‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 39 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du Toyage que ces trois cavsJiers firent au château de Yiltardesaz. Ils se travestissent en pélertns pour entrer dans ce château. De quelle manière ils furent reçus. Entreliens singuliers d'un domestique de dona Franctsca. Surprise impre'vue de la dernière. Reconnaissance.

Nous prtmesdonc tous trois sur-le-cbarop la résolution d'aller au château de Villardesaz, où je jugeai que ma sœur devait être. Nous nous disposâmes à partir; et, liuivis de trois valets montés comme nous sur des mules, nousnousmtmes en chemin

pour Cuença , où nous nous rendîmes en moins de six jours.

. Lorsque bous fûmes arrÎTës dans cette ville , nous trouvâmes à propos de nous y arrêter pour nous informer de ce que nous voulions savoir, c^est-à-dire de ce qui se passait au château de Villardesaz, qui n'est qu^à trois quarts de lieue de la ville. Nous apprîmes qu'effectivement le seigneur don Pedro Rëtortillo sVtait tuë en tombant de cheval dans une chasse , et que sa veuve , encore affligée de sa mort , menait une vie triste au château , n'ayant avec elle pour toute consolation qu'une dame de ses amies. Quand don Manuel entendit parler de cette amie , il en tressaillit de joie , ne doutant nullement, tjue ce ne fût Ismënie, qu'il n'était pas moins rari de revoir que don Grëgorio de retrouver sa chère Francisca. Comme nous tenions tous trois conseil sur la manière dont nous irions nous présenter à ces denx dames , il me vint une idée foHe que mes camarades approuvé-

rent, et que nous résolûmes de sniYre.

Nous ftmes faife trois liabits de pèlerins, sous lesquels, après avoir laissé nos valets à Cnença , nous nous rendues à l'entrée de la nuit auprès du château de Villard»saz. Nous frappâmes à la porte , et nous dtmes à an domestique qui vint nous Fou- Trir que trois pèlerins aragonais qui allaient à Saint- Jacques en Galice demandaient la permission dé passer la nuit dans les écuries du château. Le domestique rentra pour nous annoncer , et .vint nous dire un moment après que sa maîtresse y consentait; et là-dessus , nous ayant introduit dans le château , il nous conduisit jusqu'au fond d'une salle basse, où il y avait de la paille fratche et une lampe attachée au mur dans un coin. Amis , nous dit-il , quand il passe par ici des pèlerins, ce qui arrive assez souvent , c'est dans cette salle que nous les faisons coucher. Vous n'y serez point mal; et comme vous ne manquez pas, je crois, d'appétit, je vais vous ap-

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porter de quoi le satisfaire. Vous verrez qu'on ne fait point dans ce château les choses a demi.

En achevant ces mots, il se retira , nous laissant la liberté dont nous avions besoin pour céder a Penvie qu'il nous prit de rire de rhospitalitë qu'on nous faisait. Il ëtait en effet assez plaisant de voir traiter ainsi des pëlerins tels que pous, et cela nous r^ jouissait infiniment. IVous attendions que le même domestique revint, et nous n'étions pas peu curieux de savoir en quoi consisterait le souper dont il nous avait fait fête, lorsqu'un quart d'heure après il rentra dans la salle avec un panier , dans lequel il y avait du pain , du fromage et des oignons. Il était suivi d'un autre valet qui portait une grande cruche de vin de la Manche; et s'approcfaant de noas d'un air gai : Voici , nous dit - il des rafratchisse^ mens que je vous apporte pour vous donner de nouvelles forcesé Bourrez-vous-en bien l'estomac , car c'est lui qui porte les pieds.

PART. III. CBAP. XII. 33l

Ce garçon nous paraissant un gaillard qui ne demandait qu'à parler, nous lui fîmes tous trois tour à tour des question» auxquelles il rëjtondit en serriteur discret et afiectionnë. Nous lui donnâmes occasion de nous coûter le malheur de don Pédre , ce qu'il nous de'tailla sans oublier la moindre circonstance. Et madame son ëpouse, lui dis-je ensuite , a-t-elle e'te' fort touche'e de sa mort ? Elle l'est bien encore , me répondit-il. Je n'aurais jamais cru qu'une femme pût pleurer si long-temfis son mari. Don Pèdre, votre maître, lui dit don Gre'gorio , était apparemment un cavalier fort aimable ? Pas trop, repartit le 'domestique j c'était un mortel d'un assez mauvais caractère, un jaloux, un grondeur, un homme plein de fantaisies. Cependant, maigre tout cela , il avait un je ne sais quoi qui le rendait agréable à madame. HéTn'y a-t-il personne qui cherche à consoler cette belle veuve ? dit don Manuel. Pardonnez-moi , reprit le domestique ; outre que la segnora

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Ism^nie son amie combat sans cesse sa douleur , il yient ici presque tous les jours un jeune gentilhomme de Cuença qui me parait proprjS a soulager les ennuis du veu- Tage.

