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4°) Y aurait-il lieu de supprimer purement et simplement les baccalauréats et d'entretenir des examens spéciaux à l’entrée des Facultés et des carrières publiques ?

« 2°) Dans ce cas quelles seraient ces épreuves, et quelle serait la composition du jury d'examen ?

« Mon intention étant de saisir le plus tôt possible le Conseil

supérieur de la question, je désire qu’elle soit mise immédiatement à l’étude, et que les délibérations des Lycées, Collèges et Facultés me parviennent avant le 1° mai. Vous aurez soin de les résumer et d’y joindre votre avis personnel et vous m’adresserez la délibération du Conseil académique après la clôture de la prochaine session ».

Victor Duruy et Jules Simon avaient établi l’usage de provoquer directement le témoignage du corps enseignant. Mais les consultations auxquelles ils avaient procédé n’avaient jamais dépassé les limites étroites d’une réunion de quelques spécialistes. Elargissant les cadres de ce système de collaboration, Fallières s’adressait aux assemblées des professeurs des lycées et des collèges, aux professeurs de toutes les Facultés, aux membres des Conseils académiques, bref à tous ceux qui, à un titre quelconque, travaillaient au développement intellectuel de la jeunesse. Trois cent six établissements, Facultés ou Ecoles supérieures, Lycées ou Collèges, répondirent à l’appel du Ministre, dans les délais fixés par la circulaire du 10 février 1885. Rien n’est plus instructif, à notre avis, que la lecture de toutes ces réponses (1), tant au point de vue général de la pédagogie qu’au point de vue spécial du rôle du baccalauréat dans notre système d’enseignement secondaire. Des rapports d’une ampleur remarquable précèdent la plupart des délibérations et des vœux qui en sont la conclusion motivée. Les débats, dans certains collèges, ne le cèdent en rien à ceux des assemblées d’un degré plus élevé pour le sentiment précis et l’intelligence exacte des besoins de l’éducation nationale. On trouve, dans plusieurs procès-verbaux, l’un à côté de l’autre, un projet et un contre-projet. Toujours, on se sent en présence d’un ensemble d'opinions éprouvées par l’expérience, müûries par la réflexion, éclairées par la controverse, indépendantes et sincères. De toutes les consultations auxquelles il a été procédé jusqu’à nos jours, auprès du corps enseignant, l’enquête de 1885 est, sans conteste, de beaucoup la plus intéressante. Les résultats en furent analysés, commentés et discutés de main de maître par le vice-recteur Gréard, dans un rapport présenté au conseil académique de Paris, le 7 juillet 1885 (1). Sans nous astreindre à suivre l’ordre du questionnaire, que la circulaire du 10 février 1885 donnait comme facultatif, nous essayerons de dégager de la masse de documents venus de toutes les académies, ce qui nous paraît valable encore maintenant pour l’étude du problème pédagogique et social posé par l’existence du baccalauréat.

Constatons d’abord que la nécessité d’un examen terminal s’impose aux diverses assemblées comme un principe indiscutable. Les

(1) Toutes les réponses ont été réunies dans le tome XVIII (Baccalauréat) de : Enquêtes et documents relatifs à l’enseignement supérieur.

(2) On trouve ce remarquable rapport dans : Education et Instruction, Enseignements supérieur, Paris, Hachette, 1887, p. 79 à 224.

Facultés de droit de Douai (1), de Lyon (2), de Nancy (3), le lycée Louis-le-Grand (4) n’hésitent pas à proclamer que des études Sans Contrôle courraient inévitablement le risque d’être, à brève échéance, des études sans valeur. « Il n’est pas de pays, dit Gréard, sauf la Belgique et l'Amérique, où cette sanction n'existe. L’Amérique n’a point à se féliciter de ne l’avoir point créée (5), ni la Belgique de s’en être privée (6). L’examen terminal est un stimulant nécessaire : il oblige à l'effort; en même temps il permet de suivre la marche générale de l’enseignement: c’est le moyen d’information le plus sûr, pour peu qu’il soit judicieusement appliqué (7)». Seuls le lycée de Montpellier (8) et le collège d'Auxerre (9), frappés de l’inconvénient des études poursuivies en vue d’un profit immédiat, proposent de substituer au baccalauréat un simple certificat d’études secondaires accordé d’après les notes des trois dernières années et n’assurant d’autre droit que celui de se présenter aux examens de Faculté et à certains examens professionnels, c’est-à-dire aux examens de carrière organisés par les Facultés et les administrations selon leurs propres besoins.

