‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 40 sur 86 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lïos trois voyageurs soupent avec dona Francisca et dona Ismcnie. DonChérubia entretient particulièrement sa sœur. Elle épouse don Grégorio son premier amant. Dona Tsménie épouse aussi don Manuel de Pédrilla. Don Chérubin et don Manuel se retirent du château de GléviUente , et partent avec leui-s épouses pour Alcaras. Convention qu'ils firent.

Ces deux pèlerins , qui ne s'ennuyaient pas avec leurs maîtresses, furent interrompus par l'arriTëe d'un domestique qui Tint avertir que le souper ëtait prêt. Là-

dessus , la yeure de don Pédre nous mena dans une salle où il y ayait une table couverte de toutes sortes de TÎandes bien ap-, prêtées. A la Tue d^un repas où régnaient Tabondance et la propreté , je me ressouvins du fromage et des oignons que Clarin nous avait apportes dans IVcurié. Je dis à Pëdrilla : Beau - frère , voilà des mets qui valent bien ceux qui nous ont été' présentés tantôt. Qu'en pensez-vous ?

Cette réflexion excita un édat de rire général , et nous mit tous en train de nous réjouir. Messieurs , nous dit I.sménie, sous votre habillement nous vous avons pris pour trois aventuriers , et nous réglons ici riiospitalité sur la mine de nos hôtes j mais des pélbrins tels que vous méritent que nous les recevions comme d'honnêtes gens : aussi sommes-nous, mon amie et moi , trèsdisposées à vous faire un bon traitement. Je n'ai pas besoin de vous le protester , ajouta>t-elle en regardant avec un sourire mes deux compagnons , vous devez déjà

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VOUS en être aperçus. Enfin notre pèlerinage fit la matière de notre entretien pen* daqt le souper, et nous fournit mille plai* sauteries qui nous amusèrent agréablement jusqu^au milieu delà nuit. Alors plusieurs domestiques qui portaient des flambeaux parurent pour nous conduire aux appar^ temens qui nous avaient e'te' préparés. Ainsi les trois pèlerins, au lieu de reprendra le chemin de Técurie pour y coucher sur la paille, allèrent se reposer comme des inquisiteurs dans des lits de duTet.

Le lendemain , dans la matinée, ma sœur m^envoya dire qu^elle voulait avoir une conversation particulière avec moi. Je me rendis à son appartement , où ra^ajant fait asseoir au chevet de son lit : Mon frère , me dit-elle , je suis contente de don Grégorio : il se repent de m'avoir offensée . Il en a, dit-il, depuis dix ans des remords qui le suivent comme autant de furies. Il me cherchait partout pour expier par le mariage son mauvais procédé. Il me retrouve.

.il m'offre sa main , et plus ëpris de ma personne que jamais, il me jare un éternel amour. Il a rallume dans mon cœur tous les feux qu'il y ayait fait naître à Garthagène f et j'accepte son offre avec transport. J'applaudis a ce discours de ma sœur.' Vous faites bien , lui dis-je ; Clëvillente est TOtre premier vainqueur, et le gage de ▼otre amour doit vous le faire regarder comme un ëpoux qui vous rejoint après avoir été long-temps sépare de vous. Ces paroles firent rougir doua Francisca , qui me dit : Je crois , mon frère, que vous voudrez bien me pardonner de tous avoir fait un mystère de ce gage dont vous parlez. Lorsqu'une fîUe tendre raconte son histoire, il ne fa ut pas trouver mauvais qu'elle en supprime quelque circonstance. Ah !

vraiment, lui rëpondis-je , ma chère sœur, je vous le pardonne volontiers ; mais aussi quHl me soit permis de vous entretenir auj;ourd'hui de Francillo. Il n'y a jamais ea d'enfant plus aimable. Quand vous l'aurez

VU , VOUS le plaindrez d^avoir ëte privd de^ -vos caresses dans sa première enfance, et TOUS avouerez qu^il mérite bien que son père et sa mère le reconnaissent pour leur légitime héritier. Enfin je plaidai si bien la cause de mon neveu , que dona Francisca s'attendrit sur son sort jusqu'à verser des larmes. Francillo , lui dis-j^ , n'estplus à plaindre , puisque le ciel rassemble ici ses parens, et que Thymen va les unir tous deux. Us fixeront son état , et par là ils donneront un nouveau membre à la noblesse de Valence.

