‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 56 sur 86 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Continuation de Thistoire de don Andr^ d'AWarade et de dona Cintbia de la Carrera. Réussite des avis de don Cbérubin ; il en est remercié par don André.

Effectitemeitt, dés ce jour -là même, Alvarade étant aile' trouver Lauredans une maison où elle lui avait donne rendez-vous, il apprit d'elle que sa maîtresse avait donné dans le piège. Oui, seigneur don André, lui dit la suivante j vous ^vez soulevé contre vous Torgueil de la ûère Cinthia. Elle ne peut, dit-eUe, vous pardonner votre insensibilité , et je vous avertis qu'elle est dans la résolution de' ne rien épargner pour en triompher. Elle n'a pas reposé tonte la nuit; elle n'a fait que gémir et soupirer de rage que vous braviez le pouvoir de ses

yeax. Mats, madame, lui ai-je dit, quel sujet avez-Tous de vous plaindre de don Atidrë d'Alvarade? Pouvez- vous trouver mauvais qu^il soit en homme ce que vous êtes en femme ? Il n^est pas plus blâmable d^être insensible aux charmes des dames , que vous l'êtes de dédaigner ceux des cavaliers les plus accomplis. !Ne prends point son parti, Laure, m^a-t-elle répondu, ne cherche pas à Texcuser. Je le dëteste , et je ne serai pas satisfaite que je ne voiç ce sauvage mourir d^amour à mes pieds. Je donnerais toutes les richesses du monde, si je les possédais, pour avoir ce plaisir-là.

Vous jugez bien, par ce que je viens de dire, ajouta la soubrette, que la fille de don Joachim se prépare à mettre tout en œuvre pour vous enflammer. Rëglez-vous là-dessus, et soyez persuade que vous pouvez tout espérer en continuant de feindre comme vous avez commence'. Adieu , seigneur don André , ajouta-t-elle , je vais rejoindre ma maîtresse. Revenez dans cette

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maison tantôt sur les six heures ; j^auraî peut-être quelque cliose de nouyeau a tous apprendre. En effet, Alvarade, s'y ëtant rendu à Fbeure marquée , j retrouva la suivante, qui lui dit : Tenez-yous bien sur yos gardes , ma maîtresse se prépare a yous attaquer avec ses plus fortes armes. Comme nous sommes dans le carnaval, elle yent donner demain au soir un sarao (i) , dans

(i) Cest une assemblée qui se fait au camaTal. suie est composée de jeunes gens de Tun et Tautre sexe , qui sont déguisés , mais démasqués. Une femme qui tient une corbeille pleine de ceintures de soie de diverses couleurs , en présente une à chaque dame qui entre dans la salle du sarao. Une antre femme chargée dépareilles ceintures les ^'' ti'ibue aux cavaliers. Après quoi chacun d'eux reconnaissant à la couleur de sa ceinture la personne qui doit être sa dame ce soir-là , Tahorde et passe i ses genoux tout le temps que dure le sarao. Il lui est permis de lui tenir les plus teoilres discours , sans qu'elle puisse s'en offenser ; c>st k règle . ce qui occasione souvent des intrigues. Le éorao finit par des danses.

lequel on fera si bien , que tous aurez tous deux des ceintures de la même couleur.

Elle se promet bien de tous enchanter par les oeillades flatteuses qu'elle tous prodiguera. Déûez-yous de cette sirène, qui n'a d'autre but en tous charmant que de tous accabler de mépris , si tous êtes assez faible pour TOUS démentir. Défiez-Tous aussi do Tous-méme; je crains que transporté de joie et trop plein de Totre amour, tous ne TOUS trahissiez. IVon , non , ma chère Laure, lui répondit don André, perdez cette crainte. Il su(Ht que je sois aTerti du péril pour que je FéTite. Laissez-moi faire, la superbe Cinthia pourra bien elle-même y être attrapée.

AÏTarade, après ayoir eu cette nouTello conTersation aTec Laure, Tint m'en rendre compte, et nous nous en réjoutmes tous deux. La fille de don Joachim, de son côté, méditant la conquête d'un homme qui n'était que trop épris de sa beauté, faisait pour le lendemain au soir les apprêts de son

sarao. Elle envoya des billets anx daiàes qu'elle voulait mettre de la fdte; et comme don Bernard et don Julien étaient du nombre des cavaliers qui y furent aussi invités, cela plut fort à don Joachim , qui se flatta de Tespérance que Tun ou Tautre de ces deux galans pourrait se rendre agréable a sa fille. Don André, comme on peut bien se riroaginer , ne fut pas oublié; il reçut aussi son billet, et le jour suivant, lorsque rheure de se rendre au sarao fut venue, il y alla déguisé fort galamment, et disposé â bien faire son personnage.