Mais l’examen de carrière remplaçant l'examen du baccalauréat ne résiste pas aux objections que son principe et son application soulèvent dans toutes les assemblées (10) et dont Renouvier avait déjà souligné l’importance pédagogique et sociale en montrant où conduirait infailliblement la mise en pratique de ce système utilitaire (11). Si l'examen de carrière porte sur les mêmes matières que le baccalauréat et a pour but de déterminer le niveau de culture générale des candidats, quelle administration pourrait, avec ses Propres moyens, constituer un tribunal capable de faire une telle

(1) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, p. 460. (8) Cf. Ibid, p. 390.

3) Cf. Ibid, p. 514.

3) Cf. Ibid, p. 693.

(D) Cf La Boulaye, Rapport sur la loi relative à la liberté de l'enseignement Supérieur (Chambre des, députés, 1875)

(6) La Belgique, par la loi du 20 mai 1876, avait aboli l'examen de gradué ès lettres qui, supprimé une première fois en 1854, avait été rétabli en 1861, pour l'admission aux universités. Cf. sur le principe de cette loi, les observations de Flourens, in Société pour l'étude des questions d'en. seignement supérieur, année 1878, p. 342, 343. et sur les effets qu'elle a produits, la publication de P. Thomas, professeur à l'Université de Gand, in Revue internationale de l’enseignement, année 1881, p. 119.

(1) Cf. Gréard, Education et Instruction, Enseignement su rieu: Ï Hachette, 1887, p. 83. À Éd 0

(8) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, p. 498. (9) Cf. Zbid, p. 295.

(10) Cf. Ibid. Seuls Jes lycées d'Alger, p. 895, et le collège d’Aurillac S'y

montrent favorables. Une proposition du doyen de la Faculté des sciences de Clermont fut écartée par l'assemblée des professeurs.

ER Renouvier, apud la Critique philosophique, novembre et décem-

vérification avec autant de compétence et d'autorité que les jurys universitaires ? Les Facultés elles-mêmes, les Facultés professionnelles, celles de droit et de médecine, déclarent qu’elles ne se croiraient pas suffisamment autorisées à faire passer à leurs élèves la revue de l’ensemble des connaissances classiques, scientifiques et littéraires que tout étudiant doit posséder pour pouvoir entreprendre utilement des études supérieures (1). Si c’est aux matières de l’examen que s’applique le changement — et le système, pris sérieusement, ne peut guère avoir d’autre sens — le problème cesse d’être docimologique et ce qu’on met en cause ce n’est plus l’examen du baccalauréat, mais le caractère et le but de l’enseignement secondaire lui-même dont il est la sanction. La logique interne de l’examen de carrière implique la soumission des études secondaires à un contrôle aussi multiple que peuvent l’être les besoins apparents ou réels de la société et à une orientation aussi peu précise que le sont toujours les caprices de l’opinion et les passions du moment. Ce qu’on appelle la préparation aux écoles, font remarquer les professeurs du lycée Condorcet (2), apporte déjà dans nos classes des éléments de trouble, depuis que les écoles imposent à l’Université des programmes qu’elles devraient, conformément aux principes d’une pédagogie bien comprise, recevoir de l’Université ou du moins concerter avec elle. Que serait-ce lorsque ce privilège serait devenu le droit incontesté de tout le monde ? « Les établissements d'enseignement secondaire, écrit Gréard, cédant à la fatalité des lois économiques et se réglant sur la demande cesseraient bientôt d’être des écoles de culture générale pour devenir des ateliers de préparation professionnelle. L’industrialisme y trouverait peut-être un moyen de fortune. Ce serait assurément la ruine des études. Les administrations ne tarderaient pas à reconnaître ellesmêmes les périls d’un recrutement fait sans autre garantie que celle des exigences de métier (3) ». « Dans cette Babel d'examens ajustés aux besoins des moindres carrières, dit le recteur de Dijon, que deviendrait la communauté des idées puisées aux larges sour-

(1) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, Facultés de droit de Douai, p. 262, de Nancy, p. 515, de Paris, p. 594, de Poitiers. Pp. 781, Facultés de médecine de Nancy, p. 527, de Paris, p. 629, Faculté des sciences de Poitiers, p. 784.

