette épreuve, au programme encyclopédique, avait faite aux bonnes études, combien le baccalauréat (je ne m'occupe que du baccalauréat es lettres) est incohérent et contradictoire avec luimême {exemple : la version latine exigée d'écoliers qui n'ont plus la moindre notion d'histoire romaine), quelle part excessive y
LE BAGCALAUBEAT
était réservée aux langues vivantes, à. la géographie, aux sciences, quel danger c'était de jeter sur le pavé, deux fois par an, des multitudes de jeunesgena à qui cet examen confère seulement le droit de passer d'autres examens, c'est-à-dire d'aborder une vie de hasards et d'amères déceptions. J'avais insisté sur l'état déplorable des connaissances historiques de nos candidats, pour les quarante dernières années traversées par l'Europe ; je disais combien il est triste de voir, entrant dans la vie. de jeunes Français qui ignorent absolument la guerre de Sadowa et n'ont sur la nationalité de Nancy, de Verdun, de Tûul, que des notions bien vagues. Je projetais, je le confesse, un peu de ridicule sur le fameux thème oral écrit de langue vivante, composition qui n'est pas une composition, qui ne compte que pour les seuls admissibles de la version et de la dissertation et que les pauvres diables, ^ quinze sur vingt^cinq, — qui ne seront point sur l'heureuse liste auront, je ne puis
LE BAGCALAUHEAT
dire écrite, mais exécutée sans aucun résultat possible. J'avais reçu, à l'occasion de ces innocents pamphlets, de si nombreuses approbations venues de professeurs, de pères rie famille, même de généraux et de polytechniciens, que je pensais avoir lancé au monstre un coup sensible. Ironie des choses ! Pendant ces mêmes vacances de 1896, non seulement THydre se portait mieux que jamais, mais il lui poussait une tête déplus, une tête que nous avons entendue siffler à la session de cet été : la composition de sciences, à la seconde partie de fexamen qui s'appelle aujourd'hui : baccalauréat es lettres-philosophie, ou quelque chose d'approchant. Cette composition avait été supprimée, il y a peu d'années, comme excessive ou inutile.
C'est pourquoi on l'a rétablie comme utile et très désirable. Et, depuis plus de vingt ans, notre enseignement national reçoit de CCS secousses ; car c'est le crime du baccalauréat de dominer tout cet «nseignement et de le pervertir sous prétexte de l'améliorer.
LE BACCALAUREAT
Bien entendu, les Facultés n'avaient point été consultées sur celte afTaire. L'innovation répondait simplement à une crise assez fréquente dans l'àme du Conseil supérieur de l'instruction publique. Crise toute psychologique, en effet. De temps en Ifsmps, quand les programmes surc^iargés ressemblent à un navire prêt à coulera bas, et que l'opinion, les plaintes dos pères de famille, le murmure des journaux, les clameurs des écoliers, à qui on a appris le sens du mol surmenage, montent Jusqu'aux cimes où siège le Conseil, les iiommes distingués et raisonnables qui le composent se décident h sacrifier chacun une portion de sa spécialité dans la Charte de l'exanjen. On rogne sur l'esthétique et la sociologie, sur l'algèbre et les auteurs philosophiques : parfois une composition est jetée pardessus bord; tels, jadis, le thème de langue vivante ou la composition scientifique.
C'est comme une nuit du 4 août. Le vieux navire scolaire, allégé, se relève un peu.
Mais cela était trop beau pour durer. Dos
scrupules, des remords tfiurraentent certaines consciences dolicatos. Tout doucementt ii bAliord, à tribord, on repêche les épaves flottantes. Ou bien encore, par la force même des choses, on embarque des matières toutes neuves. Que voulez-vous?
