CHAPITRE VIIL
Ce que fit dona Francisca après Ve départ du comte de Gantillana. Son mari et elle Tont prendre possession de leur cbatcau. Aventure singulière qui lui arrive , ei quel amant lui fait la cour.
Voila, de quelle façon nous nous séparâmes le comte et moi. Manuela , et son côté, presque dans le même temps, fut
abandonnée de don Garcie , les seigneurs n'étant pas plus constans les uns que les autres. Padul, sous prétexte d'aller voir un oncle malade à Badajoz, s'éloigna d'elle et de Grenade. Heureusement nous étions toutes deux bien nippées , et dans un âge à nous consoler de la perte de nos volages amans.
A peine nous eurent-ils quittées, qu'il s'en présenta d'autres pour remplir leurs places; mais, outre que nous aurions été embarrassées sur le cboix, les divisions qui régnaient dans la troupe augmentèrent à un point qu'elles nous dégoûtèrent de la profession comique , et nous firent prendre la résolution d'y renoncer. Ma cbcre Manuela , dis-je à mon amie , je suis lasse de me donner en spectacle sur un théâtre et de divertir le public. Je veux me retirer à mon château de Caralla , et faire la dame de paroine.Pais-je me flatter que vous m'aimez assez, pour vouloir m'accompagner ?
Ce doute m'outrage, répondit Manuelaj
!»l8 LE BACHELIER.
vous savez qae rien au monde ne m^est si clier que votre amitîë; j^en serais indigne si je refusais d^aller partager avec tous les douceurs de votre retraite. Partons, Francisca, partons : je suis prête à vous sacrifier tous l«s galans de Grenade. Nous sortîmes donc Tune et l'autre de la troupe , aussi-bien que Bartolome, qui, préférant le rôle de seigneur de village a celui de prince de théâtre , nous conduisit volontiers a Garalla , où nous arrivâmes gatment tous trois dans un bon can*oS8e , acheté' de nos propres deniers , ou , si vous voulez, de ceux du comte. Une chaise on étaient ma suivante et celle de Manuela nous suivait avec six valets qui menaient autant de mules chargées de notre bagage. Après quoi venaient notre cuisinier et le laquais de Bartolome , montés sur d'assez beaux chevaux , ce qui composait une suite digne de Tadmiralion des paysans , et de l'envie des hidalgos, '
Je ne trouvai point le château au-dessus
«le la description que mon mari ro^en avait faite j mais il me parut bien bâti, bien meublé, et même aussi soigneusement entretenu que si le comte y eût fait sa résidence ordinaire : je fus surtout frappée de la beauté des jardins, et des yastes prairies' qui s^étendent du côte du septentrion jusqu'^aux bords du Guadalquivir. Je ne considérai pas arec moins de satisfaction 1rs bois qui régnent du côté du midi. Bartolome , Toyant que j'étais charmée de ce séjour , me dit d^un air triomphant : Hé bien, ma mignonne, vous ai-je trompée en TOUS vantant votre château ? Y en a-t-il un en Espagne où Ton respire un air plus pur, et qui présente à la vue des objets plus rians? Non , sans doute, s'écria mon amie, encore plus enchantée que mçi drs agrémens de ma retraite ; et il faut avouer que c'est un vrai présent de seigneur. Nous passerons ici nos jours fort agréablement , pour peu que la noblesse du pays soit raisonnable.
220 LE BACHELIEH.
Il est vrai , dit Bartolome , que les liidalgos sont des gens un peu fiers. Lorsqu'ils ont pour seigneur un homme du commun, il ne doit guère attendre d'eux de respect et de considération ; cependant on voit tous les jours des riches marchands, après avoir fait banqueroute, se retirer dans une terre qu'ils achètent aux dépens de leurs créaticiers, et même des gens de me'tier, ainsi que nous : mais, notre art étant d'être bons comédiens , nous saurons nous accommoder à leur sotte fierté. Cela ne nous coûtera pas beaucoup; et nous pourrons, en flattant leur orgueil, nous réjouir de leurs diffërens ridicules. J'ai meilleure opinion que vous de ces messieuts-là , dis-je à mon tour; je crois qu'il y en a parmi eux qui sont d'un bon caractère* Au reste, quels qu'ils puissent être, nous les obligerons par des manières engageantes et polies à nous rendre ce qu'ils nous doivent.
