CHAPITRE VII
D«& nonreauz présens que le comte de Cantillana fait à dona Francisca. Des attentions qu^il eut pour elle. Un autre de ses amans lui envoie pour présent des diamans de prix ; elle les refuse. Son amant favori , en reconnaissance de ce refus, lui fait la donation d^un château magnifique. De quelle manière finit un aussi tendre engagement.
N0V8 allâmes habiter notre nooTêUe maison sitôt qu^elle fat en ëtat de noas recevoir. Quand elle aurait été meublëe pour une princesse , je ne crois pas qa'*elle eût pa Vétre plus magnifiquement. La richesse et le bon goût y régnaient également partout. U y avait deux appartemens sépa** rés , l'un pour mon époux , et Tautre pour moi , le comte Payant ainsi touIu par délicatesse. Le mien éblouissait par l'or et
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l'argent qu^on y voyait hriller de toutes parts^ et celui de Bartolome, quoique bien plus modeste, aurait fait honneur à un chevalier de Saint-Jaoques.
Nous yisitâmes la maison depuis le haut jusqu'en bas , et nous n'aperçûmes pas sans plaisir, dans un<s cuisine garnie de tous les ustensiles nécessaires, trois personnes occupées a préparer notre souper, c'est-àdire, un cuisinier, un aide de cuisine et un fouille au pot. Je m'imaginais, en considérant la quantité des mets qu'ils apprêtaient, que nous serions une douzaine de personnes à table ; je croyais du moins que le comte, qui, pour nous installer dans notre nouvelle demeure, devait venir souder avec nous, amènerait quelques-uns de ses amis. Cependant il arriva tout seul , et j'eus avec lui une seconde conversation dans laquelle je resserrai ses chaînes en exerçant sur lui tous les charmes de ma voix , je veux dire en chantant les morceaux les plus tendres de nos pièces , des-
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quels je lui faisais Tapplicatioii en le rel^ardant d^an air de langueur, qui jM^uëtrait jusqu'au fond de son âme.
Si ce seigneur prit plaisir à cet entretien, il n^en eut pas moins pendant le sonper. Je lui fit cent minauderies pour irriter son ardeur, et je m'en acquittai arec tant de succès , qu'il m'enyoya le lendemain pour mille pistoles de vaisselle d'argent. Trois jours après on m'apporta de sa part deux ' habits de.théâtre superbes. Que tous diraije? cela ne finissait point; c'était tous les . jours qstelque nouveau présent.
Tous ces dons , joints aux ëmolumens que nous tirions tnon époux et moi de la comédie , qui , gi'âce i notre début , était alors fort fréquentée ^ nous mirent si bien dans nos affaires , que nous commençâmes â faire une figure plus brillante. Kous primes a notre service deux laquais et une femme de chambre , et je n'allai plus au théâtre que dans un beau carrosse dont j'étais maltresa^e, et que je n'entretenais point.
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D'abord que ce changement de dëcora^ tîon fat remarque , il ëgaya les railleurs de la troupe , et fit bien des envieuses j mais on cessa bientôt d'en parler, et Von s'y accoutuma. Pour moi, qui ne voyais lâ-^edans que du gracieux , j'imitais celles de mes camarades qui se trouvaient dans le même cas; bien loin d'en avoir la moindre confusion, je bravais les caquets et les regards malins du public ; et dans le fond , s'il y avait du ridicule dans nos équipages , ce n'e'tait pas sur nous qu'il tombait.
Je ne voyais plus qu'au théâtre les autres comédiennes, à l'exception de Manuela, qui faisait comme moi rouler un carrosse de seigneur. Elle avait pour amant don parcie de Padul, gentilhomme gre^ nadin , qui jouissait d'un revenu considérable qu'il mangeait noblement avec eUe.
Cette fille rechercha mon amitié , et la gagna en me donnant la sienne. Nous nous Hâmes si étroitement Tune a l'autre , qu'a peine étions -nous séparées, que nous brù-
lions d^impatience de nous reroir. Je ne «au si nous n'ëtions pas plus aises d'être ensemble qu'arec nos amans. Une si forte liaison fut cause que don Garcie et le comte cherchèrent à se connaître ; et quand leur connaissance fut faite , nous formâmes tous quatre une sociëtë dans laquelle on vit régner la gaf té , les plaisirs et la bonne chère. IVous soupions tous les soirs chez mon amie ou chez moi. Nous ne respirions que la joie , et nous -vivions tous si familièrement , qu'on n'^ût pu dire si c'étaient ces seigneurs qui descendaient jusqu'à nous , ou si c'étaient nous qui nous élevions jusqu'à eux.