Le moyen de passer sous silence le téléphone (pour demain les rayons x), et lo Dahomey, elle service militaire obligatoire el la propriété qu'il est temps de démontrer et de défendre, el les Expusitiuns niiiverselies, l'émigration el l'immigration, et la comparaison de la puissance économique et militaire de la France avec celle d'autres Etats? N'est-il pas clair que des enfants da seize ou dix-sept ans, qu'on a généreusement délivrés du discours latin, peuvent très bien digérer ce petit programme? En y ajoutant les étoiles filantes, un brin de Kanl, de Stuart Mill et d'Auguste Comte et les grands hommes d'Etat de l'Angleterre, nous aurons un plan d'éducation excellent, puisqu'il pénêlro toutes les avenues de l'esprit humain el, parconséqutMit, prépare
merveilleusement Tesprit français à la vie publique comme, à la vie privée, à la magistrature, à Tartillerie, aux contributions directes, à la politique et aux beaux-arts.
Or, c'est au cours d'un de ces sauvetages qu'un heureux coup de filet a ramené h la lumière et retiré de l'abîme, où nous la croyions 'ensevelie, la composition scie^tifique. Les Facultés, ou plutôt les Universités, solennellement reconstituées, s'inclinèrent en silence et enregistrèrent cette donation, la première en date qu'elles aient reçue. Quant à la vanité même de cette épreuve, il me reste à vous en dire quelques mots.
REfiENTS MEFAITS DU BACCALArREAT
(Suiie)
Prenons donc corps à corps cette compo- I sition scientifique imposée à la seconde , partie du baccalauréat es lettres. Elle s'est , glissée dans l'examen à la faveur d'un argument assez spécieux. La composition unique, la dissertation de philosophie, était parfois une cause d'embarras. Le professeur rehargé de la correction hésitait à éliminer, [sur une seule épreuve écrite, un candidat f douteux. Et les candidats douteux sont lé- L gion. Mais nous avions un moyen excellent
LE BACCALAUllEAT
pour incliner notre balance soit à droite, soit à gauche. Je ne parle pas du livret scolaire, qui accroît l'incertitude pour les élèves médiocres. Chaque fois que la science philosophique du jeune homme semblait incertainBj j'avais coutume de soulever le procès-verbal de l'examen présent et de découvrir les notes, de l'exattien passé, celui de rhétorique : s'il y avait, en celui-ci, un honorable superflu de points, je sollicitais son admissibilité, et je l'obtenais toujours. Mais un pauvre rhétoricien faisait tort au philosophe indigent : l'ensemble des études nous paraissait trop faible, le candidat était renvoyé à des études qui ne lui étaient visiblement point chères.
La composition scientifique a-t-elle remédié a cet embarras dont il était si facile de sortir ?
Elle est ainsi déterminée par le règlement:
(' Une composition portant, au choix des eandidals, soU sur les mathématiques, soit sur les sciences jjhysiques et naturelles.
Ll<; BACCALAUREAT
I Les sujets de la composition scientiQfque sont exclusivement des questions de
\- COUTS. U
Je n'insiste pas sur le choix des candidats.
Il fut un temps où ils choisissaient leurs auteurs, et t'était toujours uu minimum \ d'études dont ils témoignaient par leur petite liste. Je no parviens pas à comprendre I les mystères d'une pédagogie qui dit aux [écoliers: Voici un beau programme, qui [ répond au savoir humain presque entier:
! «hoisissez, mes enfants, ce qui vous agrée I le mieux ; étant donnée l'expérience que I vous avez, à seize ans, des choses de l'esprit, votre choix ne peut être que très ju- \ dicieu'c. Choisissez. Ces Messieurs de la Faé seront trop heureux de se borner aux [ matières qui vous auront souri. Et, dans le I cas présent, si la chimie vous offusque, I s'il vous déplaît d'écrire deux pages sur la benzine, le larynx ou les cryptogames, te- [ nez-vous à la seule mathématique, qui ne i vous servira plus jamais de rien dans l'avenir, puisque vous ne serez ni ingé-
LE BACCALADRIÎAT
nieurs, ni officiers d'armes spéciales et qu3 les quatre règles de rarithmétiqua soaa l'unique application que vous ferez plus^ tard de la reine des sciences.
