CHAPITRE XIU
Don Juan Telles épouse la fille du duc d^Uzède. Suite de ce mariage. Du nouveau parti que prit don Chérubin.
J'allai d'abord rendre compte de ma Gommission à don Juan Telles , qui m'embrassa de joie lorsqu'il eut fait la lecture de la lettre de son père. Ce jeune seigneur , pour me faire connaître jusqu'à quel point il était satisfait de moi, ou, pour mieux dire , des nouvelles que je lui apportais , me gratifia d'une bourse dans laqueUe il j avait deux cents doublons.
Il alla promptement communic^er au duc d'Uzéde les dépêches du yice-roi \ et deux jours après , son mariage avec dona Isabclla de Sandoyal fut déclare'. On en lit les apprêts avec toute la magnificence convenable à la qualité des époux , et le duc
d'Uzède eut autant d'empressement à le faire consommer que le duc d'Ossone ayait dUni patience qu'il le fût. Les parens et les amis des maisons de Giron et de SandoTal le célébrèrent avec de grandes démonstrations de joie ; et Téritablement Thymen ne pouTait unir deux personnes mieux assor* ties.
A peine les réjouissances étaient - elles achevées, que le rice-roi manda au duc d^Uzéde que , pour parvenir au comble de ses yœux , il n'en avait plus qu'un à remplir , qui était d'avoir sa beUe-fUle auprès de lui; qu'il la priait de la lui envoyer ])our lui faire voir l'Italie, et particulièrement la ville de INaples, et qu'enfin, pour rendre ce voyage plus agréable à la jeune épouse » il souhaitait aussi que son époux l'accompagnât sous le bon plaisir du roi. Le fils du cardinal de Ltfrme entra dans les sentiroens du duc d'Ossone ; et , se prêtant à ses désirs, il obtint de sa majesté la permission d'envoyer sa fille à Naplcs avec le
lo8 LE BACHELIER.
comte d'Urenna, Les prejïaratifs du départ de ces e'poax furent bientôt faits , le viceroi ayant expresse'ment de'fendu à son fils d'^ayoir une nombreuse et fastueuse suite. Us partirent donc pour se rendre à Barcelonne, où deux galères, envoyées par le duc d^Ossooe , les attendaient pour les transporter à Gènes ; et là , don Octavio d'Aragon devait les venir prendre avec huit galères pour les conduire à Naples.
Il est rare qu'un gueux qui s'enrichit ne se laisse point e'tourdir de la possession de ses richesses. Je ne fus pas a l'épreuve de ces étourdissemens. Lorsque je vins à compter mes espèces , et que je vis que j'avais devant moi près de deux mille pistoles , je me dégoûtai de mon poste de commis. Il me sembla qu'un garçon qui possédait tant de bien, devait mener une vie libre, indépendante, et surtou t oisive, telle qu'est ordinairement celle des honnêtes gens en Espagne. Puisque je puis vivre , disais-je, en cavalier noble , et faire le galant dans
le monde , je serais un grand fou de demeurer dans les bureaux du ministère , où il faut trayailler toute la journée. Il est bien plus gracieux de n^avoir rien à faire qu^à se promener et qu'à se réjouir avec ses amis.
Cest ainsi que , ce'dant au penchant qui m'entraînait , je me laissai tout à coup aller au libertinage sans que ma philosophie pût m'en défendre. Au contraire , je ne voulus écouter aucune remontrance de sa part j et quand je dis adieu au secrétaire Salzédo , tous les discours qu'il me tint pour m'arrôter dans son bureau , quoique remplis de raison et de latin , furent inutiles. Je louai un bel appartement dans un hôtel garni , et je me lis faire deux riches habits , sous lesquels alternativement j'allais me faire voir à la cour et au Prado.