(2) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, p.662:

(3) Cf. Gréard, Education et Instruction, Enseignement supérieur, Paris, Itachette 1877, p. 85. On peut reprocher de l'opinion de Gréard celle que Pigeonneau soutenait dans la séance du 4 février 1880 à la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire (cf. Bulletin de cette Société, mars 1880, p. 44) : « Au lieu d’un baccalauréat, déclarait Pigeonneau. qui, malgré ses défauts, conserve encore quelque chose de ce caractère élevé et désintéressé, sans lequel il n'y a pas d’études secondaires, on créerait vingt baccalauréats professionnels : nos établissements d’intruction publique deviendraient des fabriques de commis, de surnuméraires et de clercs d’avoués; nous retrouverions la bifurcation multipliée par dix: ce serait décréter le chaos dans l'enseignement et la mort intellectuelle de la France ».

ces, qui fait la cohésion morale et l’unité patriotique de la nation ? » (1).

Moins grave peut-être, mais de même nature, est le désarroi auquel aboutirait, estime-t-on, l’examen à matières facultatives. La Faculté des lettres de Bordeaux (2), le doyen de la Faculté de médecine de Nancy (3), le lycée d’Alençon (4), les collèges de Hesdin (5), Le Fère (6), Châteaudun (7), Oran (8), qui semblent admettre l’examen à matières facultatives, lui donnent cependant pour base commune un examen comprenant obligatoirement tous les éléments des connaissances générales qui sont la caractéristique fondamentale de l’enseignement secondaire. Toutes les autres assemblées sont d’accord pour refuser aux candidats la possibilité d'exercer, comme aux examens de licence, un droit d'option sur les matières du programme commun aboutissant à autant de sortes de baccalauréats qu’il y a de disciplines : baccalauréat d'histoire, baccalauréat de langues vivantes, etc. L'idée fût-elle acceptable, personne ne la considère comme susceptible d’être pédagogiquement appliquée, à cause du désordre qu’elle entraînerait dans l’organisation des études et dans l’orientation des élèves.

La discussion devient partout plus ample, quand les diverses assemblées abordent le problème de l'examen intérieur. C’est qu’on se trouve en présence d’un système complet et surtout séduisant parce qu’il ne paraît pas, à première vue, choquer, ni dans son principe, ni dans son application, les règles essentielles d’une saine pédagogie. C’est le système pratiqué en Allemagne et, avec des variantes plus ou moins profondes, dans plusieurs autres pays. Le principe sur lequel il repose est que l’enseignement secondaire ne saurait avoir de meilleur juge que lui-même, ni les élèves d’arbitres plus éclairés que leurs maîtres agissant sous le contrôle d’un délégué des pouvoirs publics. Beaussire s’en était inspiré dans le projet dont nous avons parlé (9) ; à différentes reprises. LI Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire avait fait porter ses discussions sur l’organisation de l'examen de maturité (10) ; Michel Bréal, en avait montré les avantages et les incon-

1) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, p. 235 et 236. 8) Cf. Ibid, p. 99.

(3) Cf. Ibid, p. 586.

(4) Cf. Ibid, p. 141.

(5) Cf. Ibid, p. 319.

(6) Cf. Ibid, p. 328.

(7) Cf. Ibid, p. 748.

(8) Cf. Ibid, p. 901.

(9) Cf. sup., p. 158 et suiv.

(10) Cf. Bulletin de cette Société, mars 1880, p. 7 et suiv.

vénients (1) et dès 1834, Victor Cousin s’était montré favorable à ce Système que le Ministre Altenstein, après treize ans d'étude, venait de codifier dans le règlement du 4 juin 1834 (2). La sélection qui en est la base, les conditions à remplir pour passer d’une classe à l’autre, lui apparaissaient comme autant de mesures préventives susceptibles de tenir en éveil maîtres, parents, élèves et de garanties sérieuses pour la bonne marche des études. Il admirait surtout la part respectivement faite dans le jugement final aux professeurs de l’enseignement secondaire qui avaient été les témoins et les guides des efforts de l’élève et aux professeurs de l’enseignement supérieur qui allaient le devenir. « Ce sont des praticiens de gymnase, disait-il, qui sont chargés des détails de l’examen: ce sont des savants de l’Université qui le revisent et forment une sorte de tribunal d’en haut qui ne prend aucune décision — car les commissions de gymnase sont cours souveraines — mais qui surveille et éclaire les commissions et le gouvernement. Institution excellente, qui prévient la routine et la négligence, lie le gymnase aux universités, répand l’harmonie et la vie dans toutes les parties de l'instruction publique (3) ».