Ce cavalier , continua-t-il y se nomme don Simon de Romeral. Je ne doute point quHl n^ait enyie de succéder au seigneur don Pédre, et la chose n'est pas impossible. Depuis quelques jours madame me paraît un peu. moins afflige'c qu'à son ordinaire y soit que les discours d'Ismënie aient opëré, soit que don Simon commence â plaire.

Le rapport de ce yalet me fit craindre que nous ne fussions arrivés trop tard , et que ce don Simon ne se fût déjà rendu ipaitre du cœur de Francisca : si cela est, disais-je en moi-même, ma sœur ne me saura peut-être pas bon gré du soin que je prends de son honneur. Elle ne reverra point avec plaisir son premier amant si eUe est actuellement prévenue en faveur d'un autre. Don Grégorio faisait à peu près

les mêmes réflexions , et nous commencions Ttin et Fautre à douter que notre pèlerin nage fût heureux.

A force de faire des questions à ce do' mestique qui n'e'tait pas sot, nous nous rendîmes suspects : Messieurs, nous dit- il en branlant la tête, vous m^avez bien la mine d'être de fins pèlerins. Vous n'êtes pas des picaros, comme le sont pour la plupart ceux qui portent yotre habit. Vous avez tout l'air d'être des gens d'importance. Vous vous êtes déguisés de cette sorte pour jouer quelque oomëdie, et peutêtre même avez^yous choisi ce château pour le Heu de la scène. Si tous ayez besoin , ajonta-t-il , d'un quatrième acteur pour repre'senter yotre pièce ,' je vous offre mes talens.

Nous le primes au mot; et yoyant que c'était un homme qui pourrait nous être utile , nous nous découvrîmes à lui , et , pour mieux l'engager â nous rendre service, nous lui donnâmes une trentaine de pis^

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tôles. Il connut par là qu'il n'avait point mal juge de nous, et charme de nos manières à son égard : Messicun , nous dit-il disposez de Clarin votre ser?iteur, vous ' n'avez qu'à commander. Quel est votre dessein ? Que puis-je faire pour vous ? Nous connaissons, lui dis-je, la maîtresse de ce château et son amie, il y a long-temps que nous ne les avons vues, et nous nous faisons une fête de paraître devant elles pour voii' si elles nous remettront sous cet habillement. Allez, poursuivis-je , allez dire en secret à ^ona Francisca , que , si elle est curieuse d'apjH'endre des nouvelles de don Chérubin de la Aonda, il y a ici un pèlerin qui pourra satisfaire sa curiosité. Si vous n'exigez que cela de moi, re'pondit Clarin, c'est peu de chose. Je me serai bientôt acquitté de cette commission.

En effet, nous ayant quittés , il revint à nous quelques momens après. Venez avec moi , me dit>il , madame veut vous entretenir. Eu même temps il me conduisit à

uxi fort bel appartement, où ma sœur était seule avec Isme'nîe. Elles me reconnurent d'abord toutes. deux. Ab! mon frère! s'écria ma sœur , quelle agréable surprise pour moi de vous revoir! Mais poui'quoi TOUS offrir à ma vue sous cet habillement? Ma sœur, lui répondis-je , vous cesserez de vous étonner que je paraisse devant vous sous cette forme quand vous saurez la cause de mon péleidnage. Mais permettez aupa* ravant que je vous témoigne la part quQ j'ai prise il la mort du seigneur don Pèdre. Comme je n'ignore pas que vous êtes très- •sensible à la mort de votre époux, je viens ici partager votre affliction.

La veuve, à ce discours, sentit renouveler sa douleur, et ses jreux se couvrirent de larmes. Je crus qu'elle aUait se répandre en nouveaux regrets, et je m'attendais à essuyer la bordée^ mais heureusement Isménie détourna l'orage en disant à son amie: Ma mignonne , vous avez assez pleuré, il est temps de vous consoler j votre frère

Tient ici dans Fintention è^j contribuer. Oh ! pour cela, oui , dis-je, c^est mon dessein ; et j*ose tous prédire que les choses Tont bien changer de face dans ce château. Je suis accompagné de deux bons pèlerins qui sont dans la résolution d^ faire succéder la joie à la tristesse. Et qui sont ces pèlerins? dit dona Francisca; je ne Teux pas les TOtr que je ne le sache. Souflrez , lui repartis-je, que je ne tous les nomme point, pour tous laisser le plaisir de la surprise. Ordonnez qu'on tous les amène.

Alors Isménie ayant appelé Clarin, le chargea d'aller chercher les deux autres péie-* rins , qui n'avaieut pas peu d'impatience de se montrer sur la scène.

