CHAPITRE XI
Avec «|uel cavalier don Chérubin fit connaissance, et ce qui sVnsuivit. Il part avec don Manuel pour le cliâleau de Glevillente ; ce qu^il y reconnut.
Parmi les jeunes gentilshommes qui se trouvèrent a mes noces , il y en eut un surtout qui me frappa par son air noble et agréable. D'abord que je le yîs, je demandai à don Manuel qui était ce beau cavalier-là. Il s'appelle , me dit-il , don Gré* gorio de Clévillente.
A ce mot de Clévillente^ je changeai de visage, et me troublai, ne doutant nullement que ce gentilhomme ne fût le séduc-
teur de ma sœur Frandsca. Néanmoins je dérobai mon trouble aux jeux dePédrilla , qui poursuivit ainsi : Il revient de Cala» trava , et passe par Alcaraz pour retourner à son château qui est auprès d'Alicante* Je me sais très^bon gré d'avoir fait connaissance avec lui; il me paraît un cavalier accompli.
Si don Grégorioj charma dom Manuel , don Manuel ne plut pas moins à don Grégorio, qui s'arrêta quinze jours à Alcaraz , pendant lesquels il se forma entre ces deux gentilshommes une amiiié si vive, que j'en lus d'abord un peu jaloux. Mais ma ja» lousie ne put tenir contre les avances q^e me fit Qévillente pour devenir de mes amis 'j de sorte qu'oubliant ce qui pouvait *V opposer, je répondis de bonne foi aux •entimens affectueux et sincères qu'il me témoigna. Ce cavalier, la veille de son départ, en nous marquant le regret qu'il avait de nous quitter,, nous proposa de nous mener à son château pour quelques jours ,
ce quUl fit arec des instances si pressantes , que nous y consentîmes. Je partis donc pour le château de Clëyillente , non que je me fisse un plaisir de toû* un sëjour que le frère de ma sœur ne pouvait regarder sans peine , mais entraîne par une secrète inspiration du ciel qui voulait par mon ministère accomplir ses desseins.
Le premier objetqui frappa ma vue dans ce château , fut un garçon de dix à douze ans\qui vint se jeter dans les bras de don Grëgorio , qui Payant fort caresse , nous le pre'senta en disant : Vous voyez le fruit de mes premières amours. Nous trouvâmes ce petit garçon fort joli \ nonsFembrassâmes don Manuel et moi , et nous félicitâmes le père dVvoir un fils d'une si beUe espérance. Qëvillente se montra sensible aux oomplimens que nous lui fîmes là-dessus , et nous dit : Cet enfant m'est d'autant plus cher , qu'il sort d'une mère que je ne puis me consoler d'avoir perdue.
11 accompagna ces paroles d'un soupir
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que je releyai dans Fintention de T-engager à nous raconter une histoire dans laquelle je craignais que ma sœur ne fût intc^ressëe. Seigneur , lui dis-je , il est bien triste de se voir enlever par une mort prématurée «n objet chéri. La personne dont je pleure la perte, interrompit-il, n'est point morte ; je ne le crois pas du moins. Mais il y a dix ans qu'elle disparut subitement de ce château ; et quelques perquisitions que j'en aie pu faire, je ne sais ce qu'elle est de* Tenue.
Vous nous donnez , dit don Manuel, une grande idée des charmes de cette dame.
Elle devait être rarissante , puisque après dix ans vous prenez encore plaisir à vous souvenir d'elle. Ce n'était pas, répondit-il, une beauté achevée ; cependant on ne pouvait la voir sans l'aimer, tant elle avait l'air gracieux. Vous en alleï j uger par vousmême, ajouta-t-il, si vous voulez me suivre. A ces mots il nous mena dans son cabinet , où parmi plusieurs portraits était celui de
ma sœur. Je le reconnus d'abord » tant il était ressemblant. Toute la difTérence que j'y trouvais, cVst que la copie avait un vif ëclat de jeunesse que Foriginal commençait à n'avoir plus.
Voilà, nous dit Q^villente, en nous montrant du doigt le portrait en question, les traits de la mère de FranciUo. Wai-je pas raison de regretter une si charmante personne ? Je ne fis pas semblant de reconnaître Francisca dans ce portrait ; cependant je demeurai persuadé que Francûllo était un enfant de sa façon. Je ne puis , disais'je, m'empécher de le croire, quoiqu'elle n'ait fait aucune mention de ce bâtard dans le récit de ses aventures; elle aura jugé à propos de supprimer cette circonstance , croyant par cette suppression i*en- ^e son histoire plus innocente. Paiîs changeant de pensée : Peut-être aussi, ajoutaije, que ce fils naturel est de quelque autre dame que CléviUente aura séduit comme doua Fi;ancisca.
