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CHAPITRE VII

Victor Duruy était en tournée d'inspection au lycée de Moulins, avec son collègue Roustan, inspecteur général des sciences, lorsqu’il apprit, le 24 juin 1863, que l’empereur venait de lui confier, par un décret paru la veille dans le Moniteur, le Ministère de l’Instruction Publique dont les Cultes cessaient de faire partie (1). Entre ses mains, la réforme de Fortoul allait être bien moins ménagée qu'entre les mains de Rouland. Ses fonctions d’inspecteur général lui avaient permis de voir en action le personnel universitaire, d’étudier les questions relatives aux programmes et de constater la nécessité de nombreux changements que son prédécesseur, malgré les rapports qui en dénonçaient l’urgence, n’avait osé ni entreprendre, ni même examiner.

Pour bien marquer le caractère qu'’allait prendre son administration, Victor Duruy demandait à l’empereur, cinq jours après son arrivée au Ministère, de signer le décret du 29 juin 1863 qui rendait à la classe de philosophie son rôle et son nom et remettait, par le rétablissement de l’agrégation de philosophie, l’enseignement philosophique dans « ses droits et son honneur » (2). A la première séance du Conseil impérial de l’Instruction Publique (juillet 1863) où il prenait place en qualité de Ministre, il décla-

. (1) Sur les circonstances qu précédèrent cet événement et sur celles qui l’accompagnèrent, cf. Victor Duruy, Notes et Souvenirs, Paris, Hachette, 1901, I, VI, p. 170 sq. et notamment, p. 187-188, la lettre écrite à sa fill par Houstan, ie 25 juin 1865. uf. Louis Planté, Une rencontre de César : Vicior Duruy, Ministre de l'Instruction publique, in Revue Bleue, 2 mai 1931, p. 270.

(2) Cf. Décret du 29 juin 1863 et arrêté du 14'juillet 1863. — A proupes de cette mesure, de Montalembert écrivait, le 11 juillet 1863, à Victor Duruy : « Adversaire invétéré de l’ancien monopole universitaire et l’un des auteurs de la loi de 1850, je n'ai jamais pensé que la suppression de la philosophie dût compter parmi les réformes que comportait l’enseignement public, et je n'ai jamais compris comment l'Etat avait pu, en 1852, infliger à ses établissements cette marque d'humiliation. Vous avez été. Monsieur le Ministre, heureusement inspiré en la faisant disparaître, et tous ceux qui ont à Cœur l’honneur de la France et .de l'esprit humain vous en sauront gré. » x

rait : « L'Empereur nous demande de faire des hommes et non pas seulement des bacheliers » (1). Quelques jours après, le 6 août 1863, il écrivait à l’empereur : « ...Dans un pays qui compte vingt-quatre millions de citoyens occupés par l’agriculture, douze millions livrés à l’industrie et au commerce, il faut un enseignement secondaire français qui ne fasse ni le mécanicien, ni le tisserand, ni l’ébéniste, mais qui développe l'esprit moral avant que la pratique exerce la main. L'industrie moderne, surtout la nôtre, vit autant de science et d’art que de procédés traditionnels : travaillons donc à développer l’esprit, à épurer le goût de nos futurs industriels. Des cours de français existent déjà dans nos lycées, organisés, il est vrai, d’une manière misérable et honteuse : c’est un esprit nouveau et des hommes nouveaux à y mettre ; avec un peu d’argent et beaucoup de vigilance, on en viendra à bout. Puisque la France est le vrai centre moral du

monde, assurons aussi aux enfants de la classe aisée, à ceux qui remplissent les carrières libérales, à ceux qui, par leurs qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à marcher au premier rang de la société, assurons-leur par les Lettres et par les Sciences, par la Philosophie et par l’Histoire, la culture de l’esprit la plus large et la plus féconde, afin de fortifier l’aristocratie de l’intelligence au milieu d’un peuple qui n’en veut pas d’autres, et de donner un contre-poids légitime à cette démocratie qui coule à pleins bords. Si par l’enseignement primaire étendu et honoré, et par l’enseignement secondaire françcais largement établi, nous relevons le niveau moral du peuple, relevons en même temps celui de la bourgeoisie par un enseignement secondaire classique vigoureusement constitué et par un enseignement supérieur dont nous secouerons la mollesse somnolente. Le peuple monte ; que la bourgeoisie ne s’arrête pas, car s’arrêter ce serait descendre. Il ne faut pas oublier non plus que les femmes sont mères deux fois, au jour de l’enfantement et par l’éducation première. Songeons donc à organiser l’éducation des filles, car une partie de nos embarras actuels proviennent de ce que nous avons laissé cette éducation aux mains de gens qui

ne sont ni de leur temps, ni de leur pays » (2).

Tel est le plan général que Victor Duruy avait dans son portefeuille en prenant possession du Ministère de l’Instruction Publique. |

En ce qui concerne plus spécialement l’enseignement secondaire

et le baccalauréat, la profession de foi du nouveau Ministre nous est fournie dès le 22 septembre 1863. Dans une circulaire relative

(1) Cf. Victor Duruy, Notes et souvenirs, Paris, Hachette, 1901, I, IX D 279.

PCM II, AV IIL, np, 1971298;

à l’exécution de l’arrêté du 12 septembre 1863 reportant la bifurcation de la Quatrième à la Troisième et abrogeant l’arrêté du 6 décembre 1859 par lequel Rouland avait scindé l’examen du baccalauréat ès-sciences, Victor Duruy résume en quelques lignes, l’idée directrice de son action pédagogique : « Fortifier par un enseignement scientifique mieux coordonné et plus solide la culture intellectuelle des élèves de la section des lettres ; fortifier et mûrir par l’enseignement littéraire d’une première année d'humanités, combiné avec celui des principes mathématiques, la culture intellectuelle de la section des sciences. » (1) Bien que le diplôme qui sanctionne les études secondaires soit, pour les uns le baccalauréat ès lettres, pour les autres, le baccalauréat ès sciences, Victor Duruy ne saurait admettre que ces études, si elles veulent vraiment justifier le nom d’humanités qu’on leur donne, puissent être exclusivement littéraires ou exclusivement scientifiques. (2)

Partant de ce principe et persuadé que les examens du baccalauréat devaient pouvoir lui servir à constater et à régler le miveau des études secondaires, Victor Duruy, avant toute autre mesure, appliqua celle que Rouland avait brandie comme une menace, en 14857, mais qui n'avait jamais été mise en exécution. Le 24 octobre 1863, il avertit les recteurs qu’une fois au moins dans chacune des sessions du baccalauréat, et pour chacune des compositions prescrites par les réglements, soit pour le baccalauréat ès lettres, soit pour le baccalauréat ès sciences, le Ministre de l’Instruction publique adressera à toutes les Académies un même sujet destiné à être traité, le même jour et à la même heure, dans toutes les Facultés, par la série de candidats appelés ce jour-là d’après leur rang d'inscription à prendre part à l’épreuve écrite .(3) « Dès que les épreuves orales de cette série seront terminées, ajoutait le Ministre, et que le jugement définitif du jury sur chaque candidat aura été prononcé, toutes les compositions me seront envoyées, annotées par les juges, classées par ordre de mérite, et portant chacune la mention de la note attribuée au candidat. »

Cette mesure reçut son application dès la session qui s’ouvrit, dans toute la France, le mardi 3 novembre 1863, à la même

(1) Cf. Circulaire du 288 septembre 1865.