Si tôt qu^il fut entré dans la salle, la femme qui tenait les ceintures destinées pour les hommes lui en présenta une qui était verte. U s^en ceignit aussitôt; puis eherchant des yeux la dame qui en devait avoir une de la même couleur , il la trouva dans la fille de don Joachim. Il s'avança vers elle , et Tabordant d'un air poli : Madame, lui dit-il , je regarde ce jour-ci comme le plus heureux de ma ?ie , puisque la char-

mante Cinthia me tombe en partage. 'Ne -vous applaudissez pas tant de votre bonheur, lui re'pondit-elle , le peVil où vous êtes doit plutôt vous faire trembler. Plaignez-vous du hasard qui vous aurait été plus favorable sMl vous eût adressé une autre dame que moi^ vous auriez pu lui plaire, au lieu que vous ne tirerez aucun avantage de Fentretien que nous allons avoir ensemble. Je veux bien même vous avertir charitablement que, si vous avez malheur de deveninamoureux de moi, je vous traiterai avec la dernière rigueur, c^est sur quoi vous pouvez compter.

Vous croyez m'effrayer, reprit mon ami, mais craignez vous-même que votre fierté ne cède à la miende j car enfin , poursuivitil en s^attendrissant, pourrez-vous n^étre pas touché de mes peines^ quand, profitant de la liberté que le sarao me donne de vous parler d^amour , je vous exposerai Tétât déplorable ou vous m'^avez réduit. Oui, belle Cinthia, mon cœur est embrasé de

mille feux. En acheyant ces mots il lai baisa la main avec traDsport. AWarade , lui dit alors la dame en le repoussant doacernent, tous tous démentez j tous tous exprimez d^ane manière et dans des termes qui me font croire que tous m'aimez yéritableroent, quoique tous tous imaginiez que tous ne m'aimez point j tous ne tous souvenez plus que je tous ai dit que je p.iierai tos soupirs de mëpris et de rigueur. C'est TOUS, madame, répondit don Andrë, c^est TOUS qui oubliez que nous sommes dans un sarao. Tout ce que j'ai dit n'est qu'une feinte. Quoi î re'pliqna la dame , TOUS ne sentez pas ce que tous Tenez de me dire? Le ciel m'en prëserTe! repartit le caTalier en changeant de ton; qui? moi, j'augmenterais le nombre de tos esclaTcs! IVon , madame ; quand je serais capable de TOUS aimer, la honte m'obligerait à tous le c^er.

Vous saTez donc bien feindre ? dit Cintbia. Parfaitement y répondit AlTarades

j'emprunte quand il me plaît les yeux et le langage de Famant le plus tendre ; par exemple , si je voulais tous faire une déclaration d^amour, je tous dirais: Adorable Cintbia, ce n^est point par galanterie, ni, pour remplir les devoirs du sarao que je TOUS apprends que mon cœur s^cst rendu à Tos premiers regards ; c'est pour tous découTrir mes secrets sentimens , piïkquBcj^e puis aujourd'hui tous les faire connaître sans TOUS rëvolter contre ma téme'rité.-Et . cela n'est qu'une feinte? interrompit aTec précipitation la dame. Ne m'en dites pas daT Tantage, Alvarade, j'entreTois Totre finesse ; TOUS feignez d'être insensible à la beauté des dames , tous flattant que par ce moyeu TOUS pourrez me rendre plus traitable; je TOUS pénétre , n'est-ce pas ? aTouez-le-moi de bonne grâce , et tous ne tous en repeur tirez point j fiez-Tous à la promesse que je tous en fais.

Don André hésita quelques momens aTant que de lui répondre ; mais , se déter-

minant enfin à la satisfaire aux cl<^peiis de qui il appartiendrait, il lui ayoua tout; après quoi il dit : Madame , j^attends pitfscntement mon arrêt , daignez le prononcer; décidez de mon sort. Je pourrais, répondit Ginthia , m'ofienser de la saperchérie que tous m^ares. faite , et, pour tous en punir , tous traiter comme mes autres amans ; mais je tous la pardonne â cause de Pinvention , et tous donne la préférence sur tous Tos rivaux.

Je laisse a conceyoîr au lecteur le raTÎssement que ces derniers mots causèrent à mon ami, qui, tant que dura le sarao, c^est-à-dire jusqu^an lendemain matin ^ ne cessa de donner des marques de sa reconnaissance à la fille de don Joacfaîm. A peine eut-il quitté cette dame, qu'ail accourut chez moi pour me faire part de sa joie. Il me rendit un million de grâces de lui avoir conseillé de jouer le rôle qa^il avait fait, en me disant que jVtais rauteor de sa félicité. Enfin , quinze joncs après,

il épousa sa maîtresse , au préjudice de ses deux rivaux, qui , dans le fond , lui étaient préférables.

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