Et de fait, c'est surtout la question d^ maillé ma tiques qui semble jouir de leup; faveur.
Mais, ici, J'aperçois une premièresingulaJ rite. Ce programme de mathématiques, qu)1 sert de diapason normal à la composition»] est tout bonnement celui de rhétorique, quia a déjà fonctionné pleinement à la premièrej parlie du baccalauréat, par une épreuve orale au tableau. Eh bien I on reprend,* pour les philosophes, le même air de mu» , sique. On leur octroie, par semaine, nnej heure et demie de conférence hebdomadaire,!
«consacrée à la révision des cours précé»!
dents ». Fortunées mathématiques I £IIes:i obtiennent ce qu'on n'accorde ni aux hu-l raanités, ni à l'histoire, ni aux langues vi-l vantes, qui seront de perpétuelle utilité!
dans la carrière future de ces jeunes!
hommes, d'utilité morale tout au moins,:
LE BACCALAUREAT
s'ils se bornent à vivre des rentes de leurs pères. Ici, notre Minotaure (ma comparaison de jadis était presque scientifique) accomplît, avec des racines carrées, sa fonction de ruminant. Mais soyons j uste ; on n'a pas été jusqu'à ramener une troisième fois, pour l'épreuve orale, nos philosophes à cet immuable programme. Voilà donc un examei] doté d'une composition que le professeur spécial ne pourra vérifier verbalement au tableau. C'est, sans doute, un phénomène unique dans le monde des examens, comme un cas de tératologie. Le baccalauréat, personnage modeste, n'en semble pas plus fier.
Mon Dieu ! je n'ai pas l'humour intransilute el je vous accorde votre composi- ' tion. Elle ne m'empêchera jamais de conl sulter les notes de- rhétorique, parce que I c'est un acte de justice. Mais, de grâce, que ïcetle épreuve ait une valeur décisive, et ■'Qu'elle dissipe franchement les angoisses Idu correcteur de philosophie ! Or, il semble rque ce résultat serait atteint sj, au lieu de questions de cours, on proposait soit un pro-
LIS BACCALAUREAT
hlème simple de mathématique, soit un problème raisonnable' de physique. Une question de^coura, en composition, ne prouve rien. Un perroquet apprend, par cœur bien des choses. Le loisir de la compositioa demande un problème, e'est-à-dire la preuve que l'écolier a compris son cours, qu'il en a profité et qu'il lui reste dans l'esprit comme une empreinte scientiiiquo.
S'il n'emporte pas de ses études celte aptitude, il a perdu son temps. Le cours, au tableau, face à face avec l'examinateur, à la bonne heure. Là, le candidat, qui n'a que dix minutes à son service, n'a ni la présence d'esprit, ni le loisir de mettre un problème sur ses pieds (je ne parle toujours que de l'examen littéraire). Mais un problème, avec deux grandes heures pour en trouver la solution, cela est exquis. L'écolier ignorant, eûtril dans ses doublures les morceaux, si portatifs en voyage sorbonLque, de ses manuels, ne s'en tirera pas.
Je sais bien qu'en ce moment j'ai l'air de démentir mon opinion et de surcharger en-
hHË!
LE BACGALADRKAT
core cet examen colossal. Je regrette seulement que cette composition ne soit qu'un trompe-l'œil et se dérobe au service qu'on attendait de sa bonne grâce.
U est arrivé, en effet, que ces résultats sont beaucoup plus incertains que ceux de la composition unique de philosophie. Sur dix notes, neufs sont tout juste passables.
Et l'incertitude du jury, aggravée par l'indécision du professeur scientifique, est plus cruelle que par le passé. On a vu des listes de vingt admissibles sur vingt-cinq can-didats. Mais, à l'oral, autre antienne ; au tableau comme à la table des professeurs littéraires, les malheureux ne retrouvaient plus les cours qu'ils possédaient la veille et tombaient comme capucins de cartes. 11 y a quelque chose qui se gâte de plus en pins dans ce Danemark-là.