(2) « Notre but, répétera-t-il, le ? août 1867 dans le discours prononcé à la Sorbonne à l’occasion de la distribution des prix du Concours général, n’est pas, comme certains affectent de le croire, d'enseigner à parler latin ou grec, de créer le coilege des chimistes ou des historiens, mais d’apprendre à penser et à faire des hommes ; c’est pour cela que nos études s'appellent humanités ». 1

(3) Nous avons vu (cf. plus haut, p. 78) que depuis l'arrêté du 26 novembre 1849 (art. 10), les candidats étaient divisés en séries pour les épreuves écrites. Cet arrêté avait fixé à vingt le nombre de candidats dans Ds ne me at TR et ? septembre 1852 (art. 8) avaient élevé ce

e à vingt-cinq. Victor Duruy le ramènera à vi ‘rêté - D AR ge ds Y a à vingt (arrêté du 28 no

heure. (1) En imposant à tous les candidats des épreuves identiques, Victor Duruy ne recherchait pas cette unification des examens du baccalauréat dont Victor Cousin avait rêvé sans pouvoir la réaliser autrement que sous son aspect externe. (2) Ce qu'il voulait obtenir c'était les éléments les plus certains d’appréciation et de comparaison au double point de vue de l’amélioration des études secondaires et de la direction qu’il convenait de donner à l’examen lui-même. Soumises à une Commission spéciale composée d’inspecteurs généraux et de professeurs, les compositions furent l’objet d’une étude dont le Ministre n’eut qu’à s’inspirer pour apporter, aussi bien au programme qu’à la procédure des épreuves, des modifications dictées enfin par la pédagogie et non plus par la politique ou par la tradition. C’est de cette expérience renouvelée à chaque session que sont sortis, avec de nombreuses circulaires portant sur des détails (3), le décret du 27 novembre 1864 et les règlements du 28 novembre 1864 et du 25 mars 1865, le premier relatif au baccalauréat ès lettres, le second relatif au baccalauréat ès sciences.

Le décret du 27 novembre 1864 en prescrivant que l’examen du baccalauréat ne porterait plus, désormais, que sur les matières enseignées dans les classes de rhétorique, de philosophie et de mathématiques élémentaires des lycées (4) ramenait la procédure et le programme des épreuves à l’esprit des décrets constitutifs de l’Université. Victor Duruy ne s’en cache pas. « Le Législateur de 1808, écrit-il dans son rapport à l’empereur, en a jugé ainsi : il ne demandait au candidat que de répondre sur les matières enseignées dans les deux classes qui sont comme le résumé

(1) Cf. Circulaire du 24 octobre 1863. « Il est indispensable, ajoutait le Ministre, que l’ouverture de la session ait lieu partout le même jour, et que les opérations des jurys se continuent de jour en jour régulièrement, sans autre interruption que celle du dimanche. I n'importe pas moins que chaque jour les épreuves écrites commencent partout à la même heure... Ce n’est qu'à cette condition que les sujets de composition, envoyés à l’improviste dans toutes les Académies, pourront arriver partout en temps utile, et que l’on préviendra les fraudes que la rapidité des moyens de communication rendrait aujourd'hui si faciles. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les plis cachetés qui renferment les textes qui vous seront adressés ne devront être ouverts qu’en présence des candidats à l'heure fixée pour la composition ». Et la circulaire prescrivait que pour la session de novembre 1863 les épreuves auraient lieu le mardi 3, la version latine à huit heures du matin, le discours latin et la composition scientifique à midi. Répondant au « vœu presque unanime » des doyens, le Ministre, par une circulaire datée du 15 février 1864, intervertit cet ordre : « Les candidats seront ainsi appelés, lisons-nous dans cette circulaire. à traiter le matin, alors qu’ils ont l’esprit le plus dispos, la composition la plus longue et la plus difficile, et d’un autre côté les juges pourront trouver plus facilement le temps de corriger cette composition le jour même où elle aura été faite ». Rappelons que la durée de l’épreuve était de deux heures pour la version latine et de trois heures pour le discours latin et la composition de sciences.

PACPADIUSNAUT D 68:

(2) Sur les trois cent quatre-vingt-dix-sept circulaires qui ont marqué

l'administration de Victor Duruy (23 juin 1863, 17 juillet 1869) quarante-neuf ont pour objet le baccalauréat.

(4) Ci. Décret du 27 novembre 1864, art. 1 et 2.

et la plus haute expression de la vie scolaire. Est-il nécessaire. d’obliger l'élève à reprendre, au dernier moment, par un effort de mémoire désespéré, tout l’ensemble de ses études ? Ce qui importe dans la vie du Lycée, c’est moins la matière de l’enseignement que les qualités qui peuvent être développées dans l'esprit par l’étude ; et ce sont ces qualités qu'il faut demander au candidat de montrer, bien plus que le faix, moles indigesta rerum, sous lequel son intelligence reste parfois ensevelie. Avant de rendre un élève à sa famille et à la société, ou aux grandes Ecoles de l'Etat et aux services publics, l’Université lui demande de prouver qu’il emporte réellement du Lycée ce qu'il y est venu chercher. Et-ce une masse considérable de connaissances éphémères ? Non, ces connaissances sont le moyen, mais non pas le but de l’éducation : ce but, c’est de cultiver son esprit, de l’exercer, de l’assouplir par un commerce prolongé avec les maîtres de la pensée humaine. Le. savoir positif, spécial, sera puisé ailleurs, dans les Ecoles professionnelles, où l’on forme l’ingénieur et le chimiste, le jurisconsulte et le médecin. Au Lycée on prépare l’homme ».

En un mot le rôle du lycéen, pour Victor Duruy, était moins d’amasser des connaissances, que d'apprendre à étudier, et le diplôme qui sanctionnait ses études, au lieu d’attester un « savoir hâtif qui ne résiste pas à quelques mois de loisir », devait être la preuve d’aptitudes réelles à raisonner, à écrire et à parler, formées au contact des grandes œuvres de l’esprit humain et des méthodes de la science. Aussi, le décret du 27 novembre 1864, traduisait-il cette doctrine pédagogique par une mesure qui en découle logiquement : l’article 3 dispensait des épreuves littéraires tout candidat au baccalauréat ès lettres qui avait obtenu un des prix d'honneur de rhétorique ou de philosophie au concours général (1) et des épreuves scientifiques tout candidat au baccalauréat ès sciences qui avait obtenu un des prix d'honneur pour les sciences. Le concours général n’était, en effet, ni un tournoi d’érudition, ni une joute de mémoire. C'était par excellence l’épreuve destinée à déceler chez ceux qui entraient en lutte, en même temps qu'une pensée déjà vigoureuse et un goût déjà sûr pour ce qui est beau et vrai, une aptitude à présenter avec ordre, élégance, clarté et même enthousiasme les connaissances générales qui servent de base à toute culture spécialisée.

