CHAPITRE ÎCI
Don Chérubin va loger ches ta sœur. Des connaissances nouvelles qu'il y fit, et de Textrême considëration qu*on eut pour lui lorsqu*on sut qu*il arait Thonneur d'être frère de Basilisa. Don André recherche Tamitië de don Chérubin ; il Tacquiert. Raison pour laquelle il voulait s'en
. faire un ami.
Il me fallut donc aller demeurer ayeo ma sœur et sa bonne amie , qui me donnèrent un petit appartement fort propre , qu'elles avaient de rëserre dans leur maison. Dés le soir même je me rendis chez elles ayec don Manuel de Pëdrilla. Venez, luidis-je, mon ami, yenez m'installer dans mon nouveau domicile , où je vous proteste que mon plus grand plaisir sera d'être à portée de vous servir auprès d'Isménie. Je ne refuse pas vos bons oiEces , me ré-
pondit-il , mais je ne sais si j'en serai plus heureux. Quoique Ismëoie paraisse avoir' de tendres sentimens pour moi , elle ne veut pas mettre le comble â mon bonheur. Je doute que rotre amitié ait plus de pouvoir que mon amoar.
Il vint ce soir-là souper chez ces dames deux chevaliers de Saint- Jacques , qui me donnèrent mille accolades quand ils apprirent que jetais frère de Basilisa. Mon gentilhomme , me disait Fun, que je vous embrasse pour Famour de votre charmante sœur. Voilà votre vivante image, madame, disait Fautre à la veuve de Bartolome. Que vous devez avoir de joie de vous revoiif tou« deux ! je prends part à votre satisfaction mutuelle.
Ces discours ne firent que précéder une infinité de complimens qu'il me fallut es^ suyer , et auxquels je répondis sur le ton , comme on dit , de la bonne compagnie , pour montrer à ces messieurs que je n'étais pas embarrassé de ma contenance en pa-
reille occasion. Aussi parurent -ils trèscontens des échantillons que je leur laissai Yoir de mon espriL Ils le furent encore davantage de quelques heureuses saillies qui m'échappèrent pendant le repas, et' qu'ib relevèrent avec éloge.
Ces chevaliers, donjt Tun se nommait don Denis Langaruto, et l'autre don Antoine Péléador, avaient des figures et des caractères bien différens. Don Denis était un grand corps sec, et don Antoine un gros petit homme trapu. Le premier, pour ^ancher de Vérudit, ne parlait que des sciences ; et le second, faisant le guerrier, nous fatiguait de récits militaires. C'étaU à qui des deux nous ennuierait davantage. Aussitôt que Ton avait rapporté un passage d'auteur, l'autre prenait brusquement la parole , entamait la relation d'un combat. Pendant ce temps^là don Manuel et la belle Isménie se lançaient réciproquement des regards qui lescoiuolaient des discours fastidieux de ces deux convives, ou plutôt
qui tes sauraient de TeDoui de les entendre. Pour ma sœur et moi , nous eûmes la politesse de n'en perdre pas un mot , et même de parattre y prendre beaucoup de plaisir.
En récompense, lorsque ces messieurs se furent retires, je ne les épargnai point. Si tous les cavaliers qui viennent chez TOUS , dis-je à ma sœur , ne sont pas plus amusans que ceux-ci , je ne crois pas qu^en quittant Tos hidalgos de Caralla tous ayez gagné au change. Il est vrai, dit Francisca, que voilà deux mortels assommans ; mais vous en verrez d'autres dont vous serez plus satisfait. Cependant je le fus encore moins de deux commis des bureaux du duc de Lerme , qui soupérent au logis le jour suivant.
Ceux-ci voulant qu'on eût autant de respect pour eux que pour des secrétaires d'état, affectaient unebr|neillcuse gravité. Quand on leur eut dit que j'étais frère de Basilisa , ils ne se répandirent point- en
ëloges ainsi que les cheraliers de Saint- Jacques ; ils se contentèrent de m'honorer d^une simple inclination de tête , comme s'ils eussent été des 'conseillers du conseil de Castille. Quoiqu'ils fussent amoureux de nos dames, ils n'en paraissaient pas plus émus. Bien loin de leur tenir des discours galans, ils gardaient un superbe silence; ou , s'ils le rompaient quelquefois , ce n'était que par des monosyllabes.
Je m'imaginais que du moins ils rabattraient de leur grayité quand ils seraient à table. Je les attendais là pour les voir peu a peu cbanger de maintien et se IWrer au plaisir , comme font en pareil cas tous les graves personnages. Mais ni ma bonne humeur, ni les agaceries des dames ne purent leur faire perdre leur morgue de bureau , ni leur arracher un souris. Je n'ai jamais TU des gens qui m'aient tant déplu que ceux-là.
Aussi , des qu'ils furent sortis, je fis de nouveaux reprochera ma sceur. Comment,
238 LE BACnSLIEB.
Itti dis-je, pou ve^vous faire de si mauTaiscs connaissances , tous qui avez de Tesprit et du goût ! Ces commis sont encore plus ennuyeux que Tos chevaliers d^hier. £n vérité , ma sœur , puisque tous tous plaisez à recevoir compagnie chez tous, il me semble que tous deTriez mieux choisir Totre monde. Donnez-Tous patience , répandit Francisca, tous Terrez ici plus d^uu caTalier dont tous ne serez pas fâché d^acquérir Tamitié.
J^en vis en eJSfet dans la suite plusieurs qui pouvaient passer pour la (leur des galans , et que je ne pus mVm pécher de regarder comme autant de heaux - frères , quoique ma sœur me jurât tous les jours qu^elle leur tenait à tous la dragée haute. Il y en avait un entre autres nommé don André de Caravajal de Zamora , qui réunissait en lui toutes Us bonnes qualités dont les hommes les mieux nés n'ont ordinairisment qu'une }>artie. Ce cavalier ne sut pas sitôt que j'éta^ frér« de Basilisa ,
qvCil n^épargna rien pour sHnsinuer dans mes bonnes grâces. Il eut peu de peine à j réussir , étant un de ces hommes agréables qui préviennent d^abord en leur faveur.
n ne fut pas plus tôt de mes amis , que , voulant devenir quelque chose de plus, il me fit une confidence : Seigneur don Chérubin, me dit-il , j^aime votre soeur, et ma plus» chère envie serait de Tépouser. Je suis assez riche et d^assez bonne maison pour me flatter qu^elle pourrait agréer ma recherche^ mais je m'aperçois qu'elle a du penchant pour un autre cavalier , et j'ai tout lieu de craindre ce rival.
Je demandai à don André qui était le galant qu'il paraissait tant appréhender. Vous ne le devineriez jamais, répondit-il; et quand je vous l'aurai nommé , vous aurez de la peine à me croire ; car enfin ce n'est point don Félix de Mondejar , ni don Vincent de Cifucntes ; c'est don Pedro Rétortillo. Cela n'est pas possible ! m'écriaije avec étonnement. Don Pedro, le plus
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mal fait de tous les amans de ma sœur, on capricieux , un fat : non , je ne puis penser quVile soit d^un goût assez dëpravë pour TOUS le pre'férer. Vous direz de ce cavalier ce quHl vous plaii*a , reprit Garavajal; mais il est aimé de Basilisa , rien n'est plus yë> riuble j elle a les yeux fermi^ sur ses de'fauts ^ elle le trouve fort bien fait ^ et il a beau parler à tort et à travers, elle admire son esprit.
Je promis à don Andrë de traverser de tout mon pouvoir Tamour de don Pedro ; et, pour lui tenir parole , j'eus avec Francisca le lendemain une longue conversation , dont on verra Teflet dans le chapitre suivant.
PART. II. CHAP. XII. ^^l