‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 11 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De quelle manière don Che'robin est reçu du vice» roi de Naples, et des entretiens qu'ils eurent enseniLIe. Il reçoit des présens considérables du duc et de la duchesse , ce qui le met au comble de la joie. Il retourne a Madrid.

Il y avait dëjà troU ans que le duc d'Os» sone était vice-roi du royaume de Naples après avoir pendant quatre années gouverné la Sicile. J'allai descendre au palais •royal où il demeurait, et je me iis annoncor à son excellence comme un courrier que le comte d'Urenna, son fils, lui dépêchait.

Le vice-roi était alors dans son cabinet, n ordonna qu'on me fît entrer. Je lui présentai le paquet qui lui était adressé. H rouvrit; et après avoir lu ce qu'il contenait : Voilà , me dit-il , des dépèches qui m-j sont d^au^nt plus agréables qu'elles mu * 1. 'j

sont apportées par un secrétaire même du duo d^Uzède^ mais, dîtes -moi, je vous prie, continu a- t-il, si la fille de ce ministre est d'un mérite aussi rare que mon fils me le mande ? Je me d^fie un peu des portraits que les amans font de leurs maîtresses. Monseigneur, lui rëpondis-je , avec quelques couleurs que monsieur le comte ait pu vous peindre Isabelle de Sandoval, la copie ne saurait «^tre qu'au-dessous de Toriginal. £n un mot, quelque image charmante que vous vous fassiez de cette dame, voti*e imagination ne peut vous tromper. Heprësentez-vouB une personne de quinze ans, qui joint à une beauté parfaite un esprit vif et un jugement solide : cette idée ne renfermera qu'une partie des belles qualités d'Isabelle. 11 est vrai qu'elle n'a pas l'humeur sérieuse et la gravité qu'ont ordinairement les dames espagnoles j mais ce défaut , qui n'en est un qu'en Espagne , trpuvera grâce auprès de votre excellence. Vous avez raison , interrompit le duc eo souriant, tout

Espagnol qae je suis , je proférerai toajours un naturel enjoué à un caractère grave. '

Dans cet endroit de notre conversation , la duchesse d'Ossone ayant su qu'il ëtait arrive un courrier dépêché par don Juan Telles y entra dans le cabinet , fort impatiente d'apprendre des nouvelles de ce cher fils. Madame , loi dit son époux , il se présente un parti avantageux pour le comte d'Urenna. Le duc d'Uzéde veut bien le recevoir pour gendre , préférable* ment à plusieurs seigneurs qui recherchent Isabelle , sa fille unique. Je remis aussitôt à la vice-reine le paquet dont j'étais cliargé pour elle, et qui ne contenait que les mêmes choses qui étaient dans l'autre. Lorsqu'elle en eut fait la lecture, ils commencèrent tous deux à délibérer, non s'ils coosentiraient à ce mariage , mais sur ce qu'ils avaient à faire dans cette occasion. Ils réso* lurent de me renvoyer à Madrid dès le lendemain , pour témoigner au duc et à la

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«lochesse d'Uzède Pempresseniciit qu"*!]^ avaient d'allier la maison de Giron à celle de Sandoval. Il fut aussi arrêté entre eux qti^ils écriraient au duc de Lermeet a dona Isabella.

Ils passèrent la journée à faire leurs dépêches j et comme don Juan mandait à son père que je pourrais Tinstruire de plusieurs particularités dont il était bien aise de rinfoiTner, j'eus le soir avec son excellence un entretien plus long que le premier. Faites-moi , me dit-il , un rapport fidèle de tout ce que le comte mon fils vous a chargé de m'apprcndre. Vous m'allez parler sans doute de la dernière lettre que j'ai écrite au roi , vous m'atlez dire qu'elle a révolté la plupart des grands. Justement, monseigneur, lui répondis-je, c'est parla que je vais commencer. En proposant de rendre les charges vénales en Espagne, vous avez soulevé contre vous le conseil, lequel, étant composé de seigneurs intéressés a rejeter celle j'-roposition , n'a

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eu garde de Taccepter. Ce qu'il y a de plus fâcheux , ajoutai-je, c'est que ces seigneurs ne se contentent pais de s'opposer à la vénalité des charges : ils éclatent en murmures, et par de secrètes pratiques s'efforcent de TOUS faire passer pour ennemi de Ja nation. Ils sont même secondes par des seigneurs napolitains , qui , d'accord arec eux, écrivent continueUemen ta la cour des lettres qui tendent à vous rendre suspect. Le duc d'Ossone , en cet endroit, ne pul s'empêcher de m'interrompre. Voilà, s'ecria-t-il en soupirant , voilà ces sujets si fidèles et si zélés, qui protestent qu'ils sont tout prêts à prodiguer leur sang et leurs biens pour la gloire de leur souverain ! Si le roi faisait acheter les charges qu'il donne en pur don , quelle maison y perdrait plus que la mienne ? Je sacrifie au profit dn monarque mes parens et mes allies; je n'ai en vue que ses intérêts , et Ton -ro^cn fait no crime ! Telle est la récompense des scr- TÎteurs trop ailectionncs.