Certes, et nous l’avons noté, bien avant Duruy, d’autres Ministres de l’Instruction Publique, de Salvandy, Cousin, Villemain, Fortoul lui-même avaient regretté, avec une égale éloquence et une même sincérité, que l’examen du baccalauréat constatât plutôt l'effort de la mémoire qu’un développement sérieux de l’intelli-

(1) Victor Duruy (Cf. Décret du 28 mai 1864, et arrêté du 29 mai 1864) venait « étendre aux lycées et collèges des départements le concours général, qui n’avait été institué que pour les élèves des lycées de Paris.

gence et ne consacrât d’autre mérite que celui d’avoir bien retenu les leçons d’un préparateur habile ou les réponses stéréotypées d’un manuel tenu à jour. Mais aucun d’eux ne sut appliquer le remède susceptible de guérir le mal. Bien plus, sous l’administration des uns et des autres, la réforme des programmes toujours sagement annoncée comme un dégrèvement de l’examen avait toujours abouti moins sagement à des adjonctions nouvelles.

Le mérite de Victor Duruy n’est pas d’avoir reconnu le mal, mais d’avoir forgé, pour le combattre, des armes efficaces, au moment même où Cournot ne voyait qu’un remède « héroïque »; la suppression pure et simple du baccalauréat (1). Simplifier la matière et la forme de l’examen, le renforcer pour en augmenter la valeur, tel était le but à atteindre. Tel est aussi le but des règlements du 28 novembre 1864 et du 25 mars 1865. Ce qui en caractérise l’économie, c’est, en effet, d’une part, l’augmentation du nombre des épreuves écrites et du coefficient d’importance qui leur est attribué, d’autre part, la réduction de l’examen oral aux matières enseignées dans les classes de rhétorique et de philosophie (2) et la suppression de la liste annuelle des auteurs, de la division des matières en numéros distincts et du tirage au sort de ces numéros.

Il est incontestable que l’épreuve écrite est plus concluante que l’épreuve orale: Dès 1840, Victor Cousin, nous l’avons vu (3) s'était préoccupé de la fortifier et de la développer dans l’intérêt des études. « Elle est, écrivait-il, la meilleure garantie du véritable savoir ; elle laisse au candidat la plénitude de ses moyens ; elle permet au juge de motiver plus sûrement son opinion, et elle écarte ceux des candidats qui n’ont à faire valoir que des connaissances superficielles, un peu de mémoire et beaucoup de hardiesse. » (4) Nous avons vu aussi que, dès cette époque, treize Académies avaient proposé trois compositions. Vingt-quatre ans après, le 4 octobre 1864, Victor Duruy posant aux recteurs la question suivante : Y a-t-il lieu d’ajouter à l’épreuve écrite une composition française de philosophie ? treize recteurs répondent

encore oui. (5) Le règlement du 28 novembre 1864 décide, en

(1) Cf. Cournot, Des institutions d'instruction publique en France, Paris, 1864, p. 371 : « L'institution du baccalauréat imaginée en 1808 sans que l’on se doutât alors des conséquences. doit amener dans un avenir plus ou moins rapproché, s’il n'y est apporté remède, la ruine complète des études classiques déjà si aidée par les autres tendances de l’époque. À un mal si invétéré, si gangréneux, il faut un remède héroïque : je propose la suppression du baccalauréat tel qu'il a été constitué en 1808 ».

(2) Les langues vivantes enseignées dans ces deux classes feront l’objet d’une interrogation à l'oral, mais à titre facultatif (Cf. Règlement du 28 novembre 1864, art. 18).

(HMCLASUD AND 100:

(4) Cf. Circulaire du 8 mai 1840.

(5) Cf. Circulaire du 4 octobre 1864. De l'identité du nombre des avis il serait imprudent de conclure à l'identité des auteurs. En 1840 il y avait vingt-sept Académies ; il n’y en avait plus que seize en 1864.

conséquence, que l'épreuve écrite comprendra une composition latine, une version latine et une composition française sur un texte de philosophie. (1) Non seulement cette partie de l'examen est renforcée quantitativement mais elle acquiert, dans l’ensemble des épreuves, une plus grande importance. Tandis que le règlement du 3 août 4857 ne lui attribuait que deux suffrages sur dix. (2) Duruy lui en accorde trois sur neuf (3). Par là même l’examen oral est ramené à de plus justes limites (4) et sa procédure, à la. tradition de 1808. Circonscrit dans le cercle des auteurs expliqués et des disciplines enseignées dans les classes de rhétorique et de philosophie, son but est, d’une part, d’épargner aux élèves le souci d’une préparation spéciale, qui les poussait à négliger l’essentiel pour l’accessoire et les études pour le diplôme, de fournir, d'autre part, aux examinateurs un complément d’information sur les qualités des candidats. Ainsi comprise, l’épreuve orale était enfin débarrassée de l’appareil formidable du questionnaire et la suppression du tirage au sort des questions rendait aux juges leur liberté et, du même coup, la rendait aux études. Appliqué rigoureusement, le règlement du 28 novembre 1864 devait entraîner la disparition du premier obstacle au succès des études classiques, nous voulons dire la mort du manuel qui avait fini non seulement par supplanter le livre, mais par s’interposer entre le professeur et l’élève, tuant chez celui-ci l'imagination, le raisonnement, la liberté du jugement et l’amour de la culture désintéressée. Sans doute, l’usage du questionnaire et du tirage au sort mettait les examinateurs à l’abri de fâcheuses récriminations. Maïs cet avantage était largement compensé par un inconvénient d’ordre moral qui atteignait leur probité. C’est, à notre avis, un grand honneur, pour Victor Duruy, de n’avoir pas voulu supporter que les professeurs de l’Université pussent être tenus plus longtemps en suspicion. | ,

Par ces deux mesures, portant sur la matière et la procédure des épreuves écrites et orales, le règlement du 28 novembe 1864 restituait au baccalauréat son vrai caractère. Des dispositions accessoires complétaient l’ensemble de la réforme. Victor Duruy les avait prises après avoir consulté les recteurs et les doyens. C’est ainsi que quatorze recteurs sur seize et dix-sept doyens sur vingt-

(1) Cf. Règlement du 28 novembre 1864, art. 12. (8) Cf. Règlement du 3 août 1857, art. 15.

(3) Cf. Règlement du 28 novembre 1864, art. 20.