11 est certain que nous n'étions pas pré-
Tenus en fayeur de ces nobles , dont la ]>Iapart habitaient des chaumières. Nous nous imaginions qu'ils étaient sots et gros* siers 9 et nous fû mes assez surpris , lorsqu'il» -vinrent nous faire visite , de les trouver aussi civilises qu'ils nous le parurent. Leurs femmes surtout nous firent connaître par leurs complimens qu'elles ne manquaient pas d'esprit, et j'en remarquai parmi elles quelques-unes qui avaient de fort bons airs. Nous leur fîmes à tous un accueil si gracieux qu'ils eurent sujet d'être conlens de nous ; aussi nous le tëmoignèrent-ils en nous protestant qu'ils e'taient ravis d'avoir des seigneurs qui sussent si bien recevoir la noblesse.
Nous allâmes les voir à notre tour chez eux ; et, dans les visites que nous leur rendîmes, nous mîmes toute notre attention à ne rien dire et à ne rien faire qui pût blesser leur vanité. Avec cette circonspec-' tioo, qui était d'une nécessité absolue pour vivre avec eux en bonne intelligence, noutf
gagnâmes leur amitié. Après cela, il ne fut plus question que de fêtes et de festins; il Tenait presque tous les soirs souper |aa ohâteau quatre on cinq gentilshommes arec leurs épouses et leurs sœurs, et nous formions après le repas une espèce de bal qui durait souvent toute la nuit. Je passais ordinairement la journée dans le château à jouer ou à m^entretenir arec les femmes, tandis que mon époux chassait avec les hommes aux environs. Tels étaient nos amnsemens, et bientôt il ne tint qu'à moi d^en avoir d^autre^s.
Parmi ces petits nobles, il y en avait un qui se nommait don Dominique Rifador (i). Il justifiait parfaitement bien soa nom par son caractère \ c'était un contradicteur impoli , un diaputeur échauffé , un querelleur, un franc brutal; avec cela il avait un orgueil insupportable. Aucune
(i) Querelleur.
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dame jusque-là n''aTaitpu Taincre sa fierté^ uoe victoire si difficile mutait rëservëe. Je lui plus^ et il me fit Faveu de sa passion avec toute la confiance d''un galant qui sUmagine que son amour fait honneur à Tobjet aimé. Quelque aTersion que j^eusse pour ce personnage , je l'écoutai sans me rëvolter contre son amour j mais je lui déclarai de sang-froid en termes clairs et nets que je ne me sentais aucune disposition à Taimer; et je le priai de ne plus remettre le pied au château.
Vous croyez peut-être que , mortifié du mauvais succès de sa déclaration , il se retira plein de fureur, et changea son amour en haine : point du tout. Il me rit an nez en me disant qu'il voulait persister a m'airaer malgré moi. Je ne suis pas, poursuis vit-il, si facile  rebuter. Je connais les femmes , et je ne prends point leurs grimaces pour des marques de vertu. Allons, ma princesse, ajouta -t -il, changez, s'il vous plaît, de langage. Laissez-là les fa-'
cons , elles tous conTiennent encore moins qu^a une autre.
A ce discours insolent je ne pas retenir ma colère, et, dans mon premier mouvement , je traitai Rifador comme un nègre ^ mais il se moqua de mes inTective», et sortit en n'y répondant que par des ris qui redoublèrent ma fureur. J'en pleurai de rage , et j'ayais encore les yeux baignes de larmes lorsque Manuela survint. Qu'ayez- Tous, me dit- elle , en s'aperceyant de Tëtat où j'e'tais. Quel sujet de chagrin pouvezvous avoir dans un séjour où tout le monde ne songe qu'à vous plaire?
Je lui rendis compte de ce qui venait de se passer entre don Dominique et moi ^ et quand je lui eus tout dit, au lieu d'entrer dans mon ressentiment , elle n'en fit que rire. Vous avez tort, me dit-elle, devons offenser de l'impolitesse et du ridicule d'un amant grossier j vous devea plutôt vous en réjouir j le mépris dont vous payez ses feux vous venge assez de son impertinence. Vous
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ayez raison, répondis-je à mon amie : désormais, bien loin de prendre avec lui mon sërieux , je prétends me dit* ertir de ses ex-« traragances.