‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 22 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dona Francisca entre dans la troupe des comédiens de Grenade. Gomment elle fut reçue du public, et du grand nombre de seij^ncurs que ses talcns et ses appas attachèrent à son char. Son mari lui ' procure le comte de Cantillana pour amant. Elle le reçoit par obéissance pour son mari.

Quoique mon mari m'eût inspiré quelque confiance par les louanges excessives qu'il m'avait données , cependant je ne me présentai le lendemain qu'en tremblant à l'hôtel des comédiens , où toute la troupe , curieuse de me voir , ne manqua pas de s'assembler. Les femmes , parmi lesquelles il y en avait d'assez jolies , me considt'ri:-

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rent avec une attention critique , et me trouvèrent plus de défauts que je n^en avais ; et je parus aux hommes plus aima* ble que je ne l'étais effectivement. .

IVous nous fîmes de part et d'autre mille politesses , et les embrassemens furent prodigués comme si nous eussions tous été' les meilleurs amis du monde. «Après cela il fut question de savoir quel emploi je remplirais. Messieurs , dit alors mon mari , ma femme chante et danse a ravir. Je crois qu'avec ces deux talens elle ne sera pas la moins utile de ses camarades. A l'égard de la déclamation, c'est une actrice à faire ^ mais, outre la disposition que je lui connais a devenir une bonne amoureuse , elle aura pour mattre Bartolome de . Mortéro , qui vous répond d'en faire en six mois une excellente comédienne.

Ils convinrent tous que, si j'étais telle que Bartolome l'assurait, je leur serais d'un grand secours, puisqu'ils avaient une infinité de pièces d'agrément qu'ils ne pou-

Talent représenter faute d'avoir une chanteuse et une danseuse. Là-dessus, ils jne firent cbanter, et, lorsque j'eus fini, il» me donnèrent comme a l'envi des applaudisseroens.

Ce n'est rien que cela, messieurs, s'écria mon e'poux , ravi d'entendre louer ma Toixj vous allez voir que ma femme sait encore mieux charmer les yeux que les oreilles. Eu effet, lorsque j'eus danse, la compagnie m'honora d'un battement de mains gënëral et me fit des complimens outras. Voilà, disait l'un, comme on doit danser. Voilà , s'ëcriait l'autre , ce qu'on appelle des pas. Quelle noblesse ! quel naturel ! Ah ! bourreau , dit tout bas un come'dien à .mon mari en lui donnant un petit coup sur l'e'paule, où as-tu ët^ pécher une pareille femme? Que de pluies de pis tôles il va tomber dans ton ménage ! £n un mot , chacun témoigna que j'étais une bonne acquisition pour la troupe , et j'y fus reçue d'uo oGOBenteroent unanime.

aussi-bien que Bartolome, qui sans contredit ëtait un fort bon acteur.

Nous ne songeâmes plus Fun et Fautre qu'à nous préparer a paraître sur la scëne , ce qui ne laissait pas d'être embarrassant pour non» , qui nous trouvions sans équipage , sans liabits, sans linge j nous étions roéfDe si mal en espèces , qu'à peine avionsnous de quoi payer la chambre garnie où nous étions logés. Nous aurions donc eu bien de la peine à nous mettre en état de débuter , si je n'eusse pas eu le diamant de don Grégorio ; mais par bonheur je l'avais encofe. Nous le vendîmes , et nous en donnâmes l'argent a compte à des ouvriers, qui nous firent à chacun un habit de théâtre aussi riche que galant.

Le jour de notre début étant enfin venu, les comédiens , toujours prêts à saisir l'occasion de prendre le double > ne laissèrent point échapper celle-là. Ils nous annoncèrent avec éloge au public dans une affiche , qui portait que deux incomparables sujets I. i5

t94 l^ BACE£U£ll.

nouYelleihent arrives à Grenade paftA" traient dans le Phénix de VAUentagnt f pièce de don Juan de Matos Fragoso , remise au th^tre. Le public qui partout est avide de nouveautés , vint en foule à rbôtel , «t fut fort content de mon mari , qui joua le rôle de Ricardo. Pour moi , qui ^ faisais le personnage d'une musicienne au . premier acte , je n'eus pas sitôt fait entendre ma Toix , que la salle retentit du bruit des applaudissemens de toute rassemblée.