(4) Cf. Règlement ‘du 88 novembre 1864, art. 18, 19. « L'épreuve orale commence par l'explication à livre ouvert d’un auteur grec, d’un auteur latin et d’un auteur français, indiqués au candidat par le président du jury, parmi les auteurs prescrits pour la classe de rhétorique des Lycées... Des questions, puisées dans les programmes officiels de l’enseignement des classes de rhétorique et de philosophie sont ensuite adressées au candidat : 1° sur la philosophie ; 8° sur l’histoire et la géographie : 30 sur les éléments des sciences. Si le candidat en a fait préalablement la demande li est également interrogé sur une langue vivante ». er

deux ayant conclu à la suppression du système des boules que Fortoul avait substitué, en 1852, au système des notes chiffrées (1), le nouveau règlement prescrivait l’adoption d’une échelle de notes comprises entre très bien et passable et pouvant être représentées par les chiffres 4, 3, 2, 1, le zéro correspondant à la note mal étant réservé pour exprimer l’insuffisance du candidat dans une partie quelconque de l’examen. Un seul zéro dans l’épreuve écrite donnait lieu à une délibération du jury pous savoir si le candidat devait être ajourné, quelque excellentes que fussent ses deux autres notes. En outre, nul ne pouvait être admis s’il avait obtenu plus de deuz zéros dans l’ensemble des épreuves. (2)

En ce qui concerne l’organisation de l’examen, le règlement du 28 novembre 1864 apporta trois modifications qui méritent d’être signalées. En vertu de l’article 4 les jurys qui, depuis l’arrêté du 2 janvier 1847, devaient être exclusivement composés de professeurs des Facultés, purent être complétés, en cas de besoin, par des agrégés ou par des docteurs choisis sur une liste annuellement dressée par le doyen et proposée au Ministre par le recteur. L’article 5 prescrivit que les candidats devaient être âgés de seize ans au moins, sans spécifier, comme l’avaient fait tous les règlements depuis 1840, que des dispenses pouvaient être accordées. (3) Et là encore Victor Duruy revenait sinon complètement, du moins en partie, à la tradition de 1808.

Il en est de même des prescriptions de l’article 1° ramenant à deux par an le nombre des sessions au cours desquelles les Facultés devaient procéder aux examens du baccalauréat et supprimant tout examen isolé ou collectif en dehors de ces deux sessions dont l’ouverture était respectivement et invariablement (4) fixée au 1° août et au 1°’novembre pour le baccalauréat ès lettres, au 20 juillet et au 20 octobre pour le baccalauréat ès sciences. Au cours d’une enquête, dix recteurs sur quatorze avaient avoué au Ministre que la session d’avfil avait pour effet de désorganiser les classes au milieu de l’année, et, depuis l’arrêté du 7 juillet 1854, de pousser les élèves à déserter les études dès la fin de la classe de seconde,

(1) Cf. Sup. p. 9%, note 1.

(2) Cf. Règlement du 28 novembre 1864, art. 21, 22, 23 184

(3) Dans sa circulaire du 10 octobre 1863, Victor Duruy avait déjà indiqué que la limite d'âge à 16 ans devait être considérée comme une limite extrême de toute tolérance au-dessous de laquelle il n’éait pas permis de descendre. « Toute demande de dispense à cet égard, ajoutait-il, sur quelque motif qu'elle soit appuyée, sera regardée comme nulle et non avenue ».

(4) Cf. Règlements du 28 novembre 1864 et du 25 mars 1865, art. 1, par. £. Cf. aussi Circulaire du 12 octobre 1864 : « L'époque de l'ouverture de la prochaine session de novembre pour les examens du baccalauréat ès lettres et du baccalauréat ès sciences a déjà été l’objet, près de moi, de la part de plusieurs doyens, de propositions très diverses. Or, il ne m'est pas possible d'accueillir ces propositions. I1 est indispensable que les examens commencent le même jour dans toutes les facultés et s’y continuent régulièrement de jour en jour, sans autre interruption que celle du dimanche pour qu'il puisse être donné suite à la décision du 24 octobre 1863 relative à l'envoi du même sujet de composition dans toutes les Facultés ».

en vue de conquérir, par un premier échec, le droit de se présenter au mois d'avril suivant, au milieu même de la rhétorique. (1) La durée de la première session pouvait s’étendre du 4° août au 1° septembre et celle de la deuxième du 1° au 20 no-

vembre.

Le règlement du 25 mars 1865 ramena le baccalauréat ès sciences au même type d'examen que le baccalauréat ès lettres. Tous les baccalauréats parasites qui avaient pullulé autour de lui, sous l'administration de Rouland, furent supprimés. Seul fut maintenu le baccalauréat restreint à l’usage exclusif des étudiants en mé-

decine.

L'examen du baccalauréat étant ainsi simplifié dans sa matière et dans sa forme, il restait à y adapter les programmes des classes sur lesquels il portait. Les arrêtés des 24 et 25 mars y pourvurent en modifiant le plan d’études des lycées. La caractéristique fondamentale de ce plan était l’échelonnement de l’enseignement scientifique établi, dans chaque classe, parallèlement à l’enseignement littéraire. Les élèves pouvaient ainsi, en sortant des classes de rhétorique ou de philosophie, c’est-à-dire après avoir reçu une culture littéraire développée, passer aisément dans la classe de mathématiques élémentaires. Bien plus, « à la fin de la philosophie, écrit M. Henri Bernès, moyennant un supplément de travail très supportable (experto crede) on pouvait, en même temps que le baccalauréat ès lettres, obtenir celui de sciences sans avoir suivi d’autres classes . » (2)

(1) Cf. Note présentée au Conseil impérial de l’Instruction publique (1864). — Une session exceptionnelle fut autorisée en mars 1866. Elle était justifiée par le trouble que j'invasion du choléra avait apporté dans les études des candidats ajournés à la session de novembre 1865 (cf. circulaire du 16 décembre 1865). — D'autre part Victor Duruy fut obligé de maintenir pour le baccalauréat ès sciences, une troisième session s'’ouvrant du 1e au 15 mai, en faveur des candidats régulièrement inscrits pour l'admission à l'Ecole militaire de Saint-Cyr, et des étudiants régulièrement inscrits près une Faculté de médecine ou une Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie (cf. Règlement du 25 mars 1865, art. 1, par. 3). — Le! 13 mai 1867, le Ministre de la guerre ayant autorisé les candidats à l'Ecole militaire de Saint-Cyr à produire indifféremment, soit le diplôme de bachelier ès sciences, soit le diplôme de bachelier ès lettres, le bénéfice de cinquante points restant acquis à ceux qui justifiaient de l’un et de l’autre grade, cette décision entraîna l'institution, en mai, d’une troisième session pour le baccalauréat ès lettres réservée, comme celle du baécalauréat ès sciences, aux candidats à Saint-Cyr. Toujours à l'affût des occasions, un certain nombre d'élèves qui ne se destinaient nullement à l'Ecole militaire, réussissaient, dès 1866, à se glisser parmi les candidats admis à la session exceptionnelle, en faisant des déclarations inexactes. Il ne fallut pas moins de quatre circulaires (17 mars 1866, 29 décembre 1866, 20 octobre 1868, 12 avril 1869) pour arriver à empêcher cette fraude.

(2) Cf. Henri Bernès, Lettres et Sciences dans l'Enseignement secondaire, in revue des Lycées, n° 4, 1930. « C’est, ajoute, M. Bernès, ce que faisaient beaucoup de bons élèves quels que fussent leurs projets d'avenir ». — Avec le programme de 1925-1931, c’est le contraire qui se réalise le plus aisément. Chaque année des milliers d'élèves de la classe de mathématiques se présentent à la fois au baccalauréat de mathématiques et au baccalauréat de philosophie. En 1935, le Service Central des Examens du Baccalauréat de l’Université de Paris en comptait à lui seul 947. I1 n’y a guère d'élèves de la classe de philosophie qui même en faisant appel à « quelques secours particuliers » et à plus forte raison avec « un supplément de travail très.