Continuez , poarsuiyît-il , je suis trcscontent du choix que mon fils a fait de YOU8 pour m'instrnire de ce qui se passé à la cour à mon préjudice; tous tous acquittez de cet emploi d^une manière qui m'est agréable. Continuez donc. Quelle injustice me fait-on encore ? La plus effroyable , repris-je , et la plus sensible qu'on puisse faire à un fidèle sujet de Philippe. Vous avez , dit-on , formé Fambitieux projet de vous faire roi de Naples.

Le duc a cette accusation ferma les yeux , haussa les épaules , et me demanda qui pouvait être assez son ennemi pour lui vouloir imputer un si coupable dessein.

C'est le comte de Bénévent , lui répondisje , et quelques autres seigneurs , qui répandent ce bruit, que vos armemens, ou y pour parler plus juste, vos belles actions et vos grands services semblent justifier. Il y a dans votre administration , dont ils sont jaloux , de quoi , disent-ils , faire votre procès. J'ai tort , interrompit encore son

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excellence, j^ai tort, je connais ma faute présentement. Je devais suWre l'exemple des YÎce-rois de Sicile et de Naples mes prédécesseurs. Je devais laisser ravager par les Turcs ces deux royaumes « m'enrichir aux dépens du roi et de ses sujets, et apWs cela retourner à la cour pour y recueillir des louanges sur mon sage gouvernement.

O malheureuse monarchie! sVcria-t-il en levant les yeux au ciel , faut-il donc que ceux qui te servent avec le plus d'ardeur , et qui ne cherchent qu'à augmenter ta gloire , passent pour tes ennemis !

Après cette apostrophe pleine d^amertume, le duc me fit de nouvelles ques^ tiens : Apprenez-moi , me dit-il , qui sont les seigneurs qui ont actuellement le plus de pa^t à la confiance du prince d'Espagne. Je lui en nommai plusieurs, et je n'oubliai pas don Gaspard de Gusman d'Olivarés.

Cest ce dernier, lui dis-je , qui paraît le plus chéri. 11 est vrai que, si Ton en croit la chronique de Madrid , il se sert d'au

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moyen sûr pour gagner l'amitié' du jeun» Philippe. Quel est donc ce moyen ? répliqua le duc. (Test celui qui fait re'ussir toutes les entreprises, lui rc'partis-je , c^est Fargent. On prc'tend que le comte d'Olt- Tarés , qui a de grands biens , en emploie une bonne partie à procurer des plaisirs à ce prince, que rayarice du roi réduit à désirer beaucoup de choses inutilement.

Les chroniqueurs , continuai-je , disent peut-être la Te'ritë ; du moins sais-je que le prince d'Espagne , lorsqu'il fait des parties de chasse , trouve souvent de superbes collations préparées par les soins et aux frais de don Gaspard. A ces paroles , le vice-roi me dit en branlant la tête : D'Olivarès a bien la mine de supplanter leduc de Lcrmo et son fils. Je souhaite que ma prédiction soit fausse ; mais si par malheur il arrive qu'elle s'accomplisse , qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes. Pourquoi souffrent-ils auprès de l'héritier de la couronne

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un courtisan fin et délié, qui s^cmpare à leurs yeux du timon de la monarchie ?

Quand le duc d^Ossonc n^cut plus riçn à me demander , ni moi rien à lai dire , il me livra ses dépêches en me disant : Allez vous reposer, et demain retournez en Espagne j mais avant votre départ voyez mon trésorier , je lui ai donné des ordres qui vous regardent. Je commençai par là le jour suivant. Je vis le trésorier qui ma mit entre les mains, de la part de son excellence, une lettre de change de trois mille écus , tirée sur un fameux banquier de Madrid , et payable à vue. Outre ce présent , j^en reçus un autre que m^envoya la vice-reine par un de ses écuyers. C'était une chaîne d^or admirablement bien travaillée, et qui valait tout au moins deux cents pistoles. Je partis de Naples avec toutes ces richesses , et repris le chemin de Madrid , où j'eus le bonheur d'arriver sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.

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