‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 49 sur 86 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la visite qoM rendit l'après-diner à dfon Juan de SalxédOf et de son second entretien avec lui. Quel en fut le fruit. Don Chérubin de la Ronda •st reçu gouverneur de don Alexis , fils du vice roi. Joie de Toston en apprenant cette agréablenouvelle.

Je ne manquai pas de me rendre au palais du vice-roi raprés-midi. . On m'y enseigna le logement du seigneur de Salzédo, et j'allai me présenter à la porte. J'y trouyai un -valet de chambre , à qui je n'eus pas plus tôt appris mon nom , qu'il me dit d'un air respectueux : Seigneur^ mon maître TOUS attend dans un cabinet où je vais vou» conduire. En même temps il me fit tra-.

▼ener cinq â six chambres pour le raoÎDS, toates plus superbes les nnesque les antres; car Tappartement du secrétaire était ansii ric^lienient meublé que celui du Tice-roi, et peut-être même davantage. On y TOjait une infinité de tableaux des meilleurs peintres d^Italie , arec les plus beaux ouvrages de plumes de méchoacan et de poils de lapin.

Enfin mon guide m'ouvrit la porte d'un cabinet où don Juan était seul et assis sur un sofa de soie de la Chine. D'abord qu'il me vit , il se leva pour venir m'embrasser en me disant : Mon cher don Chérubin , je vous attendais avec impatience ponr savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce pays-ci , et pour vous assurer de nouveau que , si vous êtes mal dans vos affaires , vous ne le serez pas long-temps ^ en un mot, je me charge de vous faire à Mexique un sort agréable. Je suis , ' lui répondis-je , aussi sensible. que je dois l'être à vos bontés; mais ce serait en abuser si je vous disais

que renvie de m^eorichir m'amène à Mexique. Non, «eigneurj quoique je n^aie qu'une fortune médiocre , j'en suis satisfait , et le seulj de'sir de voir la Nouvelle -Espagne m'en a fait entreprendre le yojage.

Vos sentiraens sont un peu trop philosophiques , répliqua don Juan j n'avoir que le bien dont on a précisément besoin pour vivre , ce n'est pas élre à son aise , et la nécessité de ne faire qu'une certaine dépense est triste pour un homme du monde , pour peu qu'il soit généreux. Croyez-moi, conservez ce que vous avez déjà, et ne dédaignez pas les nouvelles faveurs que la fortune s^appréte à répandre sur vous par mon ministère. Il m'est venu une idée , ajoutat-il, qui vous sera très-utile. Je veux vous placer... Ne me proposez pas, interrompisse assez brusquement^ une place dans vos bureaux. Ma vivacité fit rire Salzédo. Non, non , réprit-il, je sais bien que vous n'aimez point les postes de commis. Je vous en destine un autre qui vous conviendra 2. 5

mieux : c^est celui de gouverneur du jeune don Alexis , fils unique du vice-roi j laisses' moi vous ménager cela ) dès aujourd'hui je parlerai à son excellence , et j'oserais vous répondre du succès de cette afiaire.

Gomme je m'étais accoutumé à l'indépendance, et que je me trouvais alors en état de me passer du misérable emploi de gouverneur d'enfant , je ne fus point ébloui du projet de Salzédo. J'allais même lui dire avec franchise quelle était ma pensée Udessus ) mais ce qu'il ajouta me fit garder le silence, et me parut mériter quelque attention. TSe vous imaginez pas, me dit-il, que je tous propose- un mauvais parti. Je sais comme vous qa'à Madrid et dans lei autres villes d'Espagne ce n'est pas un trop bon-métier que celui de gouverneur , et que «es messieurs gagnent à peine de quoi s'en* ttetenir , surtout quand ils ont la folie de vouloir porter de riches habits. A Dieu ne plaise que' je sois tenté de vous procurer ici un pareil établissement! ce ne serait psi

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▼OU8 rendre un grand serrice^ maïs daignez m'écouter jusqu'au bout. Je prétends, ek TOUS faisant confier la conduite de don Alexis , que tous toyez sur un autre pied chez le vice-roi. Je veux qu'on tous y regarde comme un mentor, et qu'on tous traite avec distinction. En un mot, tous y serez considéré , aimé , respecté , et tous aurez des appointemens considérables , sans compter les profits qui tous reTiendront tous les ans par mes soins.

Le secrétaire Salzédo m'endit tant , qu'il me persuada. Je ne puis , lui dis-je , tenir contre de si flatteuses promesses , et ce qui me platt encore plus que tout le reste , c'est de TOUS Toir prendre tant d'intérêt à ma fortune. Il n'est plus question quedesaToir si j'aurai le bonheur de plaire à son expel* lence. Cest de quoi je ne suis nullement en peine, interrompit don Juan; le portrait que je lui ferai de tous ne manquera pas de lepréTenir en votre faveur, et votre figura ne gâtera rien. Revenez, ajouta-t-il , revcf

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nez ici demain, et je vous présenterai â monseigneur après son dtaer.