C'était précisément ce que voulait Victor Duruy. « Pour obtenir le baccalauréat ès sciences et préparer le concours d’admission aux grandes écoles scientifiques, beaucoup d'élèves, écrivait-il, d’après le nouveau plan, suivront la grande route des études complètes, c’est-à-dire les quatre classes d’humanités. Avec quelques secours particuliers, qui ne lui feront jamais défaut, un bon élève, à la fin de la philosophie, sera en mesure de se présenter même au baccalauréat ès sciences et par conséquent d’aspirer aux écoles. Cependant je reconnais volontiers que le succès, dans ce cas, sera l’exception. Après la philosophie, il faudra habituellement une année de mathématiques élémentaires pour Saint-Cyr. Une autre année de mathématiques spéciales sera nécessaire pour arriver à l'Ecole polytechnique... Dans cettre prévision, la classe de mathématiques élémentaires proprement dite sera, pour les élèves sortant de philosophie, une sorte de vétérance qui assurera leur succès. Pour les élèves sortant de rhétorique, ce cours sera en partie une révision des matières apprises précédemment, en partie une étude nouvelle. Quant à ceux qui, plus âgés ou trop impatients, seraient autorisés par leurs familles à quitter les études littéraires après la troisième ou la seconde, il leur sera loisible d’entrer dans une classe préparatoire, dont la porte, toufois, ne leur sera ouverte qu’à la suite d’un examen constatant qu'ils possèdent bien les principales matières de l’enseignement normal de la classe de troisième. On ne peut, en effet, aborder utilement l’étude spéciale des Mathématiques sans y être préparé par l’étude des lettres. Mais cette préparation plus rapide et moins sûre, ne peut être avantageuse qu'aux candidats que l’âge contraindrait à hâter leurs études. Ceux qui voudraient par là devancer leurs concurrents ou échapper à la nécessité d’un travail sérieux s’exposeraient à de cruelles déceptions et perdraient certainement, dans la carrière qu’ils doivent embrasser, le temps qu'ils auraient cru gagner sur le lycée. C’est ce que. vous recommanderez aux chefs d'établissement de faire comprendre aux familles. La question est d’arriver bien et non d’arriver vite. » (1)

En résumé le plan d’études de Victor Duruy constitua le cours normal des humanités avec plus de sciences que par le passé, afin que l'esprit des élèves fût fortifié par les méthodes scientifiques en même temps qu'étendu par les disciplines littéraires. Au bout de la classe de philosophie, le baccalauréat ès lettres et les études ou les carrières dont il ouvrait les portes ; après le cours de mathématiques accessible aussi bien aux élèves qui sortaient de rhétorique qu’à ceux qui étaient déjà bacheliers ès lettres, le baccalauréat ès sciences et les écoles auxquelles il

supportable » soient capables d’affronter les deux exameens. A Paris, deux cas seulement se sont produits en 1930. Il s'agissait de deux excellents élèves du lycée Henri IV.

(1) Cf. Circulaire du 24 mars 1865.

conduisait. Ainsi le plan des études secondaires et l’examen qui sanctionnait ces études étaient enfin établis et organisés en fonction l’un de l’autre. :

Victor Duruy était trop au courant des choses de l’enseignement pour ne pas savoir que le maintien des études secondaires dans une voie vraiment féconde dépend de la direction imprimée aux épreuves du baccalauréat. Ses circulaires en sont le meilleur témoignage. S’inspirant des résultats de l’examen des COMpPOsItions que chaque Académie lui transmettait à la fin de chaque session et sur lesquelles il n’hésitait pas à se pencher lui-même, nous le voyons entrer dans les détails de l'examen pour donner à ceux qui avaient la charge de le faire subir les directives les plus propres à en garantir la valeur. La circulaire confidentielle qu'il adressait aux Recteurs, le 18 mars 1864, mérite d’être citée :

« En comparant les facultés entre elles, lisons-nous dans ce document, pour la direction donnée aux épreuves écrites du baccalauréat et pour la correction de ces épreuves, je remarque d’assez grandes différences. Dans quelques facultés on évalue les fautes en chiffres, ou bien on les indique par des observations en marge, ou en tête de la composition ; dans d’autres facultés on se dispense de ce soin. Il y a des facultés où l’on marque la boule (1) attribuée au candidat, et d’autres où l’on ne la marque pas, et ainsi du reste. Pour éviter ces variations, je me vois forcé de tracer les règles suivantes auxquelles je désire qu’on se conforme à l’avenir :

1°) Corriger à la plume, et non au crayon, et compter dans la correction toutes les fautes, même celles d’accents qui sont trop souvent négligées ;

2°) Faire correspondre à chaque faute soulignée une indication marginale abrégée qui fasse connaître la nature de la faute (contre-sens, faute d'orthographe, ete.) et y joindre si c’est une version latine, l’évaluation en chiffres de chaque faute ; faire le total de ces chiffres en tête de la composition, ainsi que la récapitulation de chaque espèce de fautes (tant de contre-sens, tant de fautes de français, tant de barbarismes, etc).

3°) Marquer sur chaque composition la couleur de la boule

qui lui aura été attribuée, ainsi que le rang qu’elle aura dans le classement. (2)

(1) Le système des boules ne fut remplacé, comme nous l'avons le Système des notes chiffrées, que par le règlement du 28 noverntire 1864.

(8) Cf. Circulaire du 88 octobre 1864. Victor Duru ra mandations et il ajoute : « Il est indispensable que PE AN ARE d’un signe apparent et relevée en marge, afin qu’il en reste à l’esprit et sous les yeux mêmes du correcteur un souvenir exact qui se traduise dans sa note d'ensemble ; il n'est pas moins nécessaire que la mention de cette note motivée soit inscrite en tête de chaque composition pour que tous les

mer | à l l é mbres du jury d'examen puissent, au besoin, s’y référer et y trouver un

utile renseignement, L’exacti Ï i l décates g exactitude rigoureuse. est Ja meilleurs garantie

4°) Je remarque que, dans certaines facultés, la correction se fait à noms couverts et cachetés. Je ne puis approuver cette précaution que rien ne justifie et que personne n’a prescrite. Je regarde les professeurs de facultés comme placés au-dessus du soupçon, et n’ayant pas à offrir au public d’autres garanties d’impartialité que celle qui résulte de la confiance que l'Etat leur témoigne. (1)

5°) Quelques facultés font composer les candidats sur du papier qu'elles leur fournissent et qui porte imprimées les indications relatives au nom, aux prénoms, etc. Je désire que cet usage s’établisse partout et qu’on y joigne la précaution d’écrire à l’avance sur chaque feuille le nom du candidat à qui on la distribue, ce qui ne dispensera pas ce candidat de signer sur cette feuille et d’ajouter à la signature les indications de nom, prénoms, date et lieu de naissance, conformément au modèle ci-joint. De cette manière on évitera la fraude qui se pratique quelquefois quand deux aspirants au baccalauréat, étant dans la même salle, l’un des deux compose au nom de l’autre (2).

