CHAPITRE IX
Comment resprit Ttent à doa Alexis. Entretien de don Chérubin arec son valet ; ce qu'il apprend de son valet IVtonne. Conseils prudena qu*il donne à Toston ; il en vent profiter.
Si j'avais un disciple stupide , en récompense il était docile et obéissant; s^il ne fair sait pas bien ce qne je souhaitai» qu^il fit, il tâchait du moins de le bien faire; sa bonne volonté suppléa peu à peu aux dispositions qui lui manquaient. An bout de neuf à dix mois, ce qui m'étonna moi-ménie, il parut tout autre au comte son père , qui m'en fit des complimens, aussi bien que la comtesse. Macte anima (i), me dit un
(i) Courage ! courage
matin mon ami le secrétaire : on est trèscontent de TOUS. Perge ( i ) , et ne tous mettez pas en pein^ du reste, cela me regarde.
Flatte d^un commencement si heureux, jem^attachai plus que je n'avais fait encore â mon éléTe , et ses autres maîtres me secondant chacun de son côU^, nous en ftmes en moins de deux ans un caTalier qui en Talait bien un autre. Il saTait se présenter de bonne grâce, et soutenir la couTersation sur le ton de la bonne compagnie mexicaine. CTc'tait une Traie métamorphose ; elle me fit beaucoup d'honneur, aussi bien qu'au docteur Gaspard , lequel , à force de rebattre les mêmes choses à don Alexis, était enfin parvenu à lui mettre .un peu de latin dans la tête.
IVous étions tout fiers l'un et l'autre de l'heureux succès de nos peines. Cependant , quelque sujet quç nous eussions tous deux
(l) GoDiinuei.
de nous applaudir d^avoir debourrd Dotre disciple, je ne sais si Toston n'y eut pas encore plus de part que nous ; il y contribua du moins autant : c'est ce que ce yalet m'apprit un jour que je me vantais en sa présence d'avoir fait de mon élève un fort joli garçon. Monsieur ^ me dit-il en souriant d'un air malin, vous mdritez sans doute des louanges, et j'aurais tort de vous les refuser j mais qu'il me soit permis , s'il vousplatt, de vous dire que vous ne devez pas seuls, monsieur le docteur Gaspard et vous, vous donner les violons, puisque j'ai travaillé au même ouvrage \ ou plutôt apprenez que c'est moi qui ai dégourdi notre jeune seigneur : ou bien, si vous voulez, c'est un miracle de l'amour.
Parle-moi, lui dis-je, plus clairement, explique-toi. Cest, repiit-il, ce que je vais faire en peu de mots. Il y a parmi les femmes de la vice-reine une créole de dix-sept «ns , qui a de l'esprit et de la beauté ^ c'est cette petite personne qui est le principal
aufceur da changement dont Toas tous attribuez la gloire.
Que dis-tu, Toston Fm'écriai-je j tu m'annonces une nouvelle qui me cause un extrême ëtonnement: eh! comment don Alexis est- il devenu amoureux de cette créole ? lui a-t-il fait connaître ses sentimens ? où en est-il enfin avec elle ? A la queue du ro-» raan , repartit mon valet. Je ne puis revenir de ma surprise, lui rëpliquai-je avec précipitation ; raconte-moi , je te prie , de quelle façon cette intrigue s'est nouée. Cesl ce que je vais vous détailler fidèlement , me dit-il y faites-moi Fhonneur de m' écouter.
Vous savez , continua- t-il , que je fais assidûment ma cour à don Alexis , et que nous vivons ensemble assez familièrement. Je ne suis pas moins son valet de chambre que le vôtre, et je possède sa confiance. Blandine , la plus aimable des suivantes de la vice-reine , l'a charmé 5 il m'a fait confidence de son amour , et m'a prié d'emplo;)rer mon adresse pour lui procu^^er de
secrets entretiens avec sa nymphe 5 ce qnc je fais la nuit si heareusement, que personne n'en a le moindre soupçon. "Voilà ce que j'avais à vous apprendre ; jugez à présent, ajouta-t-il, si ce sont ces conversations nocturnes , ou vos leçons , qui ort donné de l'esprit à notre jeune seigneur.
