‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 47 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De Vmmwée de don Ghérobin à Mex^ne , et dans quel endroit il alla loger. 11 e»t cbarmë de la femme de «on hôte, «fnotqae mauricaude.

Dès que je fus de retour à mon hôtellerie , je me couchai pour prendre quelque repos. Mais à peine le sommeil se fut-il emparé de mes sens , que la brnjante voix de Tobie me rëreilla. Il était déjà sur pied et chantait â pleine tête eti apprêtant ses mules. Je me lerai aussitôt; et comme j'achevais de m'habiller on m'apporta mon chocolat , après quoi je remontai sur ma mule pour continuer mon voyage.

Le muletier, ennemi du silence, le rompit bientôt. Il chanta ce jour-U des romances sur les guerres de Grenade. En^ suite il nous débita quelques historiettes,

do LE BACHELIER.

les mêmes peut-être qui avaient tant fait rire son gros père de la Merci; mais elles ne firent pas.sor noas nn si bon effet. Au contraire , elles nous eimuyèrentà nn point que nous trouvâmes le chemin plus loug qu'il n'était. Aussi j'en ferai ^ce au lecteur, de même que de celles qu'il nous fit essuyer les jours suirans. Hâtons-nous d'arriver à Mexique.

En entrant dans cette célèbre ville , je demandai à Tobie a quel endroit il se proposait de nous conduire* Dans le quartier de la noblesse , me rëpondit-il , dans une hôtellerie où logent ordinairement les gentilshommes qui viennent d'Espagne , chez un Espagnol natif de Carmona, près de iSëville , et qui se nomme maître Jérôme Juan Morales. Se voyant sans bien dans sa patrie , il la quitta pour venir à Mexique, où il tient hôtellerie avec une jeune Indienne qu'il a éjiousee, et qui fait tomber des pluies d'or dans sa maison. Gare le Maure l s'écria Toslon en faisant un édat

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de rire. Oh ! il n^y a point ici de Maure a craindre, lui repartit le muletier j Morales, loin de ressemblera votre hdte de la Yera- Cruz, n'estnullement jaloux, quoiqu'il ait pour femme une Indienne des plus appëtissantes. Vous avouerez , quand vous l'aurez Tue , qu'il y a des faces basanées qu'on peut envisager sans borreur.

Sur ce pied-là, dis-je au muletier, son cabaret ne doit pas être mal achalandé. Il ne l'est pas mal non plus, répondit Tobie. Il y va tous les jours d'honnâtes gens, moins pour boire que pour la voir. Elle les reçoit d'un air si afîable , qu'ils en sont enchantés^ et les conversations qu'ils ont avec elle ne manquent guère d'être suivies de présens ; ce qui plaît fort à Morales, qui est ravi de posséder une jolie femme et de voir qu'on la cajole.

Ce discours me frappa, et me fit souhaiter d'ét;i*e à rhôtellerie pour le vérifier par mes propres yeux, ne pouvant me mettre dans l'esprit qu'une Indienne fût

capable de charmer des Européens. Mattre Tobie , secondant Firo patience que je marquais d^arrirer chez Morale», noas fit doubler le pas. n nous mena dans la rue de l'Aide, où il ne demeure que des g^entîlshommes et des o6icier9 de la chancellerie. K ous descendîmes a la porte d'aune maison ([ui avait pour enseigne un serpent arec ces paroles : Al BasUieo , huena coma , au Basilic, bon gUe. Parbleu ! dis-je en moimême , cette enseigne me paratt assez plaisante : il semble qu^elIe ait été faite pour avertir les étrangers qu'il y a du danger pour eux a loger dans cette hôtellerie; mais je trouvais le pe'ril trop agrëable pour en être effraye. Maigre tout ce que Tobie m'avait dit de rhôtesse, an lien de craindre ce basilic, je m'exposai sans hésiter à ses regards.

Je les soutins d'abord impunément. Je dirai plus, son teint basané me déplal. Néanmoins je m'y accoutumai bientôt.

Que dis-je ? elle me fascina les yenxinsen-

sibleroent par des manières aisées et toutes gra'*ieusesj de sorte qu'après un quart d'heure de conversation , je sentis que les cœurs nVtaient pas moins en danger avec de pareilles Indiennes qu'avec les beautés de Madrid les plus redoutables. Elle ressemblait un peu à la Gitanilla, dont j'ai parle dans le premier Tolume de ces mémoires^ je dis un peu , car l'Indienne était encore plus piquante.

n est vrai que , lorsqu'elle s'offrit a ma vue, elle était ajustée d'une façon qui donnait un grand relief à ses charmes. Elle portait une jupe de toile de la Chine chamarrée d^argent, avec un ruban couleur de feu, dont les bouts ornés d'une frange d'or descendaient jusqu'en bas devant etderrière. Elle avait par-dessus une chemisette de la même toile à manches larges, brodée de soie rouge, mêlée d'argent, et lacée avec des lacets d'or. Ajoutez fl ce)a une ceinture de soie bleue , et enrichie de pierres précieuses, un collier et

des bracelets de perles, avec des boucles d^oreilles de dianiaDS fins.

11 est constant quMl était dilEcile de la Toir dans cet état sans émotion ', ou plutôt sans Taimer. Je pensai m'y laisser prendre moi-même ; du moins il est certain que le premier jour je ne fus occupé que de ses appas , qui s'obstinèrent toute la nuit à se présenter â mon esprit;' mais ma raison, plus opiniâtre encore que son image, m'empépha de céder à mes tendres mouvemeos. Eh bien , mon ami , dis-je à Toston le lendemain , que penses-tu de notre hôtesse ? T'a-t-elle un peu réconcilié avec les Indiennes? Parfaitement, me répondit -il.

ïobîe avait bien raison de dire que je ju- {];crais autrement que je ne faisais. Hier au soir je fatiguai les muscles de mes yeux à force de les tendre en contemplant la femme de Morales. Quelle éveillée! Je ne pouvais me rassasier de sa vue , et Ton peut dire qu'elle a changé mon goût du blanc au noir.

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