« Les observations générales que renferme cette circulaire doivent être considérées comme applicables aux compositions de mathématiques et de sciences physiques du baccalauréat ès sciences. Je me réserve de vous faire connaître ultérieurement, dans une circulaire spéciale, les résultats auxquels a conduit l’examen de ces compositions » (3).

Aussi significative que cette circulaire, par l'esprit qui l’inspire, aussi importante par l’objet dont elle traite et aussi précise

(1) Le décret du ? août 1927, art. 8, prescrit que « les correcteurs ne doivent pas connaître les noms des candidats dont ils corrigent les copies ». Bien que l'anonymat soit présenté comme un moyen destiné à mettre les membres du jury à l’abri de sollicitations importunes, et non comme une mesure susceptible de jeter le moindre soupçon sur leur impartialité, il n’est pas sûr que cette subtile distinction eût satisfait la farouche et sympathique susceptibilité de Victor Duruy. — Par contre, dans une circulaire du 10 août 1865, Victor Duruy interdisait formellement aux secrétaires des Facultés de demander aux candidats à quel établisement d'enseignement public ou libre ils appartenaient, interdiction qui sera rappelée par son successeur, Bourdeau, le 15 juillet 1869, par une circulaire confidentielle de Duvaux, le 8 décembre 1882 et par Armand Fallières, le 22 septembre 1884 Notons enfin que par une circulaire datée du 20 septembre 1864, Victor Duruy recommandait aux recteurs de ne pas livrer à la publicité le résultat des sessions d’examen. « J’ai remarqué, écrivait le Ministre que divers journaux ou revues publient les résultats des sessions d'examen des Facultés et donnent les notes attribuées aux candidats admis, avant même que mon administration ait reçu les rapports officiels sur les opérations des jurys. Ces renseignements doivent être réservés à l'administration supérieure qui apprécie s’il y a lieu de les publier dans le Bulletin administratif, où tous les journaux pourront les prendre, s'ils le jugent convenable.

(2) C'était un nouveau genre de fraude qui consistait pour les « passeurs » à se muer en « doubleurs ».

(3) Cf. Circulaires et Instructions officielles relatives à l'Instruction DUITAUE Ministère de son Exc. Duruy, années 1863, 1869, Delalain, Paris, p. 180.

par les recommandations qu’elle contient, est la circulaire du 28 octobre 1864, concernant le choix des sujets : « L’examen attentif et détaillé que j’ai fait, écrit Victor Duruy, des compositions des candidats au baccalauréat ès lettres et des versions des candidats au baccalauréat ès sciences de la dernière session m’a suggéré quelques observations que je crois utile de porter à votre connaissance, à la veille d’une session nouvelle. » (1) Et Victor Duruy indique quels sont les principes qui lui paraissent devoir être appliqués pour que les sujets des épreuves, au lieu de mettre les candidats aux prises avec des difficultés artificielles, (2) les mettent en demeure de faire véritablement œuvre d'intelligence : choisir, pour les versions, des textes formant un ensemble et dont la principale difficulté consiste à saisir le lien logique des constructions et à reproduire l’enchaînement des idées (3), proposer, pour les compositions, une matière brève, précise et claire, qui serve au candidat tout à la fois de point d'appui et de règle.

Par les soins apportés à la préparation des textes et des matières de l’examen, par une exactitude scrupuleuse dans le travail de la correction, Victor Duruy voulait, autant qu’il était possible, établir entre les Facultés, une égalité de jugement qu’il considérait, avec l’application du plan d’études, comme la condition essentielle de l’élévation du niveau de l’enseignement secondaire. Il serait exagéré de prétendre que le but ait été complètement atteint. Nous verrons, pour quelles raisons d’ordre pédagogique, l’examen du baccalauréat ne pouvait pas, en quelques années, libérer son mécanisme de toutes les scories qu’une longue tradition y avait accumulées. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître que les efforts de Victor Duruy, pour donner au diplôme de bachelier sa vraie valeur, eurent, sur la prospérité des études secondaires, une influence considérable. Le 21 novembre 1867, quatre ans après son arrivée au Ministère de l’Instruction

(D Arrivées au Ministère au début de septembre, ces compositions avaient fait, avant la fin du mois d'octobre, l’objet d’un examen « attentif et détaillé ». Cela nous paraît digne d'être signalé.

(2) C'est pour faire disparaître l’une de ces difficultés que la circulaire du 25 janvier 1869, l'avant-dernière de toutes celles que Victor Duruy à écrites sur le baccalauréat — prescrivit la substitution des textes autographiés à la dictée. Cette mesure fut abrogée par une circulaire adressée aux Recteurs le 31 mars 1870 par Segris, Ministre de l’Instruction publique. « La transcription des versions, le tirage des épreuves autographiques, obligent les doyens à-se dessaisir des textes, et compromettent le secret qui doit garantir la sincérité des épreuves. L’imperfection actuelle du procédé autographique expose les candidats à des accidents plus fâcheux que ceux qui peuvent parfois se produire pendant la dictée lente et claire d’un texte, collationné ensuite par chacun d'eux ». La même circulaire interdit l'usage du dictionnaire d'histoire et de géographie que Victor Duruy avait autorisé pour la composition du discours latin.

(3) Cf. Circulaire du 28 octobre 1864 « Il est devenu nécessaire, ajoute le Ministre, d'écarter, au moins pour un temps, certains morceaux qui depuis de longues années, reparaissent presque à chaque session, et dont le corrigé traîne partout. Les candidats ne sont que trop disposés à faire entrer en ligne de compte, dans leur préparation. les chances du sort : et rien n’est à négliger de ce qui peut contribuer à la moralité de l'examen ».

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Publique, Victor Duruy pouvait annoncer, avec une légitime fierté, à l’empereur que, sur 836 admissions aux grandes écoles, les établissements libres, « malgré leur nombreuse population et leurs richesses », n’en comptaient pour l’année 1867, que 127, soit 15 pour cent. « Ce qui est le plus remarquable, écrivait le Ministre, c’est qu’elles ne font arriver qu’un petit nombre de leurs élèves aux écoles d’accès véritablement difficile et d’où sortent les hommes qui exercent de l'influence sur les lettres, les sciences et l’industrie. Pas un à l’Ecole normale ; 45 sur 145 à l’Ecole polytechnique ; 23 sur 233 à l'Ecole centrale. En revanche, les Jé- Suites ont eu, pour Saint-Cyr, 69 admissions sur 301. Ce succès s'explique par la facilité relative de l'examen, mais surtout parce que les jésuites ont la clientèle assurée des familles légitimistes qui, par leurs traditions, sont des familles militaires et, par leurs opinions, ne veulent servir qu’à l’armée, parce que là, selon elles, on sert l’Etat et non pas le Prince... Cependant je ne me tiens pas pour battu, même sur ce point difficile. J’ai plaisir à annon-: cer à l’Empereur que les lycées ont, cette année, 1871 élèves de plus que l’an dernier ; que les grandes classes de rhétorique et de philosophie, dépeuplées par la bifurcation, comptent en ce moment 3.562 élèves, dont 193 vétérans ; que les Doyens de Facultés, interrogés sur l’état des études sont unanimes à déclarer qu’elles sont revenues au niveau des époques les plus prospères et, sur certains points, les dépassent... L'Empereur me disait à Biarritz, il y à quinze mois : « Il ne faut pas que l'Enseignement spécial fasse tort à l'Enseignement classique. » Voilà la réponse. » (1)