Je fus encore mieux reçue au troisième acte , que je finissais par une danse. Quels battemens de main ! quelle fureur ! je ne puis TOUS dire jusqu^à quel point je plu» aux spectateurs , qui demeurèrent une heure entière après le spectacle à s'entretenir de mon mérite. Les uns disaient que je chantais mieux que je ne dansais j les autres mettaient mes pas au-dessus de ma Toix ; et ce qu'ils admiraient tous , c'était de mè voir réunir deux taiens qui se trouvent si rarement ensemble, U y en eut aussi

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qui furent frappes de ma jeunesse et de ma figure , et parmi ceux-ci quelques-uns qui formèrent le dessein de s^attacher à moi.

A la seconde représentation que nous donnâmes de la mârae comédie 9 il y eut encore un fort grand monde ^ et comme j^ayais plus de confiance , je chantai et dan« sai mieux que la première fois. On ne parla plus dans la ville que de la nouvelle actrice. Atcz-yous tu ce prodige ? se disait-on les uns aux autres. Les seigneurs grenadins commencèrent à rechercher mes honnes grâces par des présens. Je recevais tous les matins à ma toilette quelques bijoux qu^on m^enyoya et sans m^appreudre de quelle part. Tantôt cVtait une montre d^or , et tantôt un collier de perles ayec des boucles d^oreilles j une autre fois c^était une pièce d'étoffe riche , ou bien une corbeille remplie de gants , de dentelles , de bas de soie et de rubans.

Les seigneurs qui me faisaient ces petites galanteries sans se découvrir se décla-

rèrent bientôt, et se mirent à mes trousses. Ce fut alors à qui remporterait sur ies autres. Celui-ci me guettait pour me parler dans les coulisses en passant et me dire quelque chose de flatteur; celui-là m'écrivait tous les jours des billets doux , et voulait filer avec moi le parfait amour, croyant sottement par-là parvenir à ses fins ; un autre enfin, s'y prenant mieux, engageait une vieille comédienne de ses amies à m'inviter a souper chez elle , où il ne manquait pas de se trouver. Mais tous ces galans ne retiraient pas leurs frais. Outre que je devenais plus vaine a mesure que je me voyais plus applaudie du public , mon ëpoux , à qui je ne celais rien , m'exhortait sans cesse à n'ëcouter qu'un millionnaire ou qu'un grand seigneur.

Il semblait qu'il pressentit la bonne fortune qui m'attendait. Le comte de Cantillana vint à Grenade. A peine y fut-il arrivé, qu'il voulut voir la comédie , sur le bien qu'on lui dit de la troupe, et de moi

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en particulier. Je paraissais ce soir-là dans la pièce, ^y chantais, mais je n'y dansais psts. Cependant je n'eas besoin que de ma voix pour faire la conquête de ce seigneur; c'est ce que Bartolome m'apprit deux jours après. Vous ayez , me dit- il , mis dans vos chaînes le comte de Cantillanaj vous ne pouviez faire un amant d'une plus grande utilité pour vous. Il joint à cent mille écus de rente une façon noble de les dépenser. Il est si généreux, qu'il commence, à ce qu'on m'a dit„ par enrichir une maîtresse ayant que de lui parler : au reste, c'est un seigneur de quarante ans tout au plus, et fort agréable de sa personne.

Comment savez-yous, dis-je à mon mari, ' que le comte de Cantillana est deyenu amoureux de moi ? Vous le croyez peutêtre parce» que vous le souhaitez. IMon, non, me répondit-il^ jo le sais de sa propre bouche j et je vous apprends qu'on meuble actuellement par son ordre une belle maison qu'il fait louer pour vous à deux cents

pas de notre hôtel. Je ne fis que rire âe ces paroles, ne pouvant mHmaginer qn^clles lui fussent échappées sérieusement. Cependant il ne badinait point.