Ainsi parla Polficieux et secret agent de don Alexis; après quoi je lui dis en branlant la tâte : Monsieur Toston , si vous attendez que je vous loue d'avoir contribué de cette sprte au changement démon élève, vous êtes dans l'erreur. A Dieu ne plaise que j'approuve le coupable moyen dont vous vous êtes servi pour lui faire perdre son imbécilité ! Il aurait mieux valu qu'il l'eût toujours conservée. D'ailleurs êtes* vous bien assuré que vous ne toos repentirez point d'avoir été si obligeant? Vous connaissez la sévérité du vice-roi. Il vous «aura peut-être mauvais gré de rendre de pareils services à son fils, si, par malheur pour vous , cela vient à sa connaissance j
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et la comtesse aussi pourra ne pas trouver bon que vous débauchiez ses filles. Enfin » mon ami, vous jouez a tous faire enfermer dans un cachot, et a me faire mettre à la porte, moi, pour ro'apprcndre à choisir des valets moins vicieux que vous. Voyez à quoi vous nous exposez tous deux.
Toston me laissa parler tant qu'il me plut sans m'interromprez mais, au lieu d^^tre ëmu de ce que je lui représentais, il prétait une oreille distraite à mes discours j et lorsque j'eus tout dit , il me répondit dans ces termes en souriant : Rien n'est plus judicieux que ce que vous venez de me remontrer. Vous êtes un homme plein de prudence. Mais vous ne savez pas tout. Madame la comtesse n'ignore point ce qui se passe, je vous dirai même que c'est par son ordre que je conduis cette intrigue.
Qu'entends-je? m'écriaî-je à ces paroles. JHe me trompes- tu pas? Dois-je ajouter foi à ton rapport? N'en doutez point, mon-
go LE BACHELIER,
sieur, repartit- il 5 c'est uo fait constant. S'il m'échappe quelquefois des mensonges, du moins ce n'est pas avec tous. La vicereine, poursuivit-il, m'ayant un jour envoyé' chercher, me dit en particulier : Mon ami, je veux emprunter ton ministère j mais sois discret. Don Alexis n'a plus l'air de stupidité qu'il avait auparavant. Son esprit se subtilise de jour en jour. Il ne faut plus, pour l'achever, qu'un peu de commerce avec les femmes. Il m'est vena une idée : fais-lui faire secrètement connaissance avec Blandine, qui est la plos jolie et la plus spirituelle de mes filles. Elle ne manquera pas de lui inspirer de l'amour, et cet amour produira deux hons effets: il perfectionnera le cavalier, et l'empéchera de i&'attacher comme son père aux négresses; goût détestable, dont je voudrais préserver mon fîls , et que je ne puis pardonner aux Espagnols. Au reste , ajouta la comtesse en faisant la réserrée, si je te charge de commission , qui te pa-
raît peut-être un peu délicate, c'est que je auis persuadée qvce Blandine n'a rien à risquer. Elle a de la sagesse , et mon fils est trop timide pour être capable d'alarmer sa rertu.
Je ne touIus pas, continua Toston , dire à madame la comtesse que je Tavais pré- Tenue, et que déjà, par mon entremise, les deux parties intéressées TÎvaient dans la plus douce union. Pour lui en faire honneur^ je lui promis d'exécuter son projet comme s'il ne l'eût pas encore été. Voilà ce que vous ignoriez, ajouta-t-il; vous ne devez plus trembler ni pour vous ni pour moi. Cela ne me rassure point , lui dis-je ^ si le vice-roi vient à savoir que tu ménages à son fils des téte-à-téte avec Blandine, un triste salaire pourra bien être le prix de tes services ; et la vice-reine , quoique ta complice , te laissera dans la nasse au lieu de t'en tirer. Fais là-dessus tes réflexions.
L'avis parut de conséquence à ce monsieur l'intlûgant, qui, pour en profiter.
9^ LE BACRELFER.
rësolut de mesarer si bien seg dëmaTcbes , qu^il pût impunément continuer de servir la passion de don Alexis^ ce qu^il fit en eflèt ayec tant d^adresse et de bonheur , que pendant deux années entières personne au palais nVn eut connaissance.