Voilà aussi la raison de la lutte acharnée que l’enseignement congréganiste engagea contre Duruy. Sa réforme du plan d’études des lycées, sa réorganisation du baccalauréat furent attaquées avec autant de passion que l’avaient été le programme et le règlement de Cousin. La campagne, un moment apaisée, contre la composition des jurys d’examen reprit de plus belle. On demanda que le droit de conférer les grades fût enlevé à l’Université et confié à un jury mixte. (1) En même temps Victor de Laprade,

(1) Cf. Victor Duruy, Notes et souvenirs, Paris, Hachette, 1901, 1, p. 288,

(2) Cf. Victor de Laprade, Le Baccalauréat et les Etudes classiques, Paris, Didier, 1569, p. 24, 25, 26, 27, 28. 29, 30, 177, 178. Victor de Laprade tout en concluant qu'il est nécessaire, dans l'intérêt même des études, de laisser à l'Etat le privilège de faire éprouver les candidats aux grades universitaires par un jury composé de professeurs de Facultés, accepte qu’on y adjoigne quelques membres de l'enseignement libre, bien que ce gage contre leur « partialité possible » donné à la « défiance du clergé et des familles » lui paraisse « gratuitement injurieux pour nos professeurs ». — Cf. Jules Simon, La Réforme de l'Enseignement secondaire, Paris, 1874, p. 46, 47, 62, 63. Jules Simon estime que l'institution des jurys mixtes aboutirait au sabotage de l'examen. « Si l’on ne prend pas les examinateurs parmi les professeurs, on n'aura jamais que des juges insuffisants et des examens sans autorité et sans portée ».

catholique libéral, ancien professeur à la Faculté des lettres de Lyon, chassé de sa chaire pour avoir écrit une satire contre l’Empire, après avoir essayé de montrer, dans une étude pédagogique irès pénétrante du régime scolaire, que lycées de l'Etat et collèges congréganistes imposaient à la jeunesse une éducation homicide (1) et qu’il était temps de revenir à l'exemple des Grecs pour appliquer une pédagogie inspirée par l’amour de l’enfance, publiait un vigoureux pamphlet contre l’organisation du baccalauréat telle que l’avait réalisé Victor Duruy. (2) Victor de La- prade reproche à Victor Duruy de n’avoir pas mis l’examen du baccalauréat en harmonie avec les principes qui ont inspiré sa réforme.

« Tout homme sensé, écrit de Laprade, pense et parle sur cette matière comme M. le Ministre ; c’est pourquoi nos bacheliers sont interrogés de omni re scibili et quibusdam aliis et le dernier programme, sous prétexte de supprimer tout un appareil formidable, de fortifier l'examen en le simplifiant, de le rendre plus paternel tout en le rendant plus sérieux, est venu surcharger les programmes précédents de ces quibusdam alüs qui leur manquaient encore dans ces dernières années. Tel est, disons-le en passant, dans cette noble histoire de nos jours, le caractère de nos préambules officiels : tout gouvernement qui va établir un nouvel impôt l’annonce comme une économie ; plus l'impôt sera écrasant, plus l’économie est vantée... En vertu de cette loi du prospectus, qui régit également aujourd’hui les industries politiques et les industries privées, nos programmes d’examen, depuis que je les connais, n’ont cessé de grossir à chaque réduction. Dans ces dernières années, pour répondre à des réclamations très justes en elles-mêmes, quoiqu’assez mal motivées dans l’esprit des principaux réclamants, on a remanié les programmes d'examen. De nouvelles préoccupations, tout à fait étrangères aux études classiques, ont présidé à ces changements. Sous l'empire de ces préoccupations on ne s’est pas aperçu en 1864 qu’on étendait ces programmes au lieu de les réduire. La partie scientifique du baccalauréat ès lettres est restée ce qu’elle était sauf l’énoncé des questions ; le latin et le grec ont été sagement respectés, la philosophie et la littérature française maintenues, l’histoire déjà exubérante à été accrue démesurément.… Quant à la simplification des questionnaires, qu'importe, si le nombre des questions étant diminué, une des nouvelles formules contient le sujet de dix anciennes ? La réalité, la voici : le dernier programme du baccalauréat ès lettres reste aussi étendu que

(1) C’est le titre même du livre de Victor de Laprade : L’Educatio i F à Sen : On homicide, Paris, Didier, 1867. On y trouve tous les argu ments

en 1929-1930, la campagne contre le EUrmOnE dE UE SRE

(2) Cf. Victor de Laprade, Le Baccalauré : | Didier, 1869. p calauréat et les Etudes classiques, Paris,

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les anciens, s’il ne l’est pas davantage : il est aussi mal conçu. » (1)

Le but de Victor de Laprade était la défense des études classiques et du baccalauréat ès lettres. En face de l’industrie, du commerce, des écoles professionnelles, en face du progrès scientifique, il faut, à son avis, que l’étude des lettres anciennes reste intacte, dût-on, pour la sauver, « jeter à la mer tout le reste ». (2) Seuls le grec et le latin mettent l’enfant en rapport avec « l’éternelle raison » et avec les sentiments dont vit l'humanité. (3) Les anciens, ayant eu la bonne fortune d’être les premiers interprètes d’une société civilisée, ont donné à ces sentiments une expression d’une justesse, d’une simplicité, d’une fraîcheur incomparables : leur école est pour la jeunesse la meilleure école de logique, d’esthétique, d’éloquence, de morale et d’héroïsme. (4) D’ailleurs le but de l’éducation classique est bien moins d’acquérir des connaissances que de former l'intelligence : il faut d’abord édifier la maison ; les meubles viendront ensuite. Que le bachelier ès lettres possède « la dose de calcul nécessaire à un avocat, à un magistrat, à un propriétaire, à un banquier, pour leur économie commerciale ou domestique », soit ; qu’il n’ignore pas les éléments de la géométrie, puisque le maître a dit que nul ne peut toucher à « la philosophie, s’il n’est un peu géomètre » : qu’il sache de la physique et de la chimie ce qu’il en faut savoir pour être apte à « juger de la place et de l’importance de cette science dans l’ensemble des connaissances humaines », soit encore ; mais on ne saurait lui demander davantage, sans usurper sur un temps qui af partient aux lettres. (5)

L'histoire elle-même ne doit pas, au lycée, dépasser la période des temps modernes. Introduire l’exposé des évènements contemporains dans les cours classiques, c’est jeter l’enfant dans la mêlée des passions. Même en ne faisant passer sous ses yeux que le tableau du passé, on le traite en homme avant l’heure. L'histoire doit être réservée à l’enseignement supérieur. « On m'’accusera, dit de Laprade, d’obscurantisme, on m'’appellera clérical et poète qui pis est ; je n’en déclare pas moins que la création des professeurs spéciaux d'histoire dans les collèges me semble une mesure désastreuse pour les bonnes études. » (6) Pour l’histoire qu’il convient d'enseigner au lycée, le professeur de lettres suffit, s’il se donne la peine de semer les rer.seignements utiles dans le commentaire des textes qu'il explique. Le cours d'histoire le plus profitable que le collégien

puisse et doive suivre est celui qu'il fait avec ses auteurs,

f. Id. Ibid, p. 4, 5, 6, 37, 38, 39, 41.

f. Id. Ibid, p. 48.