Après nous être entretenus assez longtemps de Francillo, nous parlâmes de la mort de don César notre frère , et du riche héritage qu'il m'avait laissé. Ma sœur ( je lui dois cette justice ), au lieu de témoigner un avare regret de n'y avoir point eu de part , fut assez généreuse pour m'en féliciter de bonne foi. U est vrai qu^étant epcore mieux que moi dans ses affaires , et sur le point d'épouser un gentilhomme

.opulent, elle devait être contente ^^ sa fortune. Notre entretien finit par des questions qu'elle me fit sur mon mariage , et elle eut tout lieu de jn^er par mes réponses que je ne me repentais pas de m^étre marié»

Après cette conversation, j'en eus une autre avec don Grëgorio , qui , sentant irriter de moment en moment son amoqr , parut fort impatient de posséder Francisca. Tandis que j'étais avec ce cavalier , don Manuel arriva. Je viens , nous dit-il , de quitter Isménie. J'en suis enchant^; je meurs d'envie de joindre mon sort au sien. £h bien ! messieurs , leur dis-je , puisque vous êtes si amoureux , il faut hàter^votre bonheur. C'est un soin dont je me charge. Je vais trouver vos dames, et leur marquer l'impatience que vous avez d'être unis avec elles; je doute fort qu'elles aient la cruauté de vouloir vous faire languir dans cette air tente. Véritablement, dés qu'elles virent que leurs amans se sburaettaicnt de si

bonne grâce au joug de Thyménécy elle se conformèrent sans hésiter à leurs intentions. Quand je'vis que les quatre, parties intëressëes e'taient d^accord ^ nous tînmes un grand conseil sur ce qu'il convenait de faire, et il fut résolu que ce double mariage serait célébré au château de Clévillente pour plus d'une raison. Cela étant arrêté , nou3 fîmes venir de Guença nos valets avec notre équipage , et nous nous préparâmes À partir, ce que nous fûmes bientôt en état de faire. Nous quittâmes nos robes de pèlerins pour reprendre nos babits de cavaliers j et ma sœur, ayant laissé au fermier le soin du château de Villardesaz, prit avec nous et *tous ses domestiques le chemin d'Alicante , où nous n'arrivâmes qu'au bout de huit jours, n'ayant pas voulu faire plus de diligence, de peur d'incommoder nos dames. IVous ne nous arrêtâmes point dans cette ville, et nous gagnâmes promptement le château de Clévillente , où la veuve de don Pèdre , se

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rappelant les chagrins ou peat-étre les plaisirs qu'elle y avait eus, ne put retenir ses larmes, qui furent redoublées par la Yue «le Francillo. Mais cet aimable enfant es* suya lui- même les pleurs quUi faisait couler, et inspira pour lui tant de tendresse à sa mère , qu^elie en fit son idole. Outre qu'elle voyait en lui sa vivante image , il était son fils unique ^ car elle n'avait point eu d'enfant de ses deux maris.

On ne s'occupa dans le château que des apprêts des noces de mes beaux-frères.

Tandis qu'on y travaillait , j'allai chercher à Alcaraz dona Paula ma femme, sans laquelle la fête n'eût pas été complète. Ce ne fut qu'un voyage de six jours, après lesquels le château de Clévillente me revit avec mon épouse , dont l'heureuse arrivée augmenta la joie qui i*égnait. Isméoie et dona Francisca lui firent a l'envi des caresses, et trouvèrent en elle une personne disposée à vivre avec ses belles- sœurs' en bonne intelligence.

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Don Manael çt don Grégorio se don^ nérent tant de mouvement pour hâter le jour qui devait combler leurs vœux, qu^il arriva bientôt. Ils reçurent la bénédiction nuptiale de la main de Tévêque d^Origuela , parent de Oëvillente j sa grandeur , qui était un moine de l'ordre de Saiot-Do» jninique, ayant bien voulu prendre la peine de venir au château pour cet effet.

Voilà de quelle /acon Isménie et ma sœur furent mariées. Après s'être donné bien du bon temps , elles eurent le bonheur d'éj>ouser deux gentilshommes, qui , p{ir un excès d'amour pour elles , en firent deux dames d'importance. Que l'amour est admirable ! Il Ure le rideau sur la vie passée d'une coquette , quand il veut la marier â un honnête homme.

Ces deux mariages furent suivis de réjouissances qui durèrent plus de trois semaines. Après quoi , don Manuel et moi , nous priâmes don Grégorio et son épouse de nous permettre de nous retirer à Alca-

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raz $ mais nous eûmes bien de la peine à les j faire consentir. Il y avait si longtemps que ma sœur vivait dans une étroite liaison avec Isménie , quVUe ne pouvait se résoudre à cette séparation. Cependant elle cessa de s^opposer à notre départ , à condition que , pour être ensemble la moitié de Tannée, nous irions, don Manuel et moi , avec nos épou«es , passer trois mois de Tété au château de Clévillente, et que don Grégorio et ma sœur viendraient Fhiver demeurer trois autres mois à Alcaraz. Ils nous laissèrent enfin la liberté de les quitter, sur la promesse que nous leur fîmes d^observer exactement la convention.

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