‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 13 sur 86 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Don Chérubin rencontre le petit licencié Caramhola. De Tentretien qu'il eut avec lui. Aventure plaisante arrivée au licencié. Quelle en est la suite.

Un jour que j^états à la promenade , où je prenais plaisir à lorgner les daines qui passaient auprès de moi , j'aperçus le petit licencie'biscayenque j'avais laisse à Tolède. Il ne me reconnut pas d'abord sous mon nouvel habillement ; mais je l'appelai : il vint à moi, et nous nous embrassâmes. Je suis ravi , lui dis-je, mon ami, que la fortune nous rassemble ici tous deux. Au lieu de me répondre , Carambola ouvrit de grands yeux , et se mit à me considérer depuis les pieds jusqu'à la tête. Ensuite riant de toute sa force : Quelle métamorphose ! s'ccria-t-il : vous en cavalier î Qui vous a

fait quitter la soutane pour IVpëe ? Je ra^en doute bien : c^est cette belle marquise chez qui vous avez été précepteur à Tolède ^ c''est elle apparemment qui dérobe a TÉglise le bachelier don Chérubin ? Je lui répondis que non. Vous vous êtes donc , reprit-il , faufilé a Madrid avec quelque riche dame qui fait avec vous bourse commune ? Ayouez-moi la vérité : vous avez ici quelque bonne fortune.

Si TOUS Toulez , dis'je au Biscayen ^ mVcouter un moment , je satisferai votre curiosité. H me laissa parler. Alors je lui racontai ce qui m^était arrivé depuis notre séparation. Après cela je le priai de m^apprendre à son tour ce qu"il faisait actuellement à Madrid. Toujours le métier de précepteur , me répondit-il : je n'en puis faire uu autre. Je suis condamné au préceptorat , ou , pour mieux dire ^ aux galères pour toute ma vie.

Pendant que vous étiez , continua-t-il , chez la marquise de Torbellino, et que

TOUS y passiez le temps plus agréablement que moi , qui me voyais sur le pave sans argent, ou du moins fort prcs d'en manquer, j'abandonnai Tolède , comme une ville qui me devenait de jour en jour plus désagréable. Je vins à Madrid, où je trou, vai moyen d'entrer chez un riche bour- {;eois qui était veuf, et qui avait un Gis de douze ans. Ce bourgeois ne mangeait ^jamais chez lui : il allait dtaer et souper en ville tous les jours ; ce qui ne rendait pas au logis notre ordinaire meilleur. Une femme de quarante-cinq à cinquante ans , qui gouvernait sa maison , nous apprêtait à manger.

La mauvaise cuisinière ! Tantôt elle mettait trop de sel dans ses ragoûts,et tantôt trop de poivre, de gérofle ou de safran. J'avais be(iu m'en plaindre , la maudite créature avait la malice de ne vouloir pas se corriger. Je crois même qu'elle le faisait exprès pour me dégodtcr de cette maison et m'ubli<;cr J''en sortir , m\iyaut prLi en

aversion , je ne sais pas pourquoi , si ce n'est à cause que j^ayais avec elle un air de Caton.

De mon eôtë , pour me renger de cette vieille sorcière , je m'o4)stinai , malgré ses ragoûts ëpicés , à demeurer chez ce bourgeois y où je serais encore sans une aventure qui n^est peut-être jamais arrivée à aucun précepteur. Un jour que j'avais vécu vingt pistoles à compte de mes appointemens, j'entrai dans un tripot oui j'avais la rage>d'aller jouer dès que je me sentais un ëcu. La fortune , qui m'est plus souvent contraire que favorable au jeu , me rit cette fois-là. Je gagnai dix doublons , qui ne furent pas si tôt dans ma poche r qu'il me prit envie de donner à souper a deux dames avec qui j'avais fait coonaissance , et qui demeuraient à la porte du Soleil. Je me rendis chez elles dans cette louable intention , après avoir ordonné chez un traiteur un repas bien conditionné.

It4 tE BACHELIER*

Je fus reçu de ces dames d^aatant plus joyeusement que ,f avais coutume de le^ régaler dans les ybites que je leur faisais. Kous commençâmes à nous entretenir gaîinent j et d^abord qu'on nous eut apporte le souper que j'avais comipandé ».t)ous nou.s assîmes à table. Je m'attendais a me bien réjouir pour mon argent, quand j'entendi« ouvrir la porte de la chambre où nous étions , et que dans un homme qui entra tout à coup je reconnut le bourgeois dont j'élevais le fils , le père de mon écolier, il me remit auMidaus le moment; et sa surprise égalant la mienne, nons demeurâmes tous deux interdit* et muets , nous regar. dant l'un l'autre oomme si noiis eussions douté du rapport de nos yeux. Mais le d^ sordre où étaient nos esprits ne dura pas long-temps; nous nous rassurâmes bientôt, et , perdant la honte de nous rencontrer lu , nous nous mîmes a faire de si grands éclats de rire , que les dames nous prirent

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,pour deux amis qui se trouvi^ient cliex elles par hasard.

A ce que je yois, messieurs, nous dit Vune de ces nymphes , tous tous connaissez? Nous devons hien nous connaître , lui répondit le bourgeois : nous nous yoyona tous les jours , nous mangeons quelquefois ensemble , et nous couchons sous le même toit. Il ne nous manquait que dWoir des amies communes, nousn''aTon8 plus rien à désirer. L'air railleur dont il dit ces paroles me mit en train de plaisanter aussi : ce que je fis à tout événement , et biea résolu de rompre en visière au bourgeois , s''il s'avisait de me chicaner sur notre i*encontre chez ces dames. Mais , au lieu do me témoigner le moindre mécootentemenk là-dessus , il s'assit a table avec nous , cq disant d'un air aisé qu'il ne croyait pas être de trop dans la compagnie. Véritablement , il fut de si belle humeur qu'il me parut fort agréable. Il me porta des biia^ des, et me lit mille amitiés. Insensiblement

Il6 LE BACHELIER.

j'oubliai que j'ëtais avec le père de mon disciple , et nous fîmes ensemble la débauche.

Lorsqu'ilfut temps de nous retirer, nous primes congé de ces dames et retournâmes au logis. Quand nous y fûmes arriyés , le bourgeois me dit : Monsieur le licencié , je ne TOUS sais point mauyais gré d'aller chez ces femmes que nous Tenons de voir; mais gardez-YOus bien , je tous prie , d'y mener mon fils aTec tous.

Carambola ne put s'empêcher de rire en achevant ces derniers mois, et ses ris furent accompagnés des miens. Voilà , lui dis-je , un père admirable , et une excellente maison pour un précepteur. Je l'ai pourtant quittée, reprit le Biscayen, pour l'honneur de mon caractère. J'ai cru qu'il ne convenait point à un licencié vicieux de demeurer dans un endroit où il était connu. Je suis placé ailleurs. J'elèye le fils ' naturel d'un conseiller du conseil des Indes , et j'espère que son éducation me sera

pins Utile que celle d'un enfant légitime. Je souhaite , dis-je à Carambola , que tous ne TOUS flattiez point d^nne vaine espérance ; mais , tous me Fayez dh cent fois , ii ne faut pas trop compter sur la reconnaissance des parens. Cela n'est que trop vrai, me répartit le petit licencié ; cependant les personnes a qui j'ai affaire me paraissent si généreuses , que je ne puis m'empâcher de faire un grand fonds sur elles.

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