Telle futlasecondeconrersatfon que feus ayec mon ami Salzédo , qui me dit le jour suivant quand je Tabordai : Votre affaire est faite; vou9 êtes gouverneur de don Alexis. Le comte de Gelves vous donne un logement au palais avec douze cents pistoles tousles ans pour vos honoraires. Outrecela, quand vous voudrez aller en visite ou â la promenade , il y aura toujours deux laquais et un carrosse à vos ordres.

En véritë, seigneur don Juan , mVcriaije à ces paroles , je suis confus des marques d'amiti($ que vous me donnez. Oh ! ce n'est pas tout encore , reprit-il ; je ne serais pas content de moi si je bornais là Fenvie qae j'ai de vous obliger. Je compte de joindre chaque année à vos appointemens deux mille ëcus pour le moins , qui vous- reviendront du commerce que nous faisons, son excellence et moi , tant en Espagne qu'aux Philippines , et dansl^quel je vous intéres^

serai. Ah ! c^en est trop, lui dis-Je j qa^ai-je fait pour mëriter tant de bontés, et comment pourrai-jeles reconnaître ? £n m'aimant autant que je tous aime, rëpoq dit-il; c^est tout ce que j'exige de Totre reconnaissance. Mais, poursuiyit-il en changeant de discours, allons voir monseigneur, il est dans son cabinet , où il doit avoir fait la sieste. Saisissons ce moment.

U me conduisit aussitôt jusqu'à la porte, et lorsque nous y fûmes, il me dit : Atten-r dez là un instant. A ces mots il entra seul danç un cabinet , où il demeura prés d'uu quart d'heure j ensuite, étant revenu à moi, il me prit par la main et m'introduisit. Là. Tice-roi me parcourut des yeux depuis la tête jusqu'aux pieds, et le coup-d'œil me fut favorable. Je crois, me dit son excellence , d'un air de bonté , que Salzédo ne m'a point surfait j vous avez une physionomie qui confirme l'éloge qu'il m'a fait de TOUS. Je vous confie don Alexis : je suis persuadé qu'il ne saurait être en de meil-

leures maîo». A Tegard de tos int^r^to, ajouta-t-il , don Juan doit toix» a'voir dit me» intentions , et sur quel pied je pr^ten' fiai» que tous fussiez chez moi. Je répondis à ce seigneur que je mettrais mon attention tout entière à me rendre digne de Femploi dont il roulait bien m^honorer*

Là-dessas je sortis arec mon Mécène , qui me mena chez don Aleris, que nous trouvâmes occupe dans son appartement à composer un th^e sous les yeux de son précepteur, qui était un vieux prêtre galicien, qui avait, comme on dit, rôti le balai. Mon jeune seigneur , dit Saizédo à don Alexis , Toici le gouverneur dont son ex* eellence a fat\t cfa(Mx pour tous conduire dans le monde et vous former à la yertu : je puis vous assurer que vous serez content de lut y etj'etpère aussi qu'il le sera de tous. Don Alexis, pour toute réponse , ouvrit de grands jeux pour mo considérer. Je lui adressai la parole pour le faire parler et pour sonder son esprit , qui me parut bien

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enfonce dans la matière. Tandis que je Veutretenais, son précepteur, qui était un homme be'rissé de latin , citait des passages de Virgile et d'Horace, et don Juan, qui ne demandait pas mieux que d'en faire autant , se répandait aussi en citations latines. Après qu'ils s'en furent donnés tous deux au cœur joie, Salzédo me dit : Seigneur don Chérubin^ retournez à votre hôtellerie pour TOUS préparer a yenir ici demain yous installer dans votre poste; vous y trouverez un appartement convenable à la place que vous y devez remplir.

Je fis aussitôt la révérence à la compagnie, et regagnai le Basilic, où mon valet m'attendait avec la dernière impatience pour apprendre le succès de ma visite. Toston, lui dis-je, il faut aller demeurer au palais du vice-roi ; je suis gouverneur de don Alexis. Je n'eus pas si tôt prononcé ces paroles , que, 8*abandonnant à une joie immodérée, il se mit à faire des sauts et des bonds devant moi comme un Cou. Quand

il fut las de sauter, il s'arrêta pour prendre haleine , et me dit : Nous Toilà donc. Dieu merci , en train , vous de grossir votre fortune , et moi de commencer la mienne, car je compte que F un n^ira pas sans Fautre. Tu as raison, lui r^poudis-je, mon ami, si j'acquiers dans ce pays-ci des richesses , je t'assure que je t'en ferai part. Cette promesse reipit Toston en humeur de sauter. Pendant qu'il faisait de nouvelles gambades , Morales , qui survint , demanda pourquoi il se re jouissait tant. Je lui en dis le sujet, et lui fis un dëtail circonstancié des avantages attaches à mon emploi. Mon hôte en fut ébloui , et, me regardant déjà comme un haut et puissant seigneur, il me pria de lui accorder ma protection. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je la lui donnai d'un air sérieux, en lui faisant da sincères protestations de lui rendre service, si j'en trouvais l'occasion. Le jour suivant, après avoir chargé Toston du soin de faire porter mes hardes i ma nouvelle demeure,

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je dis adieu à ma belle hôtesse, qui me parut un peu mortifiée de notre se'paration, quoiqu'elle n'eût pas grand sujet de l'être, ne perdant en moi qu'un homme qui refusait de sacrifier à ses appas.

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