CHAPITRE XII
Histoire de don André d'Alrarade et de dona Cintbia de la Carrera. Avis de don Chérubin; doo André le goûte et se résout à le suivre.
Pour oublier plus facilement la fille de Salzëdo f je m'attachai plus que jamais à faire ma cour aux dames de Mexique les plus aimables. Je royais aussi des jeunes gentilshommes arec qui je faisais tous les jours des parties de plainr. Je formai entre autres une étroite liaison arec don André d'Alvarade, arrière-petit-fils de ce fameux Alvarade dont il est fait une mention si honorable dans Vhistoire de la conquête de Mexique, Nous devînmes intimes amis.
U n jour , Télant allé voir , je le trouvai dans sa chambre , étendu sur un sofa de
soie de la Chine, et plonge dans nne rêverie si profonde , que j^entrai sans qu^il 8^ en aperçût. Je demeurai quelques momens devant lui ; il était tellement occupé de ses pensées , qu^il ne me voyait pas , et , s^maginant être seul , il prononça ces paroles à haute voix : Oui, je crois que cette créature-lâ me fera devenir fou. En parlant de cette sorte , il sortit de sa rêverie et se mit â rire en me voyante Ah ! cher ami, me dit-il, vous voilà ! vous me trouvez absorbé d^ns mes réflexions ; et puisque vous mWez entendu , je ne vous ferai point un mystère de Tétat où je suis : j'aime, ou plutôt j'adore une dame qui me désespère. Eh ! qui est cette cruelle , lui dis-je , cette ingrate dont vous vous plaignez? (Test, répondit-il, dona Cinthia de la Carrera, fille de don Joachim de la Carrera , conseiller de la chancellerie ; vous ne l'avez jamais vue, et c'est une nouvelle connaissance que j*ai faite pour mon malheur : o'est une dame d'une beauté ravissante;
mais Fespérance de lui plaire m'est inter^ dite ^ elle est recherchëe par don Bernard de Orosco et par don Julien de Matara, qui sont deux jeunes seigneurs d'un grand me'rite.
Je vous entends , interrompis- je , mon ami, ces concnrrens vous font de la peine; leur recherche vous épouvante. Fort peu , répliqua-t-il ; tout redoutables qu'ils sont, je les craies moins que l'étrange caractère de Cinthia; elle est si altiére et si dëdaigneuse , qu'elle ne croit pas qu'il y ait sur la terre un homme qui soit digne de son atU tention. Elle devient comme une furie dès qu'on lui parle d'amour. Don Joachim, son père, qui voudrait bien la marier, mais qui ne veut pas la contraindre, la trouve si opposée à son intention, qu'il n'ose plus la presser de prendre un époux. Croiriez«vons bien que, dans l'appartementdecette inhumaine , tout annonce qu'elle est ennemie de l'amour? Ou n'y voit que des tableaux qui représentent des femmes dont ce dieu
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n'a pu triompher. Ici, c^est Daphiitf qat fuit les erabrassemens d'Apollon, et là c'est Aréthuse qui aime mieux être changée eu fontaine que de se rendre à l'amour d'Aïphëej en un mot, toutes les peintures qui s'y présentent aux yeux marquent qu'elle dédaigne les hommes.
Vous me faites là le portrait d'une dame bien extraordinaire , lui dis-je , assez surpris d'apprendre qu'il y en eût une pareille à Mexique , où les femmes, naturellement, sont moins cruelles qu'en aucun lieu do monde. Elle a donc apparemment fort mal reçu l'aveu de votre passion ? Je ne la lui ai point encore déclarée, me répondit-il; et je ne sais, entre nous, ce que je dois faire. Si je romps le silence , on me fermera la bouche par des discours pleins de fierté; et si je m'obstine à me taire , mon sort demeurera toujours incertain.
Vous voyez mon embarras, poursuivit don André; si vous étiez à ma place, quel parti prendriej&-vous ? U n extrême , lui rc-
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pondis-je. Au lieu d^ encenser Tidole, et de nourrir son orgueil par des flatteries et des soins empresses , j^opposerais à sa fiertiS une feinte indifférence; jVm ploierais dé* dain pour de'dain , j^enchërirais sur Payersion qu'elle témoigne pour les tendres engagemens. C'est ainsi que j'en userais avec une personne si singulière. Que dites-yous de ma façon de penser? Vous la trouverez peut-être extravagante. Point du tout , s'écria don André', je l'approuve fort; et, pour marque de cela , je me détermine à jouer ce personnage auprès de Cinthia. Il me semble que je ne m'en acquitterai point mal , quoique je brûle pour elle de la plus yiye ardeur. Nous verrons ce que produira cet artifice. J'irai la voir aujourd'hui, et je vous rendrai compte demain^ de ce qui se sera passé entre nous.