Cf. Id. Ibid, p. 158.

Cf. Id. Ibid, p. 48.

f. Id. Ibid, p. 99, 100.

Î. Id. Ibid, p 19, 80:

celui qui commence à la Septième avec le vieux de Viris et finit en Rhétorique avec Homère, Sophocle, Thucydide et Platon, avec Virgile, Cicéron, Tite-Live et Tacite (1). Quant aux langues vivantes, de Laprade reconnaît qu’elles constituent «un excellent instrument de travail, un moyen précieux d’information » el même « le complément de toute culture distinguée de l'intelligence ». Mais il leur refuse de pouvoir suppléer ce fond de culture générale que crée seule la pratique des langues anciennes et ne leur accorde une place dans les lycées qu’ « aux moments perdus... ET à en à » (2).

Cette défense du baccalauréat ès lettres, faisant suite à la campagne contre le surmenage et, comme elle, sympathique par son accent de sincérité sinon par la valeur de tous les arguments pédagogiques sur lesquels elle s'appuie, ne gagna rien à prendre figure d’une attaque injuste par son excès de sévérité contre la réforme de Victor Duruy. Quelques membres de l’enseignement l’approuvèrent et un savant médecin, le docteur Fonsagrives, que Victor Duruy, afin de l’aider dans sa propagande en faveur de lhygiène scolaire, avait enlevé à la marine pour le nommer professeur à la Faculté de Montpellier (3), se réclama de Victor de Laprade (4). Mais la grande majorité des familles et des professeurs furent surpris de voir de Laprade affirmer que le plan d’études des classes de rhétorique et de philosophie de 1864 était aussi encyclopédique, plus encyclopédique même, que les programmes numérotés de 1840 et de 1852. En l’entendant fulminer contre les tyranniques exigences du programme, on ne peut s'empêcher d'évoquer ce curieux passage où Charles Nodier, dans ses Mémoires, raconte qu'après avoir été longtemps en prison, se trouvant rendu à la liberté inopinément, 1l trouve que quelque chose lui manque dans les premiers jours et surtout dans les premières heures, et ce

(1) Cf. Id. Ibid, p. 48, 49. « Je ne puis oublier, dit-il, (p. 66, 67) en des études, ce que j'ai vu pendant quinze ans Re di cheliers. Visité par les candidats avant l’examen, cherchant à calmer leurs terreurs, j'aimais à savoir d'eux laquelle des matières de leurs études les intéressait ou les inquiétait le plus, en quoi ils étaient plus fort ou plus faibles ; quelle partie de leur examen is repassaient avec le plus de préoccupation pendant les dernières semaines. Tous ou presque tous se plaignaient de l’histoire et s’absorbaient dans ce programme sous l’empire de l'idée funeste que c’est avec la mémoire que l’on se tire d’un examen et à l'aide des connaissances hâtives que l’on acquiert pendant les derniers mois. L'exubérance du questionnaire historique et tous les détails qu’il comportait étaient bien faits pour favoriser cette erreur ; car il est certain que les faits particuliers, les dates, la géographie physique et industrielle, les nomenclatures de princes et de dynasties. tout ce qui surchargeait en ce temps-là les programmes, ne relève que de la mémoire. L'histoire était alors, elle est encore aujourd’hui, dans d’autres conditions, une des causes qui rendent absolument nulle pour l’étude de la philosophie la dernière année du collège qui s'appelle cependant la classe de philosophie Les derniers programmes d'histoire en étaient responsables pour une grande part ; le nouveau en sera plus coupable encore ».

(2) Cf. Id. Ibid, p. 160, 161, 162.

(3) Cf. Victor Duruy, Notes ei souvenirs, Paris, Hachette, 1901, 1, p. 283

(4) Cf. Fonsagrives, L'Education physique des garçons, Paris, 1870.

quelque chose c’est son gardien. N’y eut-il pas quelque chose aussi de ce sentiment chez les professeurs des lycées, chez les élèves et même chez les examinateurs, après 1864, lorsque brusquement Victor Duruy supprima le gardien, nous voulons dire le programme ? On ne renonce pas, du soir au lendemain, à d’anciens préjugés, à de vieilles habitudes. Les cinq cents numéros ne pouvalent pas ne pas hanter, pendant longtemps encore, examinateurs, préparateurs et candidats. Victor de Laprade ne dit-il pas lui-même : « J'avoue que lorsque je vois la question de l’échelle mobile figurer dans un programme de collège, je ne puis m’enpêcher de lever les épaules. Examinateur en pareil cas, je mettrais le programme dans ma poche et j’interrogerais le candidat sur d’Assas, sur Jeanne d’Arc, sur Godefroy de Bouillon, sur Regulus et sur Lycurgue (1) ». Ni Lycurgue, ni Regulus, ni Godefroy de Bouillon, ni Jeanne d’Arc, ni d’Assas ne figuraient plus dans le plan d’études des classes de rhétorique et de philosophie des lycées après 14864. Mais ce que Victor de Laprade aurait fait par dépit, d’autres le faisaient par routine. A vrai dire, c’était chercher une mauvaise querelle à Duruy que de le traiter de « charlatan » et de lui attribuer « le génie de Barnum (2) », parce qu'il n’avait pas, en quelques mois, d’un coup de baguetie magique, miraculeusement transformé l’esprit et les habitudes de ceux qui subissaient l’examen et de ceux qui le faisaient subir. Un bon règlement n’est une chose admirable que lorsqu'il entre profondément dans la pratique. Une réforme pédagogique ne peut pas produire tous ses . effets dès le lendemain du jour où elle a été décrétée. Des années et des années sont nécessaires pour qu’elle livre, au prix d’un effort patient et ininterrompu, tout ce qu’elle porte en elle de bien et de mal.

Or, Victor Duruy avait quitté le Ministère de l’Instruction publique depuis un an à peine, lorsque des événements se produisirent qui devaient avoir leur répercussion, non seulement sur le régime politique de la France, mais aussi, et par la force des choses, sur son régime pédagogique. Ces événements ne permirent pas à la réforme de 1865 de poursuivre son expérience dans le sens où il aurait fallu la maintenir.

l'idier, 1869, p. 87 (ACL IdOIDid, p.39,

(1) Cf. Victor de Laprade, Le Baccalauréal et Les Etudes classiques, Paris,

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