Dès qu'ils y parurent, Isménie reconnut don Manuel { mais ma soeur ne démêla pas dans le moment don Grégorio , qui ne l'eut pas sitôt aperçue , qu'il coprut se jeter à ses pieds : Souffrez, madame, lui dit-îl, qu'un coupable, entraîné par ses remords. Tienne tous demander grâce. Dona Fran-^

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cÏBca, moins frappée de ces paroles qae du son de la voix de'CleVillente, se le remit et s'eVânouit aussitôt. Je raVtais bien douté que la vue du père de Francillo la troublerait, mais je ne mMtais peint attendu qu^elle ferait sur elle une si vive impression.

Nous lui donnâmes, Isménie et moi,' promptement du secours^ et, lorsqu'elle eut repris T usage de s.es sens, elle garda quelques. momcDs le silence. Ensuite m'adressant'la parole: Mon frère, me dit-elle, vous voyez l'effet de votre imprudence. Ne ' deviez -vous pas me pre'venir avant que d'offrir a mes yeux don Gre'gorio? Vous n'ignorez pas les raisons que j'ai d'éviter sa présence. J'ai tort, lui répondis- je, ma éœur^ je conviens que j'aurais dû , par un entretien particulier , vous préparer à revoir un amant à qui vous êtes en droit de faire les reproches les plus sanglans, et qui pourtant n^'est pas indigne de pardon* Il a reconnu sa faute, et il la pleure depuis dix ans. Permet tea-lui de vous exposer ce qu'il I, ^^

a souffert, daignez Pecoater. Je tous réponds de sa sincérité.

Oui; madame, s^écria Clétillente, donnez - moi de p^ce un moment d'audience; accordez-le aux prières de mon ami don Chérubin. Quelque prévenue que vous puissiez être contre moi, les choses que j'ai à vous apprendre désarmeront votre ressentiment. Eh î que pouvez-vous dire pour votre justification? répliqua la veuve de don Pèdre. Plût au ciel que vous ne fussiez pas le plus perfide et le plus ingrat de tous les hommes ! Je demeure d'accord de ma perfidie , lui repartit don Grégorio ; mais que n'ai-je point fait pour l'expier! En même temps il enfila le détail de ses souffrances, que nous lui laissâmes, Isménie et moi y continuer en particulier, et qui ne manqua pas de produire son efiet, c'est-àdire, d'attendrir Francisca^ d'où il faut conclure que, si les premières passions ne sont pas toutes à l'épreuve du temps , du

moins ce sont des feux mal éteints qui peu- Tent aise'mentse rallamer.

Tandis que ces deux amans «^entretenaient tout bas , je le6 obserrais, et il me semblait que la colère de ma sœur s^éteignait à vue d'oeil. Je crois que mon neveu Francillo ne fut pas oublié dans leur con- Tersation , et qu'ail ne nuisit point à leur racommoderaent. Pendant ce temps -là, don Manuel et moi , nous apprîmes à Isménie de quelle façon nous avions fait connaissance avec don Grégorio, et tout ce qui sVtait passé entre nous et ce cavalier au château de Qévillente.

Vous me ravissez , nous dit Isménie , en m'annonçant le retour d'un parjure que mon amie n'a jamais pu entièrement bannir de sa mémoire ^ mais , par ma foi , vous ne pouviez l'amener ici plus à propos. Il était temps. Un mois plus tard, vous auriez trouvé dona Francisca remariée. Elle commençait à se sentir du goût pour don Simon de Komcral,.et je la voyais disposée à l'é-

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pouser. Grâces au ciel, mMcriai-je, nous sommes donc arrives bien heureusement , pourvu que ma sœur ne s^avise pas de vouloir préférer au premier en date le dernier Tenu. Fi donc ! reprit Ismënie, rendez plus de justice à dona Francisca. Quand même son penchant Fentrafnerait du côté de don Simon, elle se déclarerait pour ClévîUente sans balancer. L^amant offert par Tamour céderait à Famant présenté par l'honneur. Quoique Isménie pût dire pour me rassurer là-dessus, je ne laissais pas de craindre que ma sœur ne pensât autrement qu'elle : cependant ma crainte fut yaine. Don Grégorio était un galant de la première classe. Il possédait Fheureux talent de persuader les dames j aussi dona Francisca sentit-elle renaître tonte la tendresse qu'elle avait eue pour lui j et comme elle n'était pas de son côté moins habile que ce cavalier dans l'art de plaire, elle le rendit plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été. Don Manuel ne revit pas non plus Isménie sans reprendre les

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séntimens qu'il a^ait eus pour tlle à Madrid j et cette dame lui fît assez connattre , par la manière obligeante dont elle le reçut , que son bonheur ne dépendrait que de lui, s'il rattachait au plaisir d'être son e'poux.

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