IVous nous séparâmes lâ-dessus; et le jour suivant Alvarade vint me trouver de grand matin chez moi. Je n'étais pas moins impatient de savoir ce qu'il avait fait, que
lui de me le raconter. Don Chérubin , me dit-il d'un air gai , je serai bien trompé si notre stratagème ne réussit pas. Hier, lor»que j'entrai chez Cinthia , je rencontrai Laure, sa suivante, que j'ai déjà su mettre dans mes intérêts. Je lai ai fait conGdence de notre projet. Je lui ai dit quel rôle je prétendais jouer auprès de sa mattresse, et rien nelui a paru plus ingénieusement ima* giné. Laure, continna-t-il, ne s'est point contentée d'applaudir à mon dessein, elle m'a promis de le seconder, et je fais grand fond sur cette promesse , car c'est une fille quia de l'espritetqui peut me servir. Mais, dis- je a don André, ne ▼! tes- tous pas hier Cinthia ? ne lui parlâtes-vous point ? Pardonnez-moi , répondit-il ; j'entrai dans son appartement , où elle était avec quelques dames de ses amies et don Bernard de Orosco. Je me mêlai à la conversation sur le mariage. Don Bernard en vantait les agrémens , et faisait consister le bonheur de la vie dans l'union de deux tendres
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époux. La fille de don Joachim soutenait au contraire qu^il n'y avait point de condition plus malheureuse que celle de deux personnes attacheV au joug de Thymen.
Je suis du sentiiuent de madame , m^ecriaije sur cela , je ne crois pas qu'il y ait un sort plus misérable que celui de deux époux. Aussi, depuis que j'ai Tâge de raison, je regarde Thymeu avec horreur, de même que Pamour j car c'est cette dangereuse passion qui nous conduit ordinairement au mariage.
Toute la compagnie éclata derireenm^entendant parler de cette sorte. Don André^ me dit une dame, vous êtes donc ennemi déclaré de notre sexe? Non, madame, lui rép6ndis-je, ne me faites pas plus coupable qae je ne le suis. A Dieu ne plaise que je haïsse les femmes ! je les respecte et les honore infiniment, mais c'est tout ce qu'elles doivent attendre de moi. Je ne veux ni les aimer, ni être aimé d'elles. Eh quoi ! me dit alors la fille de don Joachim» 2. 8
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ai quelque belle dame s^avisait de jeter les yeux sur tous, elle pourrait donc courir risque de ne trouver en tous qu^un ingrat? Oui, madame, n'en doutez pas; elle aurait le chagrin d^aimer toute seule , fûtelle aussi aimable que tous.
Les dames renouTelérent leurs ris â ces paroles, que je prononçai d'un air trèsftdrieux, et desquelles Cînthia me parut un peu ^mue. Mesdames, reprit-elle en sV dressant à ses amies , tous Toyez qu'AlTarade ne Teut pas nous tromper , puisqu'il nous déclare ses sentimens en termes si clairs. Don Andrë , s'ëcria une dame qui n'aT ait point encore parle, accordez-Tous aTec vous-m^me : on vous a tu donner des fêtes aux dames , ce qui suppose que vons n'êtes pas. si insensible que tous le dites à leurs attraits. Cela ne prouTe pas que je les aime, lui repondis-je; cela marque seulement que je suis galant , ainsi que tout eavalier le doit être. Je ne m'en défends pas| mais je rois les dames sans m'en lai»-
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ser cfaaiTner, ni sans aroir aucune enyie de leur plaire.
Voila ce qui se passa hier chez la fille de don Joachim , poursuivit don André d^Al* Tarade^ et, pour tous dire ce que je pense, je crus remarquer dans les yeux de Cinthia un secret dépit de rencontrer un homme qui semblait la défier de se soumettre à son empire. Je ne sais après tout si je ne me suis point trompé en imaginant cela. Je n'en voudrais pas jurer , etTindifférence que j'aifecte pour Forgueilleuse ne servira peut- être qu'à m'en faire mépriser davantage Non? lui dis-je, mon ami, je crois plutôt que, pour venger sa vanité blessée, elle voudra tenter de vous mettre dans ses fers.
Il6 LB BACHELIER.