Tandis que nous menions une rie si agréable, jefaisais ailleurs des malheureux : j'appelle ainsi quelques jeunes gens qui Tenaient tous les jours au théâtre pour me Toir , et qui brûlaient d'un feu caché , ou , s'ils me le faisaient voir ^ n'en tiraient aucun fruit. Parmi ceux-là il y en avait un qui se faisait distinguer par sa naissance,
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et plus encore par son mérite personnel. (]^ëtait don Guttière d'Albunuelas , ûlsatnd du gouverneur de Grenade , etie plus beau cavalier de son temps. Il revenait d'^achever ses études à Salamanque. Il n'avait plus de précepteur ni dé gouverneur , et il commençait à goûter le plaisir d'être maitre de ses actions.
Ce fetine seigneur ne manquait pas une comédie où je devais paraître. Comme un amant rcjgarde autrement qu'on autre , il . me fit remarquer sa passion dans ses yeux. 11 se contenta long- temps de me lorgner et de m'applaudir sur la scène, soit par timidité , soit qu'il désespérât de supplanter un rival aussi redoutable que le comte de Cantillana. Il se lassa toutefois de garder le silence, et ne pouvant se résoudre à parler , il prit le parti de me détailler ses souffrances dans une lettre qu'il eut l'adresse de me faire tenir secrètement, et a laquelle TOUS jugez bien que je ne fis aucune réponse. J'afiectai même , pour loi 6ter toute
espérance, de dëtourner <de lui mes regards toutes les fois que le hasard me iit rencontrer les siens.
. Tant de rigueur ne le rebuta point ^ et, s^imaginant que les présens auraient plus de pouvoir sur moi que son amour et sa bonne mine , il m'enToya un ëcrin où il y avait pour plus de quatre mille pistoles en toutes sortes de pierreries, qu^il avait trouve le moyen de voler à nndame la gouvernante sa mère. Je consultai Bartolome sur la conduite que je devais tenir dans une conjoncture si délieate. Vous n'avez qu'une chose à faire, me dit-il après avoir révë quelques momens ; il faut sans différer ren-* voyer ces pierreries a don Guttière ^ nous nous perdrions tous deux in£iilUblement si nous étions assez imprudens pour les garder. Madame la gouvernante , car je ne doute nullement qu'il ne les ait dérobées , ne tardera guère à s'apercevoir de ce vol j elle en recherchera l'auteur, ^t force de perq;nisitionfl le découvrira. M. le gouver** I. i4
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neur se mêlera de cette afiaire^ il voudra ton t approfoDdi£,et cela Findisposera con tre Toas. Je ne crois pas ajouta-t-il, ([uUl soit nécessaire que je Toua en dise daraDtage. Vous savez que les femmes de the'âtre , quelques talevs qu'elles puissent avoir, jouent gros jeu quand elles ilâchent les personnes qui sont en place. Après le traitement que vous a iait le corregidor de Seville , vous devez craindre ces messieurs-là , Votre conseil est trpp jodicieuxpour qae je ne le suive pas , répondi»-je à Bartolome. Je me suis représenté tousles inconvénlens que vous venez de m'exposer j et je ne ba« latace point à rendre les diamans; je suis même persuadée que cela fera le meilleur effet du monde dans Tesprit du comte de Cantillana. N'en doutez pas, reprit mon époux; il vous tiendra compte du sacrifice que vous lui ferez de don Guttiére, «t vous y gagnerez peut-être plus que vous nV perdrez. "Ne pouvant donc sans péril retenir les pierreries, je les fis remettre au fils d a
gouverneur, en lui faisant dire poliment de ma part que je les lui renvoyais, ne me sentant pas capable de la reconnaissance dont il faudrait les payer.
Nous n'avions pas tort , Bartolome et moi, de penser que le comte serait sensible au sacrifice que je lui ferais d'un rival si dangereux.. Des qu'il l'apprit, il en fut transporte de joie. Vous me préférez, me dit-il , au cavalier de Grenade le plus aimable. Ah ! charmante Francisca ! que ne pouvezvous lire au fond de mon cœur dans ce moment! vous verriez jusqu'à quel point je suis -pénétré de cette glorieuse préférence. Comte, lui répondis-je, en le regardant d'un air tendre , je ne pre'tends pas m'en faire un me'rite auprès de vous : un cœur que vous possédez peut-il cesser de vous être fidèle! Non, comte, ajoutai-je d'un air passionné , soyez assuré que don Guttière et tous les hommes du monde ensemble ne «aur^ent vous l'enlever.