Ni dans les Facultés, ni dans les Lycées, les avantages docimologiques du système allemand ne paraissent avoir soulevé l’enthousiasme que Victor Cousin avait éprouvé. L’attitude des professeurs est à peu près celle que Pigeonneau et la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire avaient adoptée à l’égard de l’organisation de l’examen de maturité. On lui rend hommage, on reconnaît qu’elle excite les élèves au travail, qu’elle grandit le prestige des professeurs, mais on se refuse à croire que, transplantée en France, elle donnerait les mêmes résultats. Dans quelques établissements on propose d’en faire l’essai en l’appliquant

(1) CI. Michel Bréal, Le Baccalauréat allemand, in Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1873. Cet article fut reproduit dans le Bullctin de la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire de mars 1550, p. 80 à p. 96. « Il reste à nous demander, conclut Bréal, après en avoir décrit le fonctionnement, si un tel système est possible en France. Quelque enviable qu’il me paraisse, je ne voudrais pas conseiller de l’iniroduire parmi nous. D'une part, il suppose l'autorité de l'Etat sur les études reconnues sans contestation par l’ensemble du pays; d’un autre côté, il suppose l'Etat élevé au-dessus des partis et n’agissant que par des considérations scientifiques. Dans la situation où nous sommes, le droit au diplôme deviendrait un nouveau motif de discorde pour les deux corps enseignants qui se disputent notre jeunesse. On verrait, avec les revirements de la politique, des autorisations données. retirées, données encore, sans que les études fussent la seule ni la principale raison de ces changements ». :

(2) Ce règlement qui avait frappé Cousin n’était plus celui qui faisait, en 1885, l’objet des discussions dont nous nous occupons : il avait été abrogé par le statut du 27 mai 1882, qui organisait l'examen intérieur avec plus de précision.

(3) Cf. Victor Cousin, directeur de l'Ecole Normale, Mémoire sur l’Instruction secondaire dans le royaume de Prusse, Paris, 1834 Cf. Id. Rapport sur l’état de l'instruction publique dans quelques pays de l’Allemagne et particulièrement en Prusse, Paris, 1831.

aux grands lycées (1). Mais quatorze assemblées seulement sont franchement d’avis de l’adopter : les Facultés de théologie protestante de Paris (2) et de Montauban (3), les Ecoles préparatoires de médecine et de pharmacie d’Amiens (4) et de Grenoble (5), les lycées d’Aix (5) et de Besançon (6), les Collèges d’Arles (7), de Pontarlier (8), de Villeneuve-sur-Lot (9), de Lisieux (10), de Brive (11), de Saint-Flour (12), de Barbézieux (13), de Châtellerault (14). Sur les dix-sept conseils académiques, seul celui de Paris émet un vote de principe favorable, mais en déclarant que la réforme ne lui paraît pas immédiatement réalisable (15). Les Facultés, en très grande majorité, se montrent hostiles à la mise en pratique d’un système qui leur enlèverait, en fait, le droit de conférer le grade de bachelier. Elles estiment que le maintien de ce droit leur est nécessaire par la raison que le baccalauréat ouvre l’accès de l’enseignement supérieur et que, pour être efficace, leur action doit être directe et souveraine. C’est l’opinion nettement exprimée par la Faculté des lettres de Paris (16) et par la Faculté de droit de Nancy (17). Les Facultés de Douai (18), de Grenoble (19), de Montpellier (20) ; les Facultés des sciences de Dijon (21), de Mar-

seille (22), de Poitiers (23), les Facultés des lettres de Douai (24), de

(1) Cf. Enquêtes et documents, XVIII, Faculté des sciences de Lyon, D. 414, Faculté des lettres de Lyon, p. 415, Recteur de Clermont, p. 201, Recteur de Nancy, p. 568.

(8) Cf. Tbid, p. 571. Bosser, inspecteur de l’Académie de Paris, partage: le même avis.

(3) Cf. Ibid, p. 856.

(4) Cf. 1bid, p. 286.

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