Je Tous dirai de plus , continua-t-il , que nous aurons un cuisinier , nn aide de coisine et un marmiton , qui seront aux gages de ce seigneur , et qui , sans que nous soyons obligés de nous embarrasser du moindre soin , feront toute la dépense du logis et nons entretiendront une table à six cou« Terts. Item, il ne prétend pas vous gêner; il ne mettra point auprès de tous de duègne pour yeiller sur vos actions et tous observer; il sait trop bien aimer pour mar. qner une défiance qui ne laisse pas d'être odieuse , quoiqu^on n'ait aucune enTie de la tromper. D se reposera de Totre fidélité sur les attentions qu'il aura pour tous.

Item, sans préjudice des présens que TOUS recevrez de lui tous les jours , tous aurez un bon carrosse , dont les cbeTanx seront nourris dans ses écuries , et dans le-

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quel TOUS irez au perbement au théâtre ^ au grand mal de oÉur de celles de yos cama> rades qui ne peuyent B*y rendre qu^a pied ou qu'en carrosse de louagCr

A vous entendre , di>*je à Bartolome ,

on croirait que tous ne seriez pas fâché

que j'eusse sur mon compte le seigneur

dont TOUS parlez. On aurait raison de le

croire, me répondit -il; et dans le fond

j'aimerais mieux que tou» eussiez un si

riche et si noble amant que de tous Toir

sottement entêtée d'un comédien ou d'un

auteur. Je le répète encore , oui , j'en se-

.rais ravi. Si je pensais autrement, je serais

sifflé de tous les maris de notre compagnie.

Je pris là'dessus mon -sérieux , comme

si ma Tertu se fût fortifiée à la ccunédie ,

et je fis des reproches à mon époux sur ce

qu'il voulait m'eogager lui-même daas un

commerce galant. Mais il se moqua de mes

scrapidei , et me dit pour les lever qu'une

comédienne qui n'avait qu'un amant a la

fois était au même degré de sagesse qu'une

autre femme qai n^en avait aucun. Sur ce pied-U , dis -je à Bartolome en riant , je choisis donc pour le liiien le comte de Cantillana que vous me proposez de si bon cœur, et je ratifie par mon consentement le traita d^alliance qœ tous arez fait avec lui.

Quoique je parusse ne pas prononcer ces paroles S|ërieusement , mon époux ne laissa pas de les prendre au pied de la lettre. Il assura le oomte que jVtais dans la dbposition qu'il désirait ; ce qui plut si fort à ce seigneur , qu'il m'envoya pour dix mille écus de pierreries, en me demandant la permission de me venir voir dans ma chambre garnie , en attendant que j'allasse demeurer dans itaa nouvelle maison. Je reçus donc sa visite , ne pouvant honnêtement m'en dispenser après avoir accepté ses pierreries. Un mutin , lorsque j'étais â ma toilette , il arriva conduit par Bartolome , qui , pour mieux nous laisser en liberté de nous entretenii*, s^éclipsa un

iDomeiit après en mari qai sarait les régies.

Madame , me dit le comte de Caotillana , je ne tous ferai point d'excuse de venir indiscrètement vous présenter mes hommages a votre toilette. Je sais bien que ce serait mal prendre mon temps avec la plupart de vos camarades ; mais pour tous , belle Francisca , il n'y a pas de moment où vous soyez plus redoutable que dans celuici. Après un compliment si flatteur , û se repandit en discours qui ne Tétaient pas moins. Je lui trouTai toute la politesse du commandeur de Monteréal , aTec quelque chose de jllus , je Teux dire une figure si gracieuse , que je me serais applaudie de m'étre fait aimer dHin pareil seigneur , quand il n'aurait pas eu toutes les idchesses qu'il possédait.

Après un entretien assez long et très- vif , il se retira fort content de sa Tisite , à ce . qu'il me parut; ce qui me fut confirmé par Bartolome , qui , m'ayant rejointe aussitôt que ce seigneur m'eut quittée , me dit :

Le comte sort enchante de ▼oti*e esprit ef de yos manières. Il Tient de me le dire , et je gagerais bien que de Totre cAté tou» n^étes pas mal affectée de lai. J'en suis trè»satisfaite , lui rëpondis-je. Voilà de ces seigneurs arec lesquels une femme fait agréablement sa fortune. O est vrai , reprit mon mari , qu'il j en a d'autres qui sont si platsr et si désagréables , que leurs mattressea peuvent dire avec raison qu'elles gagnent bien leur argent.

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