Le comte, à ces paroles flatteuses, se
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jetant avec transport à mes genoux , se repmdit en discours pleins d^amonr et de reconnaissance. Après quoi , ce seigneur se seiTÎt d*un autre style qui fut plus de mon goût que les lieux communs de la galanterie. Pour TOUS dédommager , me dit*il , des pierreries que tous aTez refusées pour Pamour de moi , je tous fais présent d'un château que j^ai sur les bords du GuadalquiTir, entre Jaën et Ijbeda. Ce château n'est pas d'un grand revenu , mais c'est un séjour fort agréable. Je remerciai ce géné« reux seigneur du nouveau présent qu'il me faisait, et dés le même jour le contrat de donation me fut livré en bonne et due forme.
Rien n'est égal au ravissement où se trouva Bartolome , quand je lui annonçai la nouvelle acquisition que mes charmes venaient de faire Je savais bien , s'écriat>ily que vous ne feriez pas pour rien le sacrifice de don Guttiére. Gomment, diable , un château ! il faut avouer que le
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comte a de belles manières. Enfin mon mari ne pouvait contenir sa joie; et, codant a rimpatience de voir ce château qui nous avait coûté si peu, il s*y rendit en diligence et en prit possession ; puis en étant revenu peu de jours après: le comte de Cantillana, me dit-il, vous a fait un présent encore plus beau que vous ne penses : apprenez ce que c'est que votre château; c'est une maison qui semble avoir été bâtie par les fées. Là-dessus il m'en fit une si magnifique description , que je ne pus m'empécher cinq ou six fois de l'interrompre , pour lui reprocher qu'il en exagérait les beautés. Tout au contraire, me répondaitil toujours, au lieu de l'embellir par mes expressions, j'en afiaiblb plutôt les agrémens, puisque c'est un chef-d'œuvre de l'art et de la nature.
Outre qu'elle a de quoi charmer la vue, poursuivit -il , elle est affermée trois mille écus au plus riche laboureur du pays : j'en ai lu le bail, c'est un fait constant. Ajoutez
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ù cela que notis sommes vous et moi seigneur et dame du village de CaraDa , et que nous aurons le pas sur tous les hidalgos de la paroisse^ ce qui ne laisse pas d^âtre une belle pre'rogative: il est-vrai qu'on rira d'abord ua peu à nos dépens à cause de notre profession; mais nous en serons quittes pour cela, et nous jouirons ù bon compte de notre revenu et de tous nos droits seigneuriaux. Tournent présentement les affaires du théâtre au gré de la fortune , qiie nos pièces nouvelles aient le succès qu^il plaira à Dieu , nous avons un asile inaccessible à la faim.
C'est ainsi que mon époux se réjouissait de nous voir déjà sûrs d'une retraite qui n'est même que très-rarement le fruit tardif des longs travaux de uosfspareils. J'étais aussi contente que lui; etbi^tôt le public en pâtit. Je commençai à mdvmettre sur le pied de paraUre moins souii^nt sur la ftcène , et insensiblement point d'iiiytout ; et cela à l'exemple de quelques gfîiïtds ac-
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teuio, qui sous prétexte d€ se ménager,
se dbpeDsaient de remplir leur deToir. Il
me sembla qu'une dame qui possédait un
fief dominant de ti'ois mille écus de rente
pouvait se donner les mêmes airs. Barto-
lome, a mon invitation, ne voulut plus
jouer que rarement., Cela déplut au reste
de nos camarades , qui se liguérrat contre
nous , et la discorde se mit dans la troupç.
Me voici arrivée à Tépoque d'un événc>
ment assez triste pour moi : le comte de
Cantillana reçut alors des dépêches de la
cour. Le duc de Lerme, dont il était aimé,
lui mandait de se rendre incessamment à
Madrid, ce ministre ayant jeté les yeux sur
lui pour remplacer un conseiller d'état qui
venait de mourir. Quoique le comte fût
d'autant plus ravi de cette nouvelle , que
son amour commençait à se ralentir, il ne
manqua pas de me témoigner qu'il en
était au désespoir, et que peu s'en fallait
quMl ne refusât la place qu'on lui oil'rait;
mais en même temps il me représenU que.
2l6 Lï BACHELIEB.
s^il ne Tacc^ptait point , il se hronillerait avec tous ses parens , et perdrait pour jamais Famitië du duc de Lerme. Enfin, pour dorer la pilule , il me protesta qu'il se souviendrait toujours de sa chère Francisca. Je fis semblant d'être la dupe de ses protestations ; et comme les pleurs de commande ne coûtent rien à une bonne comédienne , j'en re'pandis en abondance dans nos adieux.