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Pour saToir mieux à quoi m'en ten|r en faisant parler don Grëgorio , je lai dis : Vous devez , en effet , être sensible à la perte d'une beautësi touchante : mais comment Favez-Yous perdue? Vous a-t-elle quitte par inconstance , ou si tous lui avez donne sujet de se plaindre devons ? Helas ! me rëpondit-il tristement , je suis la cause de notre séparation. C'est ma faute , et c'est ce qui me rend inconsolable. Sidon^yFrancisca m'eût abandonné par le'gérete , il y a long-temps qae je l'aurais oubliée; au lieu que , reconnaissant mon mauvais procédé à son égard , je ne puis l'ôter de mon souvenir. Je l'a?oue , poursuivit-il, je ne puis imputer sa faute qu'à mes parjures. Quand je l'enlevai du couvent où elle était pensionnaire, je promis, je jurai que je l'épouserais ; et elle se rendit moins à la violence de vmon amour qu'à ce serment. Cependant, loin de lui tenir parole , je l'amusai, je la trompai , et je lassai enfin sa patience. Après une année de séjour , elle s'échappa
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de ce château , sans pouvoir être reteniie par un enfant nouyeau-në, qu^elle me laissa pour que sa vue noe reprochât sans cesse ma perfidie et ma trahison.
Je fis , continua don Grégorio , chercher partout Francisca sitôt que je sus sa fuite; mais les personnes que je chargeai de ce soin s'en acquittèrent si mal, qu^elles n'en apprirent aucune nouvelle. Depuis ce temps-là je ne suis pas tranquille. J*ai toujours Francisca dansFesprit, et son image vengeresse me poursuit la nuit et le jour. Je crois la voir; je crois Tentendre, déplok-ant sa crédulité, se répandre en imprécations contre moi. Peut-être, dis-je à Clévillente , ne vous la peignez-vous pas telle quelle est. Peut-être que , n-accusant qu'elle-même de son malheur , le souvenir de ses liontes pour vous ne lai arrache que des larmes. Peut-être enfin régnez-rous en-' core dans son cœur malgré votre ingratitude.
Ah! si je le croyais, sVcria-t-il, ct^uc
PART. III. CHAP. XI. SaS
je susse où elle est, j^irais détester à tes pieds rindignetraitementqu^elle a reçu de moi. Oui, j'irais la trouver, quand elle serait au bout du monde. Vous ù'auriez pas besoin, lui repliquai-je, de Taller chercher si loin, si tous e'tiez efTectivement dans la disposition d^expier par nn mariage Fatteinte mortelle que tous avez porte' à son honneur, et l'affront que vous avez fait à sa famille. Qu'entends-je! me dit don Grt^gorio d'un air étonne'. Don Chérubin, serait-il possible que tous connussiez ladame que repre'sente ce portrait? N'en doutez pas, lui répondis-je, et elle n'est pas inconnue à don Manuel.
A ces paroles Pédrilla considéra le portrait avec plus d'attention j et démêlant les traits de ma sœur : Qu'est«ce que je vois, mon ami? me dit-il d'un air troublé. Je n'ose TOUS découvrir ma pensée. J'aime mieux croire que mes yeux me trompent en ce moment. Non, non, lui repartis-je^ leur rapport est fidèle. Dona Francisca,
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qui Toas est connue sous le nom de Basilisa , est roriginal de cette peinture. Clë- ▼illente a séduit ma sœur ; elle me Fa ellemême avoué, n Tenleva d^un couvent de Cartbagéne où elle était penâonnaire, et ramena dans ce château. C'est un rapt dont rbonneur veut que je demande raison ; mais, puisque dona Francisca est veuve, il est un niojen plus doux de contenter J'bonneur.
Après les sentimens que don Grégorio vient de faire paraître, dit alors don Manuel, je suis persuadé que sa plus chère envie est dVpouser dona Francisca. Je n'ai pas un autre dessein , s'écria Clévillente ^ les remords dont je suis la proie depuis dix ans doivent vous en répondre. Enseignezmoi seulement l'endroit d'Espagne que cette dame habite, et j'y vole à l'instant. Je prétends vons y conduire moi-même , lui dis-je, pour être témoin de la joie que vous aurez tous deux à vous revoir* Je crois que don Manuel ne refusera pas de
nous accompagner. Non , sans doute , répondit Pëdrilla j j^aimes raisons aussi pour faire ce Yoyage , indépendamment de la complaisance que. vous êtes en droit d'